Grandeur Nature

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A la Frontière de Vie, Grandeur Nature en Amazonie

Pour débuter cette nouvelle saison 2020, Adrien Joveneau nous livre son carnet de route vers l’Equateur, entre émotions géographiques et expériences chamaniques…

Quelques jours avant d’être hospitalisé cet été, je reçois "Les Perruches du soleil", un bouquin qui devait m’aider à préparer ce reportage. Ecrit par le cinéaste Jacques Dochamps, il raconte son voyage chez le peuple amérindien de Sarayaku, il y est souvent question de philosophie chamanique. Et stupéfiant "hasard", je découvre au fil des pages qu’on lui avait aussi diagnostiqué un cancer virulent la veille de son départ. Je lis ça, je ne lâche plus le livre. Je dévore les 400 pages en quelques jours car, à son arrivée en Equateur, Jacques parle de sa maladie au chamane. Celui-ci lui donne alors un traitement à base de plantes. Et Jacques le complète à son retour avec de la radiothérapie. Cela se passe en 2012 et, sept ans après, Jacques pète la forme.

Du coup, sur mon lit d’hôpital, je lui écris pour lui dire combien je suis bouleversé de voir la similitude de nos parcours. Il me met en contact avec ce chamane pour qu’il me prépare un traitement. Ce chamane, c’est justement le beau-père de Sabine Bouchat, lauréate de nos trophées des Belges du bout du monde. Sabine, c’est la première dame de Sarayaku, elle a épousé José Gualinga, leader de la communauté. Ils se battent depuis 30 ans pour la défense des droits des peuples autochtones menacés par les intérêts des compagnies pétrolières.

 

5 mois plus tard, débarrassé de cette foutue tumeur, je m’envole vers la plus grande forêt du monde à la rencontre de Sabine…et du chamane. Le voyage commence fort : en montant dans le 1er avion vers Madrid, je tombe sur Charles Michel, en partance pour la COP25. Nous sommes le 01/12, c’est le premier jour dans son nouveau job de Président du Conseil Européen, je dois tenter un bout d’interview à l’arrache. Sans rien avoir négocié, ni avec l’hôtesse, ni avec un quelconque attaché de presse, je m’invite en business …Charles Michel semble amusé de mon culot: juste avant le décollage, nous mettons en boîte une séquence sympa et, dans la foulée, je le sensibilise au travail de Sabine et José. La fortune sourit aux audacieux…

24 h plus tard, nous atterrissons à Quito, accueillis par Sabine et ma fille Sarah qui est cadreuse sur ce tournage. Sarah parle espagnol, précieux atout pour entrer en communication avec la population locale. A 2800 mètres d’altitude, nous avons le souffle un peu court. Sabine tient à faire un crochet par " La Mitad del Mundo " où nous découvrons l’histoire de l’expédition géodésique française de La Condamine venu mesurer ici, en 1736 le méridien de l’équateur et établir ainsi la ligne de partage du monde. Sa mission scientifique est passée par le fleuve Bobonaza et donc par Sarayaku. Comme notre Belge du bout du monde, 3 siècles plus tard…Pour s’approcher de Sarayaku, il faut d’abord tracer 300 km vers l’est, sur la route des volcans entre le Tungurahua et le Cotopaxi, avec les neiges éternelles accrochées à leurs sommets. Arrivés à Puyo, le paysage change, c’est la porte d’entrée de l’Oriente. La route n’ira pas plus loin…

Le fleuve est en crue, nous devons rejoindre Sarayaku avec une avionnette datant de Saint-Exupéry. Je ne suis pas rassuré du tout, d’autant moins qu’il pleut des cordes et que le coucou n’est pas équipé d’essuie-glace. Quand je vois notre guide Gérardo se signer, je fais pareil, nous n’en menons pas large et au terme d’une demi-heure de navigation sous les bourrasques, nous atterrissons sur la piste herbeuse du petit aérodrome de Sarayaku. Dès que nous posons nos pieds sur le sol, le tonnerre éclate et très vite la pluie cesse dévoilant un magnifique arc en ciel, comme si la nature se déchainait pour nous accueillir.

"Les êtres vivants de la forêt se manifestent souvent ainsi pour souhaiter la bienvenue aux nouveaux visiteurs" sourit Sabine, entourée d’enfants au cœur de leur territoire de 135.000 hectares sur lesquels sont implantés 5 villages, entourés de 4 collines. Le long de leur frontière de vie, des arbres en fleurs ont été plantés pour protéger ce peuple des invasions extérieures. Cette frontière florale, visible du ciel, délimite ce lieu symbolique où l’alliance humaine et végétale s’oppose à l’invasion des compagnies pétrolières. Sarayaku a maintenant reçu le titre de propriété de territoire collectif, la prochaine étape sera sa reconnaissance comme forêt vivante avec les mêmes droits que les êtres humains.

Sur le dernier trajet en pirogue pour arriver à sa maison sur pilotis, Sabine me raconte son histoire. Après des études en agronomie à Ath, elle part en Amérique Latine, sac au dos, espérant décrocher un job de coopérante. De projets foireux en promesses mirobolantes, elle est brinquebalée aux 4 coins du continent jusqu’au jour où elle rencontre José. Coup de foudre pour son peuple et sa cause que José part défendre en Europe. Le couple s’installe pour 4 ans en Belgique. En 1994, c’est le retour à Sarayaku, où Sabine crée l’école des savoirs ancestraux de la forêt vivante. Une façon de transmettre les connaissances des anciens pour que leur héritage ne parte pas en fumée. 25 ans plus tard, Sabine coordonne toujours cette petite école et mène les campagnes pour assurer son financement.

