Serge Grémion : "Internet doit servir, encore et toujours, de canal alternatif"

Serge Grémion
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Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Serge Grémion, responsable du Labo et Veille numériques à la RTS.

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd’hui ?

C’est un peu tarte à la crème, mais Internet est un boost pour la liberté d’expression, que ce soit pour le grand public, les amateurs éclairés, les bloggers, vloggers, les médias, les marques, les associations, vous ou moi. Merci la démocratisation des moyens de production et de consommation. Internet nous entoure et chacun y est connecté en fonction de ses intérêts et de ses attentes. Internet accompagne assez bien l’idée de démocratie pour ses aspects positifs. Ça tombe bien, pour le service public, car c’est aussi un peu son but, de soutenir, par son indépendance et sa crédibilité, la démocratie et le regard critique.

La création web native soutient cela. Elle offre une grande liberté de narration, de format, de ton, d’angle et elle permet aussi de toucher des communautés particulières. Internet doit servir, encore et toujours, de canal alternatif aux canaux traditionnels ou de "majors". J’inclus Netflix dans les "majors". Non pas que ces canaux soient dépassés ou mauvais (quoique… - rires), mais ils ne peuvent pas tout couvrir ni exposer spécifiquement des contenus à de plus petites communautés, particulièrement aux jeunes.

C’est une opportunité unique de toucher des jeunes adultes et jeunes actifs avec des contenus conformes à leurs codes. Attention, il ne s’agit pas que de le vouloir, encore faut-il y parvenir sans clientélisme, en promouvant dans cette jungle de contenus la qualité et l’authenticité. Tout est une question d’état d’esprit. En filigrane, au moment où les services publics et les redevances sont parfois remis en cause ("je paie pour ce que je consomme"), la webcréation permet de rester en lien avec ce public, avec honnêteté et proximité. Il est probable que les uns et les autres apprendront à se connaître et à mieux s’apprécier.

Qu’est-ce que l’on peut créer et développer avec le web que l’on ne peut pas se permettre en TV ?

La limite est toujours plus floue. D’ailleurs quand on dit TV, on pense désormais au marché TV-vidéo dans son ensemble. Difficile de les dissocier. Mais le web reste l’antichambre, le labo, le démarrage des communautés. C’est l’incubateur à talents. Y compris pour la TV. Il faut aussi lui reconnaître ses atouts propres que sont l’interactivité, la mobilité, la participation, la ‘sociabilité active’, l’immédiateté et la co-création. Donc des histoires peuvent naître de cela. Je pense toutefois que les contenus interactifs (webdoc interactif, webfiction) sont à la fois compliqués à produire et… difficiles à consommer, à l’exception du jeu vidéo, qui utilise l’hyper engagement-interactivité. Je préfère souvent que l’interactivité se développe autour d’un contenu linéaire.

Pour une radio-TV généraliste comme la RTS (comparable à la RTBF) avec une moyenne d’âge assez élevée, l’intérêt du web et des webcréations est aussi de pouvoir agréger les publics. La différence de la démarche se reflétera dans les problématiques abordées, dans le ton, l’esprit et les références. Le web est un média hyper référentiel par excellence (notamment par rapport aux autres médias). Les angles seront probablement différents, les propos peut-être plus incarnés, personnels, subjectifs, volontiers influencés par les UGC (contenus générés par les utilisateurs – dont les Youtubers) et naturellement par les réseaux sociaux. Le but est un média de crédit, d’authenticité de pairs (vs l’autorité du journaliste), de partage et de regard de biais. L’humour, la parodie, la satire, le 2ème degré, le détournement, sont autant d’ingrédients qui, si bien à propos (et avec une certaine subtilité), sont très utiles pour le décryptage, la démystification, la critique, le recul, le partage et l’apprentissage. Le ton n’a pas à plaire aux 7-77 ans, sinon 97 ans. Les cultures pop, digitales, urbaines sont des exemples de domaines sur lesquels on peut mettre l’accent. Notre but est d’y injecter toujours un peu d’intelligence, de questionnement, de partager quelques clés, via un regard peu ou prou corrosif, amusé ou curieux sur la société.

Enfin, je relève aussi que les TV ont parfois des logiques et des contraintes très particulières, ce qui élimine certains contenus, bienvenus sur le web. Par exemple, le court-métrage unitaire n’y a pas trouvé sa place. Les feuilletons courts génèrent semble-t-il difficilement la fidélisation et difficile à "caser". Les durées doivent être assez précises et systématiques. La notion de rendez-vous est sacrée. Les changements difficiles. Bref, le web est plus permissif.

