Fred De Loof (Baraki) : "Y’a qu'en Belgique qu’on aurait pu faire cette série"

Acteur, réalisateur, producteur, Fred De Loof est un vrai couteau-suisse dont on peut admirer tout le talent dans Baraki, la nouvelle série belge disponible en intégralité sur Auvio et diffusée en télé sur Tipik depuis hier soir. Rencontre avec un passionné.

Interprète de Rayan Terrier dans Baraki, Fred De Loof est aussi un réalisateur accompli ayant fait ses armes dans la publicité avant d'oser mettre un pied dans la fiction. C'est à lui que l'on doit par exemple le récent spot de Bruxelles Mobilité avec Guy Staumont ou le clip Allez les diables ! de Pablos Andres. Son style coloré et léché est clairement reconnaissable dans Baraki dont il a assuré la direction artistique, ainsi que réalisé une dizaine d'épisodes. À 38 ans, il jongle aujourd'hui entre ses deux passions : la pub et la fiction. C'est en terrasse d'un café bruxellois qu'on l'a rencontré pour discuter sereinement de son enfance dans le Hainaut, de son expérience en agence publicitaire et, forcément, de Baraki.

Où as-tu grandi et quelles études as-tu suivi ? 

J’ai grandi à Silly, un chouette petit village. J’y ai fait mes études primaires et puis mes secondaires à Ath. J’ai ensuite fait un an à l'IHECS, mais j’ai un peu trop fait la fête et j’ai dû changer d’orientation (rires). Au début je voulais faire du journalisme revendicateur, un peu à la Pierre Carles. Finalement, je me suis rendu compte que le journalisme n’était pas la meilleure façon pour moi de changer les choses. J'ai donc voulu faire de la pub pour changer les choses de l’intérieur. J'ai étudié la publicité en tant que créatif publicitaire à la HELHa à Mons. Je voulais faire des pubs différentes, presque de "l’antipub". Finalement, c’est devenu une mode de faire ce genre de publicité.

Est-ce que tu voulais déjà être réalisateur quand tu étais jeune ? 

Oui, depuis que je suis ado je veux faire ça. J'ai commencé avec des caméras VHS qu’on pouvait emprunter à l’école à condition de faire un petit reportage. C’était plus pour faire des délires entre potes, filmer mes soirées… mais finalement, on arrivait toujours à trouver un thème. À l'époque, on n'avait ni iPhone ni appareils photos, donc se filmer était plus compliqué. On filmait nos lendemains de soirée, on choisissait des thèmes du cours de morale et on en faisait des petit sketchs. Puis, à 15 ans, j'ai fait un court-métrage appelé Les Envahisseurs, avec des skateurs.

Comment es-tu passé de créatif publicitaire à réalisateur de fictions ?

Grâce à mon expérience en pub, j'ai pu apprendre le métier de réalisateur sur le tas. Après trois ans en tant que créatif, je voulais faire de la réalisation pure. Pendant un an, j'ai travaillé en freelance en tant que créatif pour pouvoir réaliser des fausses publicités sur le côté. Cela m'a permis d'avoir un book. Un directeur créatif a fini par me commander une vraie pub. Je n'avais pas de boite de production, donc je l’ai faite à la débrouille. C'est comme ça que j'ai mis le pied dans l’engrenage et que j'ai fini par réaliser et produire plusieurs publicités. Après cinq ans, j’ai abandonné la production et je me suis fait représenter par d'autres boites de prod. J'ai ensuite fait un court métrage autofinancé : Vis-à-vis (2008). En 2015, Nicolas Gaspart, un ami qui travaille en publicité, m’a contacté. Avec lui et Arnaud Crespeigne, on a écrit Les pigeons, ça chie partout. C’est devenu un vrai projet. Ensuite il y a eu The Glorious Peanut, qu'on a aussi autoproduit avec Fred Labeye. J'ai alors trouvé un équilibre entre publicité et fiction.

