Elisabeth Meur : "Le web n'est pas un monde à part, c'est un prolongement de notre réalité"

Webcréateur : Elisabeth Meur
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Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Elisabeth Meur, productrice web chez Switch asbl.

Pouvez-vous brièvement expliquer ce qu’est Switch asbl ?

Switch conçoit, produit et réalise des outils pédagogiques ou de sensibilisation pour le monde associatif mais développe également des productions propres, comme le webdoc Copa Para Quem ? C’est un projet qui s’est formé autour de véritables amitiés puisque ses fondateurs, Antonella Lacatena et Yann Verbeke, se sont rencontrés sur les bancs de l’IHECS, ont réalisé leur mémoire ensemble et ont décidé, une fois diplômés et accompagnés d’autres, de poursuivre l’aventure avec comme objectif de mener des projets visant à susciter une réflexion sur la société dans laquelle nous vivons.

Pourquoi est-ce important de recourir à de la webcréation aujourd’hui ?

Parce que le web n’est pas - ou n’est plus - un monde à part, c’est un prolongement de notre réalité. On y retrouve les mêmes rapports de force qui traversent notre société, qu’il s’agisse de monopoles économiques ou de sexisme et comme partout ailleurs, il est important de faire entendre des voix qui peuvent agir comme des contre-pouvoirs, des instants de résistance qui peuvent provoquer des déclics. Le web nous offre la possibilité d’un langage riche, engageant, avec une portée qui peut être très grande - ou au contraire très ciblée, ce qui en terme de sensibilisation peut se révéler être une stratégie plus efficace. Attention, être engagé ne veut pas dire qu’on doit se contenter de créer avec des bouts de ficelle : Fort McMoney est une grosse machine avec un gros budget, mais son message est résolument politique.

Qu’est-ce qui vous plaît dans l’univers du web et des réseaux sociaux ?

Ce qui me plait, c’est la possibilité d’explorer des mondes, des niches, auxquels j’aurais plus difficilement accès dans ma vie hors-ligne. Découvrir les codes de pensée, les langages propres à certaines communautés, être en contact direct avec les personnes qui témoignent, c’est passionnant. Nous touchons du bout de nos doigts une quantité presque infinie de connaissances et c’est très stimulant parce que c’est une expérience inédite dans l’histoire de l’humanité. Évidemment, ça soulève beaucoup de questions : appréhende-t-on mieux l’information aujourd’hui qu’il y a 20 ans ? Ce n’est pas certain. L’accès aux contenus ne suffit pas, il faut pouvoir être actif dans la construction de son savoir, être capables de faire le tri. Si l’on ne veut pas connaitre de retour de flamme, il est essentiel de soutenir les projets d’éducation aux médias ou qui favorisent le développement d’une pensée critique.

Quel est votre objectif avec Providence ? Pourquoi avoir eu envie de développer ce type de projet pour le web et non d’autres médias traditionnels ? Qu’avez-vous développé que vous n’auriez pas pu avec un autre média ?

Providence s’inscrit dans une campagne qui est portée par le CNCD 11.11.11 et a été conçu pour être intégré à une mallette pédagogique, distribuée dans les écoles de la communauté française. Nous avons réalisé un documentaire linéaire mais le format ne nous permettait pas d’aller très loin dans la problématique. La protection sociale est un sujet complexe et nous voulions que l’utilisateur puisse se rendre compte par lui-même de cette complexité, qu’il se retrouve confronté à des dilemmes. Nous voulions également pouvoir mettre en évidence les liens entre un enjeu et un autre, les interdépendances entre les aspects sociaux, économiques et politiques. Enfin, la possibilité de créer plusieurs niveaux lectures nous permettait de pouvoir proposer un outil adapté à différents publics, des adolescents mais également des adultes, chacun choisissant d’approfondir le sujet.

Quels sont les projets de webcréation (webséries, webdocumentaires, projets transmédia) qui vous ont plu particulièrement et pourquoi ? Et parmi les projets RTBF ?

Jusqu’ici, parce que c’est un véritable apprentissage. Quand je m’y suis rendue pour la première fois, j’ai été rapidement frustrée. Il n’y a quasiment aucune directive, je ne comprenais pas quel était l’objectif à atteindre, je faisais courir mon personnage pour parvenir plus vite à l’action. Puis j’ai compris que c’est le chemin en tant que tel qui était l’action, que l’on pouvait choisir d’aller vite, mais que rien ne nous y obligeait, que l’on pouvait s’arrêter pour observer de plus près le décor - ou ne pas le faire - et continuer à marcher, se réhabituer à prendre le temps, à être attentif à notre perception du monde. Le mécanisme du jeu est très simple, mais la réflexion est profonde, l’ensemble est poétique.

Parmi les projets RTBF, j’ai trouvé What the Fake intéressant parce qu’il permettait aux adolescents de s’exprimer sur leurs propres pratiques. On parle souvent des “jeunes” et du web avec des regards d’adultes. Je me rappelle d’une ado qui était outrée parce que son père lui interdisait d’utiliser Snapchat sous prétexte qu’il ne voulait pas qu’elle envoie des sextos alors que ça ne lui avait jamais traversé l’esprit. Peut-être qu’elle s’y est mise depuis.

S’il y a une leçon à retenir dans le développement de projets web, quelle serait-elle ?

J’ai eu la chance d’être entourée d’une très bonne équipe donc je dirais dans un premier temps que l’essentiel est de bien choisir les personnes avec qui l’on travaille. Ensuite, ne pas se censurer, se laisser aller à imaginer la forme la plus adéquate au message que l’on veut faire passer puis finalement jeter un oeil au budget et faire preuve de beaucoup de créativité.

 

Elisabeth Meur - Poniris est diplômée d'un Master en animation socio-culturelle et éducation permanente à l'IHECS. Elle découvre le monde de la production web à Montréal, dans les bureaux de l'agence Toxa. En 2014, elle revient très inspirée à Bruxelles et débute sa collaboration avec Switch asbl, au sein de laquelle elle sera chargée de la conception et de la production de projets transmédia, tel que Providence, que nous avions déjà évoqué dans une de nos chroniques sur Pure FM.

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