"Le tailleur va trouver une nouvelle légitimité" (Thomas Zylberman, Carlin International)

Le tailoring sera plus créatif en 2021, moins contraignant et plus fantaisiste.
Le tailoring sera plus créatif en 2021, moins contraignant et plus fantaisiste. - © Deagreez/Getty Images

Comment vous habillerez-vous le printemps prochain ?

C'est la question que nous avons posée à Thomas Zylberman, designer Mode chez Carlin International, qui nous parle de minimalisme et de loungewear et nous confie que le tailoring n'est pas mort, contrairement à ce que l'époque peut laisser penser.

 

Quelles sont les grandes tendances mode de 2021 ?

Il y a déjà le retour d'un certain minimalisme, inspiré de la fin des années 1990. On a eu une grosse période maximaliste dernièrement, notamment portée par Gucci, avec beaucoup d'ornements et de pièces très flamboyantes. Mais on va désormais assister à un retour assez marqué du minimalisme. C'est presque un revival Helmut Lang ! C'est un peu cette mode qui a fait la charnière entre les années 1990 et les années 2000.

Il y a également une sorte de fantasme de la "party girl". On vit dans une période où on est privés de fêtes et de convivialité et on sent que plus on va aller vers le printemps et l'été, plus ce besoin de joie de vivre va être fort. Je trouve que c'est finalement presque un fantasme, un peu comme chez Isabel Marant, qui a fait un défilé hyper festif et joyeux avec des petites robes sexy et brillantes. Il y a d'ailleurs une petite marque qui a émergé récemment, Rotate, qui est très symptomatique de ce phénomène et qui propose justement ces robes de "party girls". Il y a cette obsession du festif alors qu'on ne sait pas vraiment encore si cette tendance pourra réellement s'exprimer.

Et puis, le troisième grand courant, c'est cette idée du confortwear et du loungewear. C'est intéressant car c'est comme si les tendances streetwear des saisons précédentes passaient de la rue à l'intérieur de chez nous et devenaient du loungewear. Tous les codes du streetwear s'adoucissent, gagnent en féminité, pour créer un vestiaire un peu dedans/dehors, à la fois plus raffiné et plus cosy.

 

Et quelle sera la couleur star ?

Ce qui est assez drôle, c'est que si on regarde les derniers défilés, à Paris notamment, c'est le rose qui domine toutes les propositions. Du rose, à fond ! Il y a un petit côté "méthode Coué" qui nous appelle à voir la vie en rose pour le printemps-été 2021. Ce déluge de rose était vraiment révélateur de ce besoin de voir la vie en rose.

 

Donc la crise sanitaire a réellement défini les tendances de 2021 ?

Le lien est effectivement assez évident. D'un côté, il y a cette envie de faire la fête qui a drivé ces expressions plus conviviales. Et d'un autre, il y a ce nouveau loungewear plus sophistiqué, plus raffiné, plus doux et plus luxueux, qui est directement lié à la crise.

Même des marques très structurées comme Louis Vuitton ont entamé une réflexion sur le confort avec des pièces en maille bien que l'on retrouve toujours des choses très caractérisées et graphiques. Il y a aussi l'influence de certains designers comme Stella McCartney, qui a depuis très longtemps posé la problématique du confort et du bien-être avec des grands pantalons en maille fluide. C'est quelque chose qui se développe beaucoup actuellement.

 

Peut-on dire que le tailleur/costume et les talons sont définitivement morts ?

Et bien non, car tout est paradoxe. C'est assez curieux mais on sent que le tailoring s'annonce très tendance pour le printemps-été prochain. Jusqu'à présent, le tailoring était quelque chose de contraint et de subi mais comme le monde du travail s'est un peu déformalisé avec la généralisation du télétravail, les designers ont investi le tailoring pour le rendre plus sympa.

Il y a des recherches sur des formats d'épaules inattendus, des coupes de vestes exagérées comme si finalement, la veste de tailleur ou le blazer devenaient des pièces fantaisie au lieu d'être considérées comme quelque chose de contraignant pour aller travailler. Il y aura désormais les notions de créativité, de plaisir, et de fantaisie dans la veste de costard et le blazer. Le tailoring va trouver une nouvelle légitimité.

 

On parle tout de même beaucoup de vêtements décontractés, à enfiler pour aller chercher les enfants à l'école ou faire quelques courses, depuis le confinement. Est-ce que le "moche mais confortable" est l'avenir ?

