Et si… ça ne se jugeait plus près de chez vous

"Ça s’est jugé près de chez vous".  Une audience en Justice de Paix.
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"Ça s’est jugé près de chez vous".  Une audience en Justice de Paix. - © Tous droits réservés

« Je ne suis pas devenue juge pour dire aux gens : désolée je n’ai pas le temps de vous écouter », ces mots résonnent comme un cri dans la bouche de Fabienne Denoncin. Elle est juge de paix du canton de Châtelet qui – au début de notre tournage- compte quelques 60 000 habitants répartis sur six communes. Des communes autrefois prospères, qui luttent aujourd’hui contre les effets dévastateurs d’une crise économique qui n’en finit pas.

Dans cette justice de paix loin d’être un palais, ce sont des destins qui se jouent. Et peut-être encore plus qu’ailleurs, on vient y réclamer justice comme on espère une revanche sur la vie. Une justice sociale, une justice d’écoute, de pacification, bref LA justice comme une valeur, comme une bouée quand on se sent couler.

Il manque de magistrats !

Cette juge passionnée, nous l’avions déjà croisée il y a 5 ans. Fabienne Denoncin manifestait alors avec ses collègues de Charleroi contre les projets de réforme du paysage judicaire comprenant notamment l’élargissement des cantons judiciaires et la mobilité des juges de paix pour " répondre aux nécessités du service ". " Une aberration, commentait- elle alors, quand on sait que la constitution impose l’inamovibilité du juge comme garantie de son indépendance ".

Depuis, la loi est passée.

Depuis, les inquiétudes de madame la juge n’ont fait qu’augmenter : dans les faits, il manque de magistrats ! Et plutôt que de les nommer, on s’appuie sur des remplacements " forcés "… Résultat : plus de travail pour des juges déjà débordés et des postes qui restent non pourvus ...Vous avez dit économies ?

Sous la toge

Fabienne Denoncin a donc accepté que nos caméras la suivent dans son quotidien : pas une once d’égo dans cette démarche mais une volonté d’alerter, d’informer, de résister aussi. Pendant ces longues journées, nous allons la filmer en audiences publiques, en rendez-vous de conciliation, mais aussi lors de ses visites extérieures : à domicile, à l’hôpital ou dans les maisons de repos.

Au fil des jours et des heures, le lien social, fondement même de cette justice de proximité , s’impose à nous. Sous la toge, madame la juge n’est qu’humanité. Mais pour la préserver, il lui faut du temps…

Aujourd’hui, ce temps pour écouter, pour analyser chaque situation soumise, pour répondre avec équité à ce besoin criant de justice est menacé. " La justice de paix paie un lourd tribut à la réforme portée par le ministre de la justice Koen Geens , fustige Fabienne Denoncin, on ne nous a pas écoutés ou pas ni entendus. Les décisions sont tombées . Sans concertation digne de ce nom".

" On fonctionne à l’envers ! On ne vous pose pas la question de savoir de quels moyens vous devez disposer pour faire correctement votre travail, on vous donne des moyens réduits et ensuite, on vous demande de faire avec ", poursuit-elle. Appliquer les méthodes du secteur privé au service public Justice est inapproprié. Il faut lâcher la calculette, et tenir compte de ce qui se passe sur le terrain, il faut replacer l’être humain au cœur des priorités".

Ce qui se passe sur le terrain, ce sont ces centaines de dossiers sur lesquels la juge de paix se penche chaque jour. Tous sont intiment liés aux accidents de vie de " ses " justiciables : celui de Lena qui refuse de rester dans son logement  qu’elle juge insalubre mais qui n’a pas les moyens d’en sortir, celui d’Huguette qui a si peur de se retrouver en maison de repos ou encore celui de ce mineur " étranger non accompagné (MENA) ", qui a fui la guerre en Syrie, placé sous tutelle et résidant dans le canton.

La semaine dernière, c’est un jeune homme souffrant de schizophrénie qu’il a fallu rassurer dans son bureau. Une autre fois, c’est l’arrêt d’une machine reliant artificiellement une jeune femme à la vie qu’on lui demande d’autoriser… Demain, avec un expert, elle ira constater au milieu des champs, les dégâts occasionnés par une harde de sangliers égarés…

Trop souvent réduites aux conflits de voisinage, les compétences du juge de paix sont pourtant nombreuses et diverses, le magistrat doit maîtriser ses matières ! C’est aussi cela l’intérêt d’être attaché à " son " territoire. Pour être efficace, il faut aussi en connaitre les spécificités.

Lors de l’aboutissement de la réforme menée par le ministre de la justice Koen Geens, 67 sièges de justices de paix auront disparu et 25 cantons judiciaires (et juges de paix) seront supprimés. Pour le Hainaut, c’est chose faite depuis le 1er février dernier.

Conséquence immédiate pour le canton de Châtelet, il s’est agrandi et doit désormais accueillir dans son territoire toutes les communes de l’entité Gerpinnes et ses quelque 13 000 justiciables... Il n’est pas le seul dans ce cas…

" Le juge de paix s’immisce dans les fissures des existences, dans les interstices de l’intimité des gens, dans les tourments de leur histoire, écrira un jour Fabienne Denoncin. Le juge de paix met du droit dans le vie des gens. Il est un juge des choses de la vie ".

 Va-t-on vraiment sacrifier tout cela sur l’autel de la rentabilité ?

Malika Attar
Journaliste 

Ce mercredi 13 mars, la RTBF enquête dans nos palais de Justice. Et le constat est alarmant :  victimes ou prévenus, simples justiciables, magistrats, partout le désarroi est palpable. Faute de moyens, on ne peut parfois tout simplement plus... rendre justice ! 

Dès 20H20 sur la Une, Devoir d'enquête proposera une émission entièrement consacrée à cette thématique avec 3 enquêtes :  "Justice, on ferme", "Chronique d'un naufrage annoncé", "Ça s’est jugé près de chez vous".  

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