Jean-Baptiste Dumont : "On assiste à une explosion des modes de narration... C'est le moment ou jamais d'être créatif"

Webcréateur : Elisabeth Meur
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Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Jean-Baptiste Dumont, réalisateur de documentaires et de projets transmédia.

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd’hui ?

Parce que c'est une époque charnière. On assiste à une explosion des modes de narration, mais on n'en est encore qu'aux tâtonnements, tout est encore à trouver, à inventer… et il faut en profiter ! Comment tirer meilleur parti de cet écran HD qu'on a tous dans la poche, couplé à une caméra, à un enregistreur, à un GPS, à un capteur de mouvements, le tout relié au monde sans le moindre fil ? C'est le moment ou jamais d'être créatif.

C'est peut-être comme lors du boom des chaines de télé, il y avait une espèce de folie créatrice, c'est drôle de voir ce qu'ils osaient se permettre à l'époque. Alors que maintenant tout ce qu'on voit à la télé est plus ou moins standardisé, avec une grammaire très rodée… Avec les outils du transmédia, on a une nouvelle page blanche en termes de formats et de narration. A terme, cette liberté va probablement se faire canaliser par des standards… Le format "websérie" en devient déjà tout doucement un, je pense, même si au niveau du contenu, ça reste très ouvert.

Qu’est-ce qui vous plait dans l’univers du web et des RS ?

Ce que j'aime énormément, à côté de tout ça, c'est la souplesse. On peut faire des choses originales de manière très légère. Ce n'est pas nécessaire d'utiliser tout un arsenal de technologies pour être efficace. Parfois, une simple petite trouvaille permet de donner toute une dimension à un message. Pour prendre un exemple tout bête: accompagner la lecture d'un article par une bande son de bruits d'ambiance. Ça peut donner toute une profondeur immersive au propos. Techniquement, ça n'a rien de révolutionnaire. Mais aujourd'hui, c'est d'une part hyper simple à mettre en place, et, d'autre part, c'est accessible pour tout usager d'ordinateur.

Ce qui me plait aussi avec le web d'aujourd'hui, c'est la possibilité de diffusion sur les réseaux sociaux. Ils permettent à tout un chacun de toucher du public sans nécessairement passer par un grand média.

Quels étaient vos objectifs avec "Jean wordt Vlaming", "Jean sauve l’Europe" ou "Where is Gary" ? Pourquoi avez-vous souhaité développer ce type de projet web (au lieu de documentaires et docufictions plus classiques) ?

C'est le projet "Where is Gary" qui a été le déclencheur. Je voulais absolument faire un projet documentaire sur ce Gary, un gentleman arnaqueur dont j'avais été victime. Un voyageur insaisissable, fascinant. Mais comment faire un film sans la moindre matière ? La méthode qui s'est imposée, c'est de faire une enquête en temps réel, par épisodes, avec l'aide des spectateurs. Et cela n'était possible que grâce aux réseaux sociaux, qui occupaient une place centrale dans le projet. Le succès a dépassé nos espérances.

Avec le producteur, Peter De Maegd (Potemkino), nous nous sommes ensuite lancés dans d'autres projets innovants au niveau de l'interaction, c'est un peu devenu notre marque de fabrique. "Jean wordt Vlaming" était une mini-série documentaire ironique dans laquelle mon but était de devenir un vrai Flamand. La contribution des internautes était aussi une clé de voûte pour mener à bien cette "mission".

Quant à "Jean sauve l'Europe", c'était une parodie de campagne de propagande ultra-libérale. Il y avait huit épisodes télé (dans lesquels je jouais au journaliste bien à droite), mais aussi des animations explicatives pour le web, le faux site de la "Fondation Adam Smith", des affiches choquantes, etc. L'univers du projet dépassait donc le format audiovisuel classique.

Pourquoi avoir envie de développer des projets sur le web ou transmédia ?