Au contraire, je trouve qu'il y a de plus en plus de propositions assez jolies, assez flatteuses et pas moches du tout. Sur Instagram, on voit beaucoup de filles qui se photographient en mode lounge mais c'est assez beau. Cela n'exclut d'ailleurs pas le bijou. On voit beaucoup de vêtements assez confortables et douillets qui sont accessoirisés avec une belle paire de boucles d'oreilles ou un joli collier. Il n'est pas question de renoncer à ce qui est flatteur et raffiné sous prétexte qu'on est dans le confort.

D'ailleurs le legging fait son grand retour mais il ne se porte pas seul, il se porte avec son top coordonné, souvent travaillés dans des mailles côtelées assez douces et surmontés d'un grand manteau peignoir. On est dans quelque chose d'assez raffiné avec des total looks beige ou gris chiné, accessoirisés avec un joli bijou. Il n'est pas question de moche ou de négligé mais au contraire de vêtements doux, féminins. On est dans une sorte de joli confort universel.

 

Est-ce que les accessoires seront les stars de l'année 2021 ?

Absolument. Il y aura surtout des bijoux et il y a eu une évolution des tendances cette année. On était passé du bijou presque invisible à cette vague maximaliste portée par Gucci avec des pierres de couleur, un peu baroques et là, on rejoint la tendance minimaliste de la fin des années 1990 avec des bijoux assez sobres mais assez gros. On va être sur du métal et sur des choses assez "bold", assez appuyées. C'est le retour des mailles classiques, un peu bourgeoises, mais en version plus moderne. Les gros maillons seront très présents. Ce sera minimaliste dans le décor mais assez imposant dans les proportions. On est sur des gros joncs en métal ou des gros maillons assez marqués, en or jaune ou métal blanc. Avec un look pyjama chic, ça marche super bien !

 

La crise sanitaire a accéléré le passage au digital. Qu'est-ce que cela va changer pour les consommateurs ?

L'achat en ligne met le toucher à distance, et l'idée de la matérialité pose question. Mais paradoxalement, cela ne mettra pas la matière au second plan. Cela va obliger les marques à donner plus d'informations et à mieux expliquer en quoi sont faits leurs vêtements. Les consommateurs vont avoir eux aussi plus facilement tendance à regarder le texte qui les renseigne sur la matière, la provenance, la fabrication. Je trouve que le rapport au tissu va être très différent avec ce passage au digital, d'autant plus que les gens font de plus en plus attention à ce qu'ils portent.

Dans un autre esprit, la question de la valeur du vêtement va également être omniprésente. Les consommateurs vont désormais se demander à quoi ils attribuent de la valeur : est-ce qu'ils sont prêts à payer ce produit plus cher car le style est fabuleux, ou au contraire est-ce qu'ils ne sont pas prêts à le faire car ce n'est pas qualitatif, et qu'ils préfèrent attribuer de la valeur à un vêtement Made in France, durable ou en fibres recyclées. C'est finalement ça, l'impact le plus important sur la vie des consommateurs, qui devront faire les bons choix seuls derrière un ordinateur et non plus guidés comme ils l'étaient dans un magasin.

 

Sans la crise sanitaire, les marques en seraient-elles au même point en matière d'éco-responsabilité ?

Elles avaient initié ces changements avant la pandémie mais cela a donné un véritable essor à ce discours. La vente en ligne permet de "storyteller" tous ces produits issus d'une mode plus durable. Il y a tellement de notions différentes (le local, le Made in France, le recyclé...) que cela nécessite des explications pour permettre aux consommateurs de s'y retrouver. Je pense que cette crise sanitaire a permis à tous ces labels, luxe comme petites marques émergentes, de pouvoir mieux s'exprimer sur le sujet à travers la vente en ligne.

 

A quand des vêtements responsables accessibles ?

La question du coût est fondamentale mais cela rejoint un peu la question de la valeur dont je parlais tout à l'heure. En l'occurrence, c'est se demander : "que signifie le prix d'un vêtement ?". Le gros enjeu de la production responsable ou du Made in France, c'est le prix. A un moment donné, si le vêtement que vous achetez est fabriqué par des gens qui sont payés correctement avec une protection sociale, cela coûtera forcément plus cher. Le résultat sera le même pour des vêtements teints avec des colorants sains ou conçus avec des matières responsables. Il est évident qu'un T-shirt en coton bio et Made in France à 9,90 euros, ça n'existe pas. Cela va être une question de perception des consommateurs. Ils vont adopter une nouvelle grille de lecture, différente de celle de la fast fashion.

 

La crise sanitaire a bouleversé les tendances en 2020. Aujourd'hui, qui des marques ou des consommateurs créent les tendances ? Le rