Alexandre Brachet : "On ne peut pas considérer le web comme un simple nouvel écran de télévision"

Alexandre Brachet
Alexandre Brachet - © Olivier Hoffschir

Chaque semaine, nous vous proposons une interview d'une personne active dans le milieu de la webcréation. Le but est d'échanger avec les professionnels belges et étrangers du secteur afin de leur donner la parole sur leur vision de la webcréation. Cette semaine, rencontre avec Alexandre Brachet, producteur chez Upian.

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd’hui ?

Proposer des programmes pensés pour, par et avec Internet est une nécessité. Depuis plus de 10 ans, nous (Upian) produisons des oeuvres documentaires qui se regardent dans un navigateur. Plus ou moins interactives, plus ou moins linéaires, elles ont en commun d'être conçues exclusivement pour le web. Internet est un terrain de jeu extraordinaire pour les créateurs et les auteurs en offrant la possibilité de penser la relation au spectateur de manière différente.

On ne peut pas considérer le web comme un simple nouvel écran de télévision. L’interaction est au coeur de la relation, l’hypertexte a bouleversé notre façon d’appréhender le monde. Aux auteurs de s’emparer de ce changement de paradigme. Il faut encourager la création sur Internet par tous les moyens. Nous vivons dans un monde complexe, numérique, interconnecté, technologique qui a besoin d’auteurs pour le raconter dans un langage adapté.

Pourquoi avoir eu envie de développer ce type de projet par le passé et actuellement ? Qu’est-ce que l’on peut créer/développer avec le web que l’on ne peut pas se permettre en TV ?

Depuis ma première connexion en 1994 j’ai toujours pensé qu’Internet serait le lieu pour raconter des histoires. Il a fallu attendre 2006 / 2007 pour voir un écosystème favorable apparaître. Aujourd’hui l’évolution des technologies nous permet d’envisager la création sereinement. Il faut saisir les opportunités encourager encore les conditions du financement. Que puis-je faire sur Internet que je ne peux pas faire à la télévision ou au cinéma ? C'est la question essentielle. Il n'y pas une seule réponse mais bien une réponse par programme. Ceci dit si l’on prend par exemple notre dernière production Do Not Track illustre parfaitement "la personnalisation du récit". Comment raconter une histoire à tout le monde tout en personnalisant cette histoire d’éléments propres à chaque individu ou chaque spectateur ? Voilà une piste à creuser. Mais plus généralement c’est la notion d’interaction, d’engagement qui est au cœur. Cette notion s’exprime dans le rapport à l’œuvre et donc dans sa conception, mais aussi dans son impact. Avec un programme documentaire en ligne on peut glisser rapidement vers l’engagement citoyen, la prise de parole, le changement concret. On va voir dans les prochaines années des initiatives fortes dans ce domaine là.

Qu'est-ce qui te plait dans l’univers du web et des réseaux sociaux ?

Pour les vieux comme moi Internet c'était la promesse d’un monde nouveau, meilleur où chacun pouvait devenir éditeur de contenus, un endroit protégé des discours de masse qui répondent à des logiques marchandes. Longtemps nous avons employé l’expression web indépendant pour nous caractériser. Aujourd’hui l’Internet s’est transformé considérablement et l’utopie a disparu du radar médiatique mais pas des consciences et des usages. Cette promesse est belle et bien là et elle continuera d’exister sous d’autres formes. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont à la fois l’exemple le plus agressif du capitalisme et à la fois un outil relationnel extraordinaire pour connecter l’humanité entière. Donc un outil extraordinairement politique. Au quotidien je suis beaucoup plus actif sur Twitter que sur Facebook que j’ai tendance à fuir, et j’observe chez mon fils de 12 ans la puissance de YouTube bien entendu mais aussi un appétit pour les réseaux sociaux qui utilisent la voix (je pense ici aux jeux vidéos).

Quels sont les projets que tu as aimé et pourquoi ?

L’exercice de sélection est toujours périlleux mais je peux citer plusieurs programmes assez différents pour raconter ce que j’aime voir en ligne. Coté interactif, des programmes comme Bear71 ou Pinepoint (tous deux produits par l’ONF/NFB) restent à mon avis des exemples à recommander. Mais on pourrait aussi citer presque chacun des programmes réalisés et produits par Mike Robbins (HeliosDesign). En France la scène interactive est super dynamique et le travail de Narrative et de Simon Buisson avec le programme Stains Beau Pays est aussi un étalon. Coté Upian je ne peux que vous recommander d’aller regarder Thanatorama, Gaza Sderot, Prison Valley, Alma une enfant de la violence, Le jeu des 1000 histoires, Generation Quoi et bien entendu Do Not Track. N’hésitez pas à suivre la sélection du doclab.org pour voir ce qu’il se fait de mieux chaque année partout dans le monde. En Belgique je répondrai sans hésiter L'Homme au Harpon. J’ai beaucoup beaucoup aimé ce programme qui sait montrer avec pudeur (mais montrer vraiment) et qui place le spectateur au coeur. J’avoue aimer beaucoup le mélange entre jeu vidéo et documentaire. C’est troublant, dérangeant et donc forcément intéressant (et complexe).

Alexandre Brachet (@abrachet) a fondé Upian en 1998. Upian est une société de production interactive et un studio de création de site qui a développé des projets dans le champ du journalisme, de la politique et du documentaire et qui accompagne les principaux médias français (Rue89, L’Equipe, l’AFP, Radiofrance, etc.). Upian a produit ou co-produit plusieurs webdocumentaires dont Gaza\Sderot (prix Europa en 2008), Prison Valley qui a remporté de très nombreux prix internationaux, Happy World-Birmanie: la dictature de l’absurde, sorti en juin 2011 ou encore Alma, une enfant de la violence (2012- Idfa DocLab Award for Digital Storytelling, World Press Photo First Prize, Sheffield Doc Fest innovation award, Grimme online award, Etoile de la Scam). Dernièrement, Upian a co-produit Generation Quoi avec France Télévisions, une expérience documentaire sur la jeunesse française s’appuyant sur un questionnaire qui a recueilli 23 millions de réponses. Cette année, Upian a produit Do Not Track, une série documentaire interactive a propos de l’économie du web et de la vie privée, réalisée par Brett Gaylor. Cette production internationale avec Arte (France), l’ONF (Canada) et la BR (Allemagne) a rassemblé plus de 750 000 visites.

 

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