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Le certificat médical pour le sport: efficace ou inutile?

Dans une enquête édifiante d'On n'est pas des pigeons, plusieurs médecins généralistes ont signé un certificat médical de non contre-indication à la pratique sportive à une personne présentant un problème cardiaque majeur. Mauvaise pioche?

Le scénario est le suivant: le journaliste se rend en caméra cachée chez différents médecins. Il doit faire remplir un certificat médical pour participer à une course en France. Pendant la consultation, le journaliste glisse: "ouais, je me souviens vaguement que quand j’ai été opéré de l’appendicite, y a plusieurs années, j’avais dû aller chez l’anesthésiste. Il m'avait placé des électrodes. Il m’avait juste dit que j’avais un truc je sais plus très bien quoi, style " un QP trop long". Je devais allez chez le cardio après l’opération, mais je n’ai pas été car tout allait bien".

Le syndrome appelé "QT long" (et pas QP trop long) est une anomalie électrocardiographique responsable de 15 à 20% des morts subites d'origine cardiaque. Le muscle cardiaque mettrait plus de temps à recharger entre deux battements. Un phénomène inquiétant: "cette anomalie doit absolument être investiguée par un cardiologue avant d’autoriser l’activité sportive. Quoique peu fréquent, tout médecin généraliste est sensé réagir à l’évocation de ce syndrome! La bonne réaction est de faire un électrocardiogramme de repos ou mieux encore de vous adresser à un cardiologue. On ne peut pas vous signer ce certificat sans examens complémentaires", explique le Dr. Guy Beuken, Professeur de médecine générale à l'UCL.

Vous risquez de tomber raide mort, mais ce n'est pas grave

C'est pourtant ce qui va se produire. Trois médecins sur quatre vont accepter de remplir le document sans un examen sérieux. Chacun d'eux va prendre la tension et les pulsations. Mais, l'anamnèse (l'interrogatoire du patient) est quasi inexistante. Il y aura très peu de questions sur les antécédents médicaux du journaliste qu'ils n'avaient jamais rencontré. Un médecin va même banaliser le problème cardiaque évoqué:"vous risquez de tomber raide mort pendant la course. Mais, c'est la même chose pour tout le monde. La vie ne pend qu'à un fil. Pour ce week-end, ça ira. Je vous rassure".

Un autre ajoute: "ce n'est pas grave. De toute façon, on ne sait rien faire". Ce dernier acceptera même de signer un certificat médical pour l'épouse du journaliste sans auscultation. C'est tout simplement un faux en écriture. "Le collègue prend des risques. Il engage sa responsabilité. C'est grave", conclut Guy Beuken.

La démonstration de l'inefficacité des certificats semble être faite et on pourrait s'arrêter là. Sauf que dans ce débat, rien n'est simple. Le test effectué n'a aucune valeur scientifique encore moins statistique. La preuve: une généraliste a bien fait son travail en refusant de signer le certificat et en demandant au patient de revenir pour réaliser au minimum un électrocardiogramme. La fréquence du syndrome du QT long est évaluée à 1/2000 à 1/5000. Ce qui veut dire que tout médecin généraliste rencontrera plusieurs cas de ce type durant sa carrière. Cela ne signifie pas qu'une personne sur 5000 va décéder de mort subite. On peut vivre avec ce syndrome longtemps sans rien ressentir.

France, Italie, Suisse et Canada

Il existe plusieurs études pour recenser les cas de morts subites chez les sportifs. En France, par exemple, on a dénombré 830 cas entre 2005 et 2010. Généralement, selon les statistiques, on considère qu'il y a 1 à 2 cas de mort subite par an pour 100 000 personnes. Le risque est faible mais, il existe. La France a adopté une politique d'obligation. Il faut nécessairement un certificat médical pour participer à une épreuve sportive.

En Italie, cela va même plus loin. Chaque sportif amateur doit consulter son médecin chaque année et l'examen doit comporter un électrocardiogramme ainsi qu'un test à l'effort. Les sportifs d'élite doivent quant à eux se soumettre à une échographie cardiaque. Le médecin est responsable pénalement en cas d'accident. Une étude publiée dans la revue scientifique médicale The Lancet a démontré que ce programme national aurait permis de réduire de 80% l'incidence de mort subite. CQFD

Sauf que certains spécialistes remettent en cause cette publication: "Il y a un biais important. Car, l'étude a été menée dans la région de Veneto en Italie où le taux de maladies congénitales cardiaques est beaucoup plus élevé que dans le reste du pays. S'il y a plus de malades, c'est sûr que ce programme sauvera plus de gens. Mais, les mêmes résultats n'ont pas été constatés dans d'autres pays du monde", explique Marc Francaux, Professeur en physiologie de l'effort à l'UCL.

La Suisse, par exemple, a décidé de faire machine arrière. Le certificat de non contre-indication est aboli. Au Canada, on préfère demander au sportif une attestation sur l'honneur. Il déclare être en bonne santé.

Et en Belgique?

Pour l'instant, chaque sport a sa politique. Pas de certificat pour pratiquer le football mais il en faut un pour le basket. En athlétisme, il en fallait un en 2015 et plus en 2016. Une attestation sur l'honneur suffit. Bref, il n'y a aucune uniformité. Mais, un projet de décret attend ses arrêtés d'application. Marc Francaux a participé à un groupe de travail sur le sujet: "Le premier message est de dire faites du sport, c'est bon pour la santé. La philosophie de notre travail est de responsabiliser le sportif sur son état de santé. Il engage sa responsabilité en signant une attestation. Il doit répondre à un questionnaire qui va l'alerter sur son état de santé. Ca permet d'identifier les cas dangereux. Il est certain qu'il y a des sports à risque où le certificat reste de mise. Si vous prenez la plongée ou la boxe, ce n'est pas la même exigence que le jeu de fléchettes". La Belgique francophone semble donc choisir la piste canadienne.

Pour Gilles Goetghbuer, rédacteur en chef du magazine Zatopek, l'obligation de se rendre chez son médecin n'est pas toujours très productif: "C'est un débat complexe. Car, le certificat pourrait sauver des vies dans certains cas. Quand une mort subite arrive sur un terrain, c'est toujours un traumatisme pour l'entourage. Mais, ce même certificat pourrait décourager certains à faire du sport car c'est une démarche administrative contraignante qui demande du temps et de l'argent et tout le monde n'a pas envie de le faire. Ces mêmes personnes pourraient tout aussi bien mourir de ne pas voir fait de sport. La question n'est pas simple".

Le journaliste aura l'honnêteté intellectuelle d'évoquer un cas qui le concernait directement. En 2008, Zatopek et la RTBF met en place la "Zatac" un programme d'entraînement pour préparer les 20km de Bruxelles. Parmi les candidats, une certaine Nicole Regnier va être sauvée grâce à un passage chez son médecin traitant. Après plusieurs examens, on lui diagnostique une large dilatation de l'aorte. Le risque de mourir pendant un effort violent était bien réel et le pire a été évité.

On voit que dans ce débat, rien n'est noir ou blanc. Tout est une nuance de gris.

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