J'ai toujours été passionné par la manière de raconter des histoires, peut-être même plus que par les histoires elles-mêmes. Au théâtre, par exemple, j'ai toujours été plus fasciné par la technique, les décors et la mise en scène que par la pièce… Et pour moi qui fais du documentaire, le transmédia permet justement de raconter des histoires de manières complètement différentes, qui n'étaient pas possibles avant. Cela peut être au niveau de l'interaction avec le spectateur, de l'enrichissement du contenu (des "bonus" ou des parenthèses qui sortent de la narration linéaire), de la gamification (rajouter des enjeux pour le spectateur), au niveau de la navigation, de la participation… C'est très large. D'ailleurs, on regroupe toutes ces nouvelles choses sous l'appellation "transmédia", mais je pense que c'est aussi large que de regrouper sous l'appellation "livre" tout ce qui est romans, livres pour enfants, littérature scientifique, bande dessinée, etc.

Quels sont les projets que vous avez aimés et pourquoi ?

J'ai bien aimé "Jeu d'influences", un serious game qui vous met dans la peau d'un responsable de com en situation de crise. Vous devez vous-même faire des choix, dans une ambiance tendue. Esthétique sobre et percutante, beau graphisme, belle bande son, belle histoire : tout cela permet une immersion qui vous fait vraiment ressentir et comprendre les enjeux du monde de la com. Probablement mieux que n'importe quel article ou documentaire.

Do not track : Un projet documentaire sur les données privées collectées à notre insu. Le site du projet collecte lui-même plein de données sur vous pendant votre visionnage, qui sont distillées en temps réel dans les vidéos. Quoi de mieux pour prendre conscience de l'ampleur du phénomène ? "In Limbo" utilisait la même idée, pour un traitement plus poétique.

Et le tout récent Wei or Die : l'histoire d'un week-end de baptême d'étudiants qui tourne mal, raconté de manière complètement inédite. Vous pouvez naviguer parmi les vidéos soit-disant saisies par la police, afin de reconstituer l'histoire. Je trouve que l'intrigue aurait pu être un peu plus riche, mais le dispositif est vraiment innovant et bien réalisé.

En particulier, y a-t-il un projet développé par la cellule Webcréation de la RTBF que vous avez préféré ?

J'ai bien aimé "L'homme au harpon". Expérimenter en webcréation avec un sujet aussi difficile que la sortie de prison, il fallait oser.

Je trouve qu'il y a de très bonnes choses qui se font au niveau des webséries de fiction, j'ai bien aimé "Euh" et "Typique" qui ont su imposer un ton original et décalé. Et c'est chouette que ce soit "Burkland" qui ait remporté votre nouvel appel à projets. Le parti-pris est original : la série consiste en des images soi-disant retrouvées sur un smartphone après une catastrophe, et on est encouragé à la visionner sur smartphone. Cela donne un petit frisson de réalisme supplémentaire. L'histoire et la manière dont elle est racontée ne font qu'un, c'est astucieux… Je suis curieux de voir la suite.

En tous cas, c'est vraiment réjouissant que la RTBF ose un département frais, jeune et innovant !

S’il y a une leçon à retenir dans le développement de projets web, quelle serait-elle ?

Je pense que c'est important de ne pas faire du transmédia pour faire du transmédia. C'est peut-être paradoxal, mais je reste aussi attaché au format linéaire classique. Beaucoup de sujets n'en demandent pas plus ! Pour moi, les projets transmédia les plus réussis sont ceux dont le propos particulier a lui-même imposé un dispositif particulier de narration (et non ceux pour lesquels on s'est demandé "comment adapter mon histoire pour que ça fonctionne sur un site web ?").

Chaque histoire est unique, et peut avoir une manière unique d'être racontée ! Et aujourd'hui, c'est plus que jamais possible.

 

Jean-Baptiste Dumont est réalisateur de documentaires et s'est spécialisé dans les projets transmédia. Il utilise volontiers un style ironique et décalé, et aime jouer avec la frontière réalité-fiction. Avec Potemkino, il a réalisé les projets "Where is Gary", "Jean wordt Vlaming" et "Jean sauve l'Europe", et a notamment participé à l'élaboration de l'univers transmédia de la série "The Spiral".