Avec Les pigeons, ça chie partout, tu passes pour la première fois de l'autre côté de la caméra. Comment ça s'est produit ? 

Je faisais déjà du théâtre d'impro à l'époque, mais je n'osais pas aller plus loin. Pour Les pigeons, je cherchais des comédiens et je me suis finalement dit : "Et si j'essayais moi-même ?". Aucun réalisateur ne m'aurait donné ma chance, vu que je n'avais encore rien fait. D'ailleurs, lors du premier jour de tournage, un technicien m'a dit "Il est où ton acteur ?". Je lui ai répondu : "Il est devant toi". L'équipe était assez stressée et se demandait ce que j'étais en train de faire… Ils ont fini par être contents de ce qu’ils voyaient. J’ai un style de jeu qui m’est propre : on aime ou on n’aime pas. J'ai bien aimé cette expérience. Autant j’aime réaliser, autant j’adore jouer et réaliser aussi. Quand je suis au cœur de l'action, l'inspiration me vient parfois plus facilement que quand je suis uniquement réal.

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Fred De Loof dans "Baraki" © 2021/RTBF / VOO-BE TV / KOKO ARROSE LA CULTURE / 10.80

En tant que directeur artistique, quel type d'image voulais-tu donner à Baraki 

On aurait pu aller vers un truc social, caméra à l'épaule, naturaliste, mais on avait plutôt envie de sublimer le baraki, d'avoir une image cinématographique qui contrebalance le sujet, qui soit colorée, qui ait le ton de la comédie, mais sans tomber dans le burlesque. On a donc créé cet univers de toutes pièces. On a pris des bonnes optiques pour avoir une image qualitative. Je me suis aussi occupé des décors. Il fallait recréer un univers baraki, pas forcément réaliste, mais qu’on ait l’impression de connaitre, qui vienne de notre vécu, de nos souvenirs. On a créé un univers unique qui nous permet de pousser les curseurs en termes de jeu et de stylisme. On n’est ni dans la caricature, ni dans le réalisme.

Tu dis que ça vient de votre vécu et de vos souvenirs. C'est un milieu qui t'es familier ? 

Peter, Julien et moi venons de ce milieu-là. En général, les fictions sur ce sujet portent un regard très bienveillant sur les barakis, car elles sont souvent réalisées par des gens qui ne viennent pas de là. On filme alors la pauvreté avec empathie, pitié. Comme on vient de là, on voulait montrer une autre facette de ce milieu et on s'est senti légitime d'en rire. Mes parents sont un peu des barakis, je m'inspire d'eux, de leur vécu, de ma jeunesse, de mon entourage. Quand j'étais gosse, je n'avais que trois t-shirts. Il fallait alterner et les laver régulièrement, car on n’avait pas beaucoup d'’argent. Pour avoir des t-shirts de mes groupes préférés, je les faisais moi-même à l’eau de Javel. Finalement, il fallait se créer un style et se trouver une personnalité qui permettaient de ne pas être étiqueté de "défavorisé", et que les gens se disent : "C’est son style". Être baraki, c’est ça aussi : on n’a pas les moyens de, mais ce n'est pas pour autant qu’on accepte l’étiquette "pauvres qui vivent dans leurs petites baraques". C’est aussi un style de vie. Quand on a eu une jeunesse comme ça, ce n'est certes pas toujours facile, mais ce n’est pas non plus l’horreur, il y a plein de moments où on en rigole.

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Fred De Loof dans "Baraki" © 2021/RTBF / VOO-BE TV / KOKO ARROSE LA CULTURE / 10.80

Pour le tournage, c'était important de tourner à certains endroits ?

On a tourné le pilote du coté de Liège. Le problème c'est que même si on vient tous de Wallonie, la majorité de l'équipe habite désormais Bruxelles. D’un point de vue logistique, c'était donc plus facile de tourner à une heure de Bruxelles max. On a choisi les lieux en fonction de leur disposition et de l’espace. Paradoxalement, même si les pièces ont l’air petites, il nous fallait de l’espace pour l’équipe, les caméras, etc. Pour le décor principal, la maison Berthet, on avait besoin d'une maison disponible pendant quatre mois. On s’est dirigé vers une maison qui était en vente et qu’on a pu louer. On a tout redécoré nous-mêmes. Que ce soit une tasse, un cendrier, le papier peint : 99% de ce qui apparait à l’image a été décidé. On a aussi travaillé avec des panels de couleur. Mon expérience en publicité a été utile pour ça. Pour que la série ait la même grammaire, j’ai écrit des guidelines pour les autres réalisateurs. Tout le monde s’est prêté au jeu et a adopté les mêmes codes, même si on a tous des inspirations différentes.

T'es-tu inspiré d'autres fictions pour réaliser Baraki ? On pense par exemple à Brassic, Shameless...

J’avais justement peur de regarder des séries avant de travailler sur Baraki, car j’avais peur d’être emprisonné dans quelque chose. J’ai d'abord été inspiré par des films comme La merditude des choses ou alors Hot Fuzz pour la forme. Ensuite, j’ai regardé des séries. Brassic a quelques similitudes fortuites avec nous. Regarder cette série nous a surtout permis de nous dire : ils ont été aussi loin, on peut y aller aussi. Ça nous a rassuré. Pareil pour Shameless. Ce sont des univers qui nous ont parlé, tout comme l'émission Strip-Tease. Je crois que ce qui nous a le plus inspiré, ce sont notre entourage, notre famille, notre vécu. On s’est inspiré de la réalité et on l’a mise à notre sauce. Je retrouve à fond ma grand-mère dans le personnage de Larissa, et je ne suis pas le seul. Ce sont des gens qu’on a l’impression de connaitre, même si on ne vient pas de ce milieu-là. Finalement, Baraki, c’est un prétexte, un décor. Nos personnages sont avant tout des êtres humain. Ils vivent des choses universelles, mais à leur façon.

Le titre de la série, Baraki, est clair, net et limpide. L'idée de faire quelque chose de plus subtil a-t-elle été envisagée ?

Dès le début, c'était BarakiCe titre est super important, car c'est le postulat de départ : on fait une série qui s’appelle Baraki, avec et pour les barakis. On a ensuite douté, on a commencé à être frileux, à se dire qu’on l’appellerait bien La Famille Berthet, car on sentait qu’on allait nous attendre au tournant. Mais finalement, on tenait vraiment à ce titre, donc on l'a conservé. Il fallait garder ce titre, en être fier et l’assumer. Il y a un coté super belge. Y’a que en Belgique qu’on aurait pu faire cette série. Je salue d'ailleurs l'audace des producteurs, de la RTBF et de la FWB. On a eu une liberté incroyable : on a pu oser des choses et aller très loin. Si on nous avait trop bridé, la mayonnaise n’aurait pas pris et ça n’aurait pas été ce que c’est aujourd'hui.

La série est en ligne sur Auvio depuis le 1er septembre, quels retours as-tu déjà reçu ? 

Globalement, les retours sont hyper positifs. Ce qui revient assez souvent, c’est que les gens sont agréablement surpris. En fait, les gens avaient peur de la caricature. Je sais aussi que les spectateurs ont besoin de temps pour s’attacher aux personnages. Mais une fois qu’ils ont compris qui est qui, le ton et le style de la série, c’est parti. Il y a quelque chose de très vivant dans Baraki, c'est finalement comme un être humain : on ne l’aime pas à 100%, mais ses défauts lui donnent sa richesse. Baraki, c’est un peu comme une personne qu’on doit apprendre à connaitre. Et je trouve ça assez riche.

Baraki, la série Tipik à découvrir en intégralité sur Auvio et en télé tous les dimanches soir.

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