Rencontre avec Pauline Beugnies, réalisatrice du documentaire « Petites »

25 ans après la marche blanche, son film est le récit de l’affaire Dutroux raconté par une génération d’enfants, aujourd’hui adultes, exposée trop tôt au sordide dans l’intimité de leurs foyers. Une histoire racontée sur fond darchives, où s’entremêlent des images denfance insouciante dans les années 90 aux images de télévision. Cela donne un film puissant et marquant !

" Petites " : un documentaire à voir absolument le mardi 19 octobre à 20h35 sur La Trois et à revoir sur Auvio 

Ils avaient entre 6 et 17 ans à l’époque. L’affaire Dutroux a marqué leur vie d’enfant et a eu une incidence sur leur vision du monde. 25 ans plus tard, la journaliste et réalisatrice belge Pauline Beugnies est partie à leur rencontre et a rassemblé leurs souvenirs d'enfants. Elle nous explique sa démarche.

2 images
La journaliste et réalisatrice Pauline Beugnies © Tous droits réservés

J'ai vu l’impact profond chez ma petite sœur et j’avais l’intuition qu’elle était loin d’être la seule

Le point de départ de ce film, c’est votre histoire, celle de votre génération ?

Oui c’est mon histoire et celle de ma petite sœur. J’avais 12 ans et elle 10 quand Julie et Mélissa ont disparues. Nous avons grandi à Charleroi, à Gilly précisément, donc tout près des endroits où se sont passés ces horreurs.  Très vite, ma petite sœur a commencé à avoir des troubles du sommeil. Elle ne pouvait plus dormir toute seule. Elle a d’ailleurs toujours des problèmes d’insomnie aujourd’hui. J’ai aussi été impactée par cette affaire mais je l’ai vécue moins profondément, je n’ai pas été traumatisée, je n’aurais pas pu faire ce film sinon. C’est de voir comment ma petite sœur a réagi à tout ça qui a été vraiment le déclencheur de l’histoire. Tout le monde savait que tout cela avait eu un effet sur nos vies, sur nos libertés de mouvements. Mais on ne parlait pas trop du reste. Je voyais l’impact beaucoup plus profond chez ma sœur et  j’avais l’intuition qu’elle était loin d’être la seule. Je me suis dit qu’il y avait vraiment un film à faire sur l’impact de cette affaire sur ma génération.

C’est le récit d’une mémoire collective mais c’est la mémoire d’un récit médiatique

Et votre intuition était la bonne …

Oui, pendant la préparation de ce film, je me suis vite rendu compte que j’avais mis le doigts sur quelque chose. Cela nous a impacté chacun à différents niveaux ou différents endroits, que ce soit sur la méfiance envers les adultes, la découverte de la sexualité, l’appréhension de ce qu’est la justice ou un système politique … Je ne sais pas si on peut parler de trauma mais ça nous a marqué et ça s’est cristallisé chez chacun sur nos histoires personnelles. Quand j’ai lancé un appel aux témoignages, les réactions ont été très nombreuses, les gens avaient besoin d’en parler. C’est ce qui a défini la forme d’un récit choral.  C’est une histoire collective. C’est le récit d’une mémoire collective mais c’est la mémoire d’un récit médiatique en fait. On n’est pas les victimes directes, nous avons été les témoins de cette affaire à travers les médias. C’est comme cela que la forme du film s’est précisée, c’est-à-dire un mélange d’images d’archives personnelles familiales des différents témoins et des images d’archives de télévision, avec cette interférence du récit médiatique dans nos vies d’enfants de l’époque.

On a tous vu les mêmes images à la télé allumée dans le salon et on a reçu tout cela sans filtre

Vous parlez d’interférence dans vos vies d’enfants, vous avez été confrontés à toutes ces images sans filtre ?  

Oui, surtout qu’à l’époque la télé avait une place énorme, cela ressort de tous les témoignages.  A de rares exceptions près, quel que soit le milieu social, la télé était LA manière dont on recevait l’information. Aujourd’hui ce serait très différent avec les multitudes de sources d’information mais à l’époque on a tous reçu le même récit. C’est d’ailleurs étonnant à quel point les gens se souviennent des mêmes choses. Il y a au moins 10 personnes qui m’ont raconté ce souvenir très précis des mots de Sabine quand elle est rentrée chez elle et qui a dit " vous m’avez manqué ", et tout le monde a été bouleversé par cette même phrase. On a tous vu les mêmes images. Et on a reçu tout cela effectivement sans filtre parce qu’il y avait cette habitude de la télé toujours allumée dans le salon au moment des JT. J’ai découvert aussi en récoltant tous ces témoignages, le grand paradoxe dans lequel on était : on recevait tout cela sans filtre, que ce soit l’affaire elle-même et puis d’autres affaires de pédo criminalité, et en même temps ceux qui étaient eux-mêmes victimes ne pouvaient pas en parler. Même s’il y a eu une libération de la parole, aujourd’hui 25 ans plus tard, cette parole-là elle est toujours culpabilisée.

Faire ce film a changé la manière de décrypter cela ?

Oui. On a reçu tout cela sans décodage mais après je me pose aujourd’hui la question de comment parler de tout cela à un enfant ? Ma fille va avoir huit ans. A quel moment on sort son enfant de l’insouciance, à quel moment on lui donne cette connaissance que le monde est un endroit dangereux et qu’il y a des gens qui veulent du mal à d’autres ? A quel moment on sort un enfant de cette naïveté géniale et belle ? Je ne dis donc pas que j’aurais mieux fait. Et c’est important parce que je me suis rendu compte que j’ai commencé le projet avec beaucoup de colère envers les médias et les adultes de l’époque mais elle s’est atténuée en faisant ce projet. Mon point de vue s’est déplacé. Ma question aujourd’hui c’est plutôt comment on a pu gérer cela comme ça sans se regarder nous-mêmes ?

Il y avait ce besoin d'intimité et l'envie de garantir une parole vraiment libre

Tout au long du film, on ne voit jamais les différentes personnes qui témoignent ? Pourquoi avoir choisi ce dispositif ?

Pour moi c’était important d’essayer de faire émerger un récit collectif et donc si on avait vu les gens je pense que j’aurais loupé ça. Je pense qu’on a réussi à faire de ce film un récit collectif grâce à cette voix off narrative composée de tous les témoignages qui forme un récit, une histoire. Grâce au boulot énorme du monteur Léo Parmentier, ce récit collectif est incarné par les voix et les images d’archives ; ces images d’archives familiales plutôt joyeuses qui reflètent une époque relativement insouciante en Belgique. J’assume ce choix peut-être un peu audacieux mais je pense que, même si au départ on s’attend à voir les témoins, assez vite tout le monde accepte ce dispositif. Et puis il y avait aussi ce besoin d’intimité, l’envie de garantir une parole vraiment libre.

Petites: un film de Pauline Beugnies produit par Rayuela Productions en coproduction avec Diplodokus et la RTBF 

À LIRE AUSSI

Newsletter TV

Recevez chaque jeudi toute l'actualité de vos personnalités et émissions préférées.

OK