Jamais été dormir si tôt. A 20h, je m’écroule sous la paillasse coiffée d’une moustiquaire. Le sommeil qui suivra sera agité, j’entends les tambours de la fête dans le village voisin, puis les sons de la forêt, les coassements des kua (grenouilles) et des Tulumba (crapauds), les hululements des (bullukuku) hiboux , les cris des singes paresseux, les rongeurs qui s’attaquent aux pilotis de la cabane, les chants des jhullu (cigales) , ceux des hoatzin (oiseaux) auxquels répondent les coqs de la communauté qui confondent toutes les heures du jour et de la nuit. Je commence à comprendre le concept de forêt vivante…Et puis, j’ai peur de louper le rendez-vous avec le chaman du village. Avant le lever du soleil, Antonio m’attend assis sur un tronc, le long de la rivière. La lançe à la main, symbole de son pouvoir, il m’a préparé une décoction de yutzu ruya, un arbre aux racines profondes qui pousse au bord de la Bobonaza. Le liquide tiède, couleur rosée, a le goût d’un gingembre poivré. Je dois en avaler 3 tasses, une heure avant chaque repas. Il me prévient, cela me fera sans doute tourner la tête mais cela va me nettoyer. J’ai tellement eu de saloperies dans le corps ces derniers mois que ça ne peut me faire que du bien.

Le petit déjeuner qui suit est costaud. Des œufs fumants entourés de majado, les bananes-plantain écrasées dans du beurre. Nous devons faire le plein d’énergie avant d’aller rejoindre Samaï, la fille aînée de sabine, dans son chakra (champs). Son job est ultra-physique, elle tire comme une forcenée sur la branche du yuka pour en extraire de gigantesques tubercules de manioc plantés dans le sol. Avec ce manioc mijoté à feu doux, puis tabassé, malaxé et recraché, les femmes du village préparent la fameuse "chicha". La boisson locale que l’on vous sert dès que vous arrivez dans un village. On l’appelle aussi le baiser amazonien, car c’était une façon pour les femmes amazoniennes de donner leur salive aux hommes, ici la french-kiss n’existait pas. Sabine me fait comprendre que si je veux continuer mon reportage, j’ai intérêt à goûter cette fameuse chicha ! Advienne que pourra…

Sur le chemin du retour, petit arrêt de détente sur une plage paradisiaque en bord de rivière. Le jardin d’Eden, nous nous baignons survolés par des papillons multicolores. Samaï rape le wituk, un fruit avec lequel elle teint les cheveux de sa maman. Elles m’expliquent qu’il est aussi très efficace contre la chute des cheveux ; c’est vrai que je n’ai vu aucun indien Kichwa chauve. Ici, le cheveu est symbole de force et de beauté. Je demande à essayer ce fameux wituk. Mon cas semble désespéré : il aurait fallu l’utiliser beaucoup plus tôt, à titre préventif. Ce sera donc pour une autre vie…

 

Lever à 4h, nous marchons dans la nuit, avec José, pour rejoindre le centre de santé Sasi Wasi où nous participons à la wayusa, cérémonie traditionnelle du thé. Assis autour d’un feu de bois, nous dégustons une décoction de plantes en prenant bien soin de se gargariser avant de recracher la première gorgée, c’est un rituel de purification qui se poursuit par un bain dans la rivière. Ici, on se raconte ses rêves au réveil, un peu comme chez nous, on se raconte des histoires avant d’aller dormir. "Il faut se méfier de ses rêves, ils peuvent se réaliser". Ici les rêves sont prémonitoires, les interpréter avant le lever du soleil permet de mieux appréhender la journée, d’éviter problèmes et accidents… 

A défaut de me connecter au wifi (il n’y a qu’un spot sur tout le territoire et il est en panne cette semaine), je me reconnecte à moi-même…Cette digitale-détox est un cadeau, elle m’offre des lâcher-prise dans le hamac les jours de pluie. Ces moments suspendus commencent à ressembler à des séances de méditation. Cette semaine au milieu du monde, à cheval sur l’Equateur, me permet aussi de me recentrer et de prendre soin de mon corps pour que mon âme ait envie d’y rester. A moins que ce ne soit le contraire ? Mieux sentir les forces vivantes de ma forêt intérieure…Une semaine hors du temps, sans une goutte d’alcool mais remplie de complicité avec l’équipe et nos hôtes. Avant de nous laisser repartir vers l’Europe, Antonio me propose une séance de purification. J’en ai grandement besoin.

L’Amazonie est aussi la plus grande pharmacie naturelle du monde. Sa flore contient une foule de substances curatives connues des Indiens depuis la nuit des temps. Torse-nu et pieds nus dans l’herbe, je regarde le chamane tourner autour de moi avec un mapacho qu’il vient d’allumer, il disperse sa fumée avec des feuilles de palmier. Le soleil descend doucement sur le fleuve, je me sens étrangement bien. A plusieurs reprises, il colle fortement sa bouche contre mon crâne dégarni et il aspire lentement, minutieusement, quelque chose d’indéfinissable avant de le recracher sur le sol. Comme s’il voulait faire sortir quelque chose de ma tête…Sûr que là, il y a du boulot. Il me propose pour ma prochaine visite une séance d’ayahuasca. Sarah, qui a tenté l’expérience, me dit d’accepter. J’ai encore tant de choses à découvrir !

                                                                                                                                      Adrien Joveneau

Une émission a découvrir ce samedi 11 janvier de 16h à 18h sur Vivacité !