Jérémy Pouilloux : "Ce qui nous excite intellectuellement sur le web : innovation et rapport à l'audience"

Jérémy Pouilloux
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Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Jérémy Pouilloux.

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd’hui ?

Un diffuseur qui n’investit pas massivement sur la création originale en ligne est un diffuseur mort.

D’un point de vue stratégique, ou d’un point de vue politique, ne pas investir dans la webcréation est un suicide et une irresponsabilité grave des diffuseurs traditionnels. L’industrie des médias est une industrie en très forte transformation, avec de nombreux nouveaux acteurs et une offre de contenus pléthorique. Il est central pour un acteur de cette industrie d’occuper une place sur le web.

D’un point de vue stratégique, cette nécessité correspond aux nouveaux usages du public. Le vieillissement démographique des populations européennes cache un phénomène massif d’abandon du support "télévisuel" au profit des plateformes en ligne ou sur mobiles. Les décrochages d’audience sont de plus en plus fréquents et si l’audience en catch-up permet de récupérer une partie de cette audience perdue, le replay ne permet pas de construire des stratégies éditoriales dédiées et donc des repères pour le spectateur. Sur Youtube ou sur Facebook, certains créateurs connaissent des audiences supérieurs à des primes de chaînes hertziennes avec des contenus parfois très qualitatifs. Mais cette concurrence en terme de temps d’attention n’a rien de rédhibitoire et les chaînes ont évidemment les moyens d’avoir leur place sur ces espaces. A condition d’y investir de manière spécifique, et de réapprendre le métier de diffuseur.

D’un point de vue politique, et donc pour une chaîne de service public en particulier, abandonner ces espaces revient à laisser la place aux autres acteurs, à priver le public d’une marque repère, d’un contre-point dans l’espace totalement anarchique des contenus en ligne. Le service public a la responsabilité de fièrement planter un drapeau dans ce Far West, et de remettre un peu d’ordre dans cette immense chambre d’étudiant ! L’époque manque cruellement de référents culturels, intellectuels, moraux, et les grands médias sont remis en cause. Mais c’est parce qu’ils sont hors sol. Hors sol parce que "hors web".

 

Pourquoi avoir eu envie de développer ce type de projet par le passé et actuellement ? Qu’est-ce que l’on peut créer et développer avec le web que l’on ne peut pas se permettre en TV ?

La Générale de Production porte sa vocation dans son nom. Nous produisons des contenus sans sacralisation d’aucune forme. Ni le web sur la télévision, ni l’inverse, ni le cinéma sur le jeu vidéo, ni l’interactif sur le linéaire. Ce qui nous excite intellectuellement sur le web relève de deux facteurs, l’innovation et le rapport à l’audience. L’innovation car elle renouvelle les écritures et nous conduit à être plus créatifs, plus originaux. Le rapport à l’audience car il implique une relation directe, riche d’enseignements, de remises en question, de satisfaction parfois aussi.

Ce qu’on ne peut créer que pour le web relève essentiellement des écritures interactives/participatives. Les autres formats rois du web, formats courts, formats de niche, pourraient dans l’absolu être diffusés à l’antenne. Le langage du web implique une forme d’intertextualité. C’est le langage spécifique du web. Et cette intertextualité est la source de l’implication de l’audience. Pour ce qui est des formats linéaires en ligne, on peut aussi noter qu’ils touchent une cible qui leur est propre, même si elle peut être très large. On ne crée donc pas le même type de contenu pour le mass média et pour le web. Le mass média est une forme très délicate où le contenu doit être cohérent avec la "marque chaîne" faute de maintenir une audience acquise. En ligne, la "marque programme" a tout à faire pour trouver cette audience, mais elle a aussi la liberté pour le faire.

 

Qu’est-ce qui te plait dans l’univers du web et des réseaux sociaux ?

Pour répondre de manière assez concise, je dirais la liberté de ton, la créativité, et la rapidité (des échanges, et du changement permanent).

 

Quels sont les projets que tu as aimés et pourquoi ? Quel est ton top 3 dans l’univers de la webcréation en général ?

Les projets que j’ai aimé sont très nombreux. De Gaza/Sderot (ARTE) à Voyage au bout du Charbon (Le Monde), de Journal d’une Insomnie Collective (ONF) à aux Haïkus Interactifs (ARTE/ONF), de Emilie (RadioCanada), Disparus (RadioCanada), ou BankruntheGame (Silktricky), à Wei or Die (FTVNE), de Strangers (Felix&Paul) à Allumette (Penrose) en passant par Witness 360 (EastCity Films)… La liste est trop longue. Et un top 3 ne rime à rien car je serais tout à fait capable de me contredire s’il fallait discuter dans le détail mais pourquoi pas Lettre à Vincent (ONF), Drawing Room (Rothuizen), et Tantale (!).

 

Quel est le projet développé par la cellule webcréation de la RTBF que tu as apprécié ?

Concernant la cellule Webcréation de la RTBF, le seul mot qui me vient c’est Euh (que je coproduirais volontiers) !

 

Ce patrimoine dans son ensemble est passionnant, particulièrement vif, vivant, et dynamique. Je profite ici de l'occasion pour signaler que l'événement I LOVE TRANSMEDIA, que j'ai fondé il y a quelques années pour faire la part belle à ces œuvres et à leurs créateurs, se tient à la Gaîté lyrique à Paris du 29 septembre au 2 octobre. Vous y trouverez une grande variété d'œuvres et de tables rondes, ainsi qu'une Nuit Blanche dédiée à ces écritures le 1er octobre au soir. Tout le programme est accessible en ligne. En espérant vous y voir nombreux !

 

Jérémy Pouilloux est producteur associé de La Générale de Production. La société a produit une cinquantaine de films pour la télévision, le cinéma et les nouveaux médias. Les activités de la Générale de Production se concentrent sur la fiction, le documentaire et le magazine, pour toutes les chaînes et sur tous les supports. La Générale de Production développe aujourd’hui de nombreux projets, linéaires, interactifs, jeux vidéos ou R&D.

En 2010, Jérémy Pouilloux Fonde l’association TIU, regroupant la plupart des professionnels français du transmédia. Cette Association est à l’origine de l’événement I LOVE TRANSMEDIA organisé à Paris. A ce titre, Jérémy intervient fréquemment au sein des écoles et universités, et des formations continues.

Jérémy Pouilloux est également régulièrement invité à participer aux jurys professionnels organisés dans le cadre de festivals ou de commissions d’attribution de subventions pour les programmes de fiction et pour les programmes transmedia (Mairie de Paris, Pictanovo, SACD, Luchon, Seriesmania…).

Jérémy Pouilloux est également membre du bureau de l’association PXN, Producteurs d’Expériences Numériques.