Qu’est-ce qui vous plait dans l’univers du web et des réseaux sociaux ?

La rapidité. Un phénomène aussi génial que dangereux. Et puis, la masse et la diversité : en un scroll de flux, on peut passer du tout à son contraire. Avec aussi le danger du superficiel, parfois.

J’aime le tackling, le contre-pied, le regard de biais, le détournement, la satire, tout ce qui montre un événement, une information, une œuvre, une personne sous un autre angle. Encore une fois, je vois le web et ses expressions comme des alternatives, un contre-pouvoir, un décodage, un je-ne-sais-quoi de "je ne suis pas dupe", un partage, un doute, une prise de position. Tout ce qui est sain pour faire réfléchir. Le tout dans une forme drôle, compréhensible, originale et référentielle. Avec l’intelligence collective (et grâce à la masse), il y a toujours des choses très intéressantes qui ressortent. J’essaie de faire abstraction des scories et contenus pathétiques, en grand nombre. J’ai une sympathie pour les photos-memes, pour les détournements très artistiques et aux mashups drolatiques. C’est parfois pour des critères très graphiques. Parfois juste pour l’intension.

Le web n’est évidemment pas l’unique terreau pour le détournement et la revisite, mais il est populaire et permet à un contenu improbable de trouver son public, là où il se cache.

J’aime in fine la création populaire, quand elle est drôle et fine. J’aime l’idée d’horizontalité et d’entraide. Je suis moins fan du show off, de la prétention, de la vulgarité et de la malveillance.

Quels sont les projets que vous avez aimés et pourquoi ?

J’ai beaucoup d’admiration pour les productions d’Arte. Ils ont le bon esprit. Les Tutotaux, Bits, Ploup.

Côté fiction : Les Berges m’a bien pris (#personnages, #situations, #exotisme, #relationnel). Dans un autre genre j’aime Looking for maman (un ovni) et le film des Suricate Les Dissociés. Je n’oublie pas Euh ! Parlant de la RTBF, je trouve les créations du plat pays assez osées, abouties, délirantes, humaines, riches en autodérision et en surprises, à l’instar de la musique et du cinéma belge. Un esprit que j’adore. Les Canadiens ne sont pas mal non-plus. Wei or Die est l’une des rares fictions interactives particulièrement réussies. Uchroniques m’a bluffé : c’est encore une revisite, historique celle-ci, originale et très intelligente.

Côté détournement ou mashup, des standards qui accrochent mon œil et mon oreille, comme Astérix vs Got ou LinkinPark à travers 138 films.

Forcément, je suis pas mal de Youtubers. Dans Les Tutos de Jérome Niel (Studio Bagel), Le Cupcake a été avec du recul une vraie petite claque, historique, de bonheur. Egalement un brin éloigné du service public RTS, j’apprécie aussi la fraîcheur de mon camarade Le GrandJD et ses étranges expériences.

En webdoc linéaire, je glisse aussi Helltrain. Pour le coup, c’est du lourd dans le discours et je pénètre un univers qui est aussi fascinant qu’éloigné de mon quotidien. Jeu d’Influences réussit là où beaucoup de serious games n’ont pas réussi : me faire terminer l’histoire et la recommander. Réparties durant la narration fictionnelle/BD, les séquences journalistiques étaient très parlantes… Tiens, je me rappelle aussi fortement de Soldats Inconnus, un jeu PC sur la 1ère guerre mondiale. Brillant.

Côté news, AJ+ est parfois assez remarquable pour son storytelling. Un exemple. Pour le 360 (VR), j’ai quelques contenus préférés, mais la techno et les expériences en sont encore à leur balbutiement. J’attends mieux. Tout bientôt.

Serge Gremion est responsable du Labo et Veille numériques à la RTS. A ce titre, il scanne l’évolution du paysage numérique médiatique (modes de consommation, technologies, concurrence et marchés) et conseille la direction. Avec le Labo, il initie et porte des projets en matière de nouvelles écritures. Le panel est varié : applications mobiles, webséries, narration interactive, opérations communautaires, en webnatif ou transmédia. Il porte aussi les projets innovants issus d’Innov@RTS, un fonds d’incubation interne, et il est en charge de missions particulières en matière d’innovation. Avant la fusion (radio-télévision, en 2010), il officiait comme administrateur pour la station Couleur 3 puis était secrétaire général des programme radio RSR.

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