Matthieu Lietaert : "Peut-on encore fermer les yeux sur la webcréation au 21ème siècle ?"

Matthieu Lietaert : "Peut-on encore fermer les yeux sur la webcréation au 21ème siècle ?"
Matthieu Lietaert : "Peut-on encore fermer les yeux sur la webcréation au 21ème siècle ?" - © Tous droits réservés

Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Matthieu Lietaert.

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd'hui ?

Je répondrais en posant une question : peut-on encore fermer les yeux sur la webcréation au 21ème siècle ? Peut-on ignorer l'immense possibilité que nous a donnée le web et l'arrivée du digital ces 15 dernières années ? La réponse est claire : non. Encore moins pour les professionnels qui se lancent. Pensons-y, YouTube n'a que 8 ans... Que deviendra-t-il à l'âge adulte dans 10, 20 ou 30 ans ? C'est une révolution incroyable qui touche autant les modes de consommation que les modes de production.

Professionnels et étudiants du secteur audiovisuel ne peuvent, à mon avis, plus se permettre d'ignorer l'arrivé du web. Ne me faites toutefois pas dire ce que je n'ai pas dit. Le cinéma tel qu'on a l'a connu au siècle dernier ne va disparaitre, et l'arrivée récente du web n'en fait pas quelque chose de "meilleur". C'est tout simplement autre chose, une autre forme d'expression. L'être humain s'est d'abord raconté des histoires, puis il a utilisé le papier, la radio, la télévision et aujourd'hui il peut en plus utiliser Internet. La télévision n'a pas tué le papier ; Internet ne fera pas disparaitre le cinéma. Soyons curieux et amusons-nous :)

Pourquoi avoir eu envie de développer ce type de projet par le passé?

Je viens du monde des livres où pendant 10 ans j'ai travaillé comme chercheur en sciences politiques. Le jour où j'en ai eu marre d'écrire pour 10 lecteurs (dans le meilleur des cas) je me suis mis à transformer ma thèse de doctorat en film. Pour cela, j'ai donc du participer à des présentations sur les marchés audiovisuels européens tels que l'IDFA à Amsterdam, Sheffield Doc/Fest, ou encore le Sunny Side of the Doc à La Rochelle. Rapidement, il m'a semblé clair que, d'une part, la télévision vivait une période de crise face à la montée en force d'Internet, et d'autre part, que la complémentarité de la télévision et de l'Internet allaient me permettre de développer un projet interactif en plus d'un film documentaire linéaire. "The Brussels Business" étant un film politique sur le lobbying et la démocratie, cette interactivité et cette possibilité de dire à l'audience "vous êtes au volant de la machine, à vous de jouer" était parfaite. Tout ça aurait été impossible une décennie plus tôt.

Qu'est-ce qui vous plait dans l'univers du web et des réseaux sociaux ?

Ça dépasse la simple création audiovisuelle et j'explique mon point de vue dans un nouveau livre "Homo Cooperans 2.0" qui sortira bientôt aux éditions Couleur Livres. En deux mots, ce qui me passionne le plus pour le moment est que le fait que nous sommes en train de vivre la fin des intermédiaires, et donc la possibilité de s'approprier de nouveaux espaces de création et de coopération après 50 ans d'hyper-individualisme. Quand j'étais petit, il aurait été inconcevable de s'informer sans passer par un quotidien, une radio ou la télévision, de trouver des financements par un autre moyen qu'une banque, de partir en voyage sans passer par une agence. Aujourd'hui, il suffit de regarder notre quotidien: nous sommes tous devenus des émetteurs potentiels de message, de contenu, de biens et de services, nous pouvons localiser des partenaires potentiels pour nos activités en deux clics, et chaque jour nous tirons de nouvelles leçons de cas d'école tels que le software libre Linux et Wikipedia. L'intermédiaire a de moins en moins de raison d'exister, les communautés sont de retour.

Si l'on regarde le secteur de la création audiovisuelle sous cet angle, ce qui me passionne le plus, c'est qu'un réalisateur avant les années 2000 n'avait pas vraiment d'autre choix que de passer par une télévision et il ne pouvait pas interagir avec son audience lorsque son film était diffusé. Aujourd'hui, le réalisateur n'a d'une part plus fondamentalement besoin de la télévision pour être diffusé, et il peut rentrer en contact avec ceux qui ont regardé sa production en temps réel... De plus, quiconque a une bonne idée peut se lancer avec les moyens du bord. Personne ne peut prédire ce que va devenir le secteur audiovisuel d'ici 30 ans, mais ce qui est certain c'est qu'on n'a pas fini d'être surpris !

Quel est votre top 3 dans l'univers de la webcréation en général ?

Je n'ai pas vraiment de "top", mais mon coup de cœur de ces derniers mois a été Connected Walls, primé récemment au Festival Millenium à Bruxelles. Ce projet interactif, en documentant la montée des murs aux frontières de pays comme USA/Mexique et Espagne/Maroc, met le doigt d'une manière 100% web sur les notions de liberté et de démocratie dont on nous parle tous les jours dans les médias, sans jamais se poser les questions fondamentales : liberté pour quoi ? et liberté pour qui ? Un projet à voir !

Matthieu Lietaert est co-réalisateur du film et projet web "The Brussels Business" (RTBF, ARTE), docteur en sciences politiques et auteur du livre "Web-documentaires. Guide de Survie et conseils pratiques". "Homo Cooperans 2.0", son nouveau livre sur l'économie collaborative, sort fin mai 2015.

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