Ces écoles qui osent casser les codes

Regard sur l'école du changement
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"Regard sur" présenté par Julie Morelle nous emmène à la rencontre de deux écoles bruxelloises à pédagogie active qui, chacune à leur manière, bousculent les codes de l’école traditionnelle. Le temps d’une année scolaire, "L’école du changement part" à leur rencontre.

Un film réalisé par Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi à découvrir dans Regard Sur le lundi 17 février dès 21h00 sur la Trois.

A la suite du documentaire La Trois propose un débat sur les questions que soulève la pédagogie activeAutour de la table pour en parler : professeurs, directeurs d’école, conseillers pédagogiques, chercheurs et représentants de la FWB, parents et élèves. De quoi se forger un avis sur la question.

Rencontre avec Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi

Quelles ont été vos motivations pour réaliser ce film ? Quel en est l’enjeu ?

Anne. Schiffman : L’école est un enjeu crucial pour la société. Mais bien souvent quand on parle de l’école et de l’enseignement, c’est pour dresser des constats négatifs : les mauvais résultats de l’enquête Pisa sur la qualité de notre enseignement, le décrochage scolaire en augmentation chez les ados, le décrochage des profs aussi puisqu’à Bruxelles on sait que 50% des jeunes enseignants quittent le métier dans les cinq premières années de leur carrière, ou le manque de places dans les écoles secondaires. En fait on se rend compte que le système scolaire actuel génère pas mal de mal-être. Et aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour penser l’école autrement. Quand on a entendu parler de ces projets de nouvelles écoles secondaires à pédagogies actives, cela nous a tout de suite intéressés. Surtout parce que ce sont des projets pensés et portés par des profs eux-mêmes qui veulent changer les choses et que ce sont des écoles secondaires à pédagogies actives du réseau officiel, gratuites, accessibles aux enfants de tous les milieux. Alors que jusqu’ici, ce type d’écoles dépendent essentiellement du réseau libre non confessionnel et donc s’adressent en priorité aux enfants issus de milieux favorisés. Et c’est en cela que cela nous intéresse particulièrement : penser l’école " autrement " ne serait donc pas une idée de luxe réservée aux enfants privilégiés mais peut s’appliquer partout, pour tous. Les chevilles ouvrières de ces projets novateurs ont senti l’envie et l’urgence de proposer autre chose. La même évidence nous est apparue sur la nécessité d’en faire un film.

Chergui Kharroubi : Quand Anne m’a parlé de ce projet, ma première motivation a été la curiosité. J’étais fort curieux de voir comment, concrètement, cette pédagogie active, encensée par les uns et décriée par d’autres se vivait dans la réalité. Cette curiosité est d’autant plus grande que, contrairement à Anne qui a été elle-même scolarisée dans une école à pédagogies actives, mon expérience de l’enseignement a été tout autre. Elle fût traumatisante. En Algérie, à mon époque, le maître détenait le pouvoir, le savoir, sans partage. La relation profs élèves était souvent fondée sur l’humiliation et les punitions, de toutes sortes allant jusqu’aux châtiments corporels. Ce type de " pédagogie " ne s’oublie pas, il en reste des traces. Ajoutez à cela la cruauté dont sont capables les enfants, surtout vis-à-vis des plus faibles, ou ayant un handicap (j’avais moi-même un défaut de prononciation difficile à cacher, dont on se moquait dès que j’ouvrais la bouche) l’école pour moi a été un calvaire au quotidien. Montrer qu’une autre façon d’enseigner, dans le respect, l’échange etc. peut être une autre alternative. C’était important pour moi. Créer des écoles publiques à pédagogies actives implantées dans des communes comme Molenbeek, qui ont pour projet une réelle mixité sociale, un savoir de qualité, promouvoir la citoyenneté, l’esprit critique… est un défi. Un défi courageux qui pose une question simple, quelle société voulons-nous pour nos enfants, pour nos futurs citoyens ? C’est aussi une réponse concrète face aux dangers de l’intégrisme qui guette les jeunes en proie à un manque de repères.

Ce qui frappe le plus, c’est l’investissement et la motivation des professeurs. C’est un dévouement extraordinaire.

Après avoir été en immersion au sein de deux écoles à pédagogie active Qu’est-ce qui vous a marqué le plus dans ces deux écoles ?

C.K : Ce qui frappe le plus, c’est l’investissement et la motivation des professeurs. C’est un dévouement extraordinaire. Je n’avais jamais vu autant d’énergie consacrée à ce travail, les profs sont impliqués à fond. Le rapport entre les professeurs et les élèves nous a également marqués, sûrement grâce à cette pédagogie.

A.S : On croise des profs et des élèves qui ont l’air heureux d’être là. Il y a plus de 20 ans, j’avais fait un reportage sur la violence à l’école et, de manière générale, on parle souvent de l’école de façon négative soit à cause de la violence, de la désertion des profs, du décrochage scolaire, du manque de place, du décret inscriptions, etc. Ici, on a poussé les portes de ces écoles et on a senti une forte énergie positive. C’est aussi très symbolique d’être à Molenbeek, une commune sur laquelle on a beaucoup collé une image négative. C’est donc très marquant de voir ces enfants du quartier être valorisés dans cette nouvelle école au projet ambitieux et avec une équipe de profs qui leur répètent qu’ils sont formidables. Une des enseignantes les félicite d’être eux tout simplement, c’est loin d’être anodin. Mais que ce soit dans l’école de Molenbeek ou de Saint-Gilles, ce qui frappe aussi, c’est la valorisation de la liberté d’expression. Les élèves sont écoutés et entendus. Les conseils de classe ou d’école sont des éléments importants du projet, chacun peut prendre la parole. Et c’est impressionnant comme très vite, ils apprennent à s’exprimer et à s’écouter, cela fonctionne très bien.

 

Selon vous quels sont les freins par rapport au développement de la pédagogique active en regard avec le décret actuel ?

A.S : En fait, il n’y a pas de frein institutionnel en tout cas. Le directeur du Lycée Intégral Roger Lallemand de Saint-Gilles le dit d’ailleurs dans le film. Son école va très loin dans la déconstruction des codes de l’école traditionnelle et pourtant dans tous les contacts officiels qu’ils ont eus avec les responsables enseignement de la fédération Wallonie-Bruxelles avant l’ouverture de l’école, personne ne leur a jamais dit qu’ils ne pourraient pas fonctionner de cette façon. D’ailleurs les textes du Pacte d’Excellence encouragent le changement, ils mettent en avant la pluridisciplinarité, le renforcement de la citoyenneté… Ces écoles ont été pensées et créées par des profs qui voulaient faire bouger les choses plus vite que les décrets. C’est vrai que cela exige une énergie colossale mais c’est possible. C’est aussi le message qu’ils veulent faire passer.

C.K. : Je pense que les freins par rapport au développement de la pédagogie active se situent surtout aux niveaux des moyens insuffisants, peut-être d’une volonté politique plus claire et d’une réticence au changement mais aussi au manque de valorisation des métiers de l’enseignement. Pour ces profs que nous avons suivis, c’est aussi un choix de société car l’école fait partie de la société. Ce sont réellement des options politiques au sens propre du terme. C’est vouloir changer la base puisque l’éducation est à la base d’une société.

A.S. : Dans cette idée de choix de société, il y a aussi la façon dont ils valorisent la collaboration, le travail en équipe. Dans ces projets d’école, la collaboration est quelque chose d’institué. Et, selon un prof de Saint-Gilles, c’est un renversement par rapport à qui se fait ailleurs où l’individualisme est plus présent. Cette collaboration est également très importante et très valorisée pour les élèves puisqu’ils la prônent lors des travaux de groupes. Ils les invitent sans cesse à partager leurs connaissances.

Je n’oublierai pas le regard plein d’étoiles de certains élèves de l’école de Molenbeek et de leurs parents lors de la toute première projection.

Ce film est déjà sorti en salle, quelles ont été les réactions du corps enseignant et des parents ?

C.K : Jusqu’à présent, lors de toutes les projections auxquelles on a participé, la réaction des profs, des élèves et de leurs parents ont été plus que positives. On a même perçu une sorte de fierté chez les élèves et les enseignants.

A.S : Oui et je n’oublierai pas le regard plein d’étoiles de certains élèves de l’école de Molenbeek et de leurs parents lors de la toute première projection. C’est très valorisant pour eux aussi. Cela change de l’image souvent bien négative que l’on a pu voir de Molenbeek ces dernières années. Globalement, les profs et les élèves des deux écoles nous ont dit que ce film donnait une image juste de leur réalité. On a fait un film résolument positif parce que sont des projets positifs. Mais il ne faut pas oublier que ça demande un investissement majeur pour les équipes pédagogiques. Et je suis extrêmement contente de mettre en lumière le travail formidable de ces enseignants.

Par ailleurs, lors des différents débats qu’il y a eu après des projections à Bruxelles et en Wallonie, on a eu aussi énormément de réactions positives de profs d’autres écoles qui étaient dans la salle. On sent une envie de changement.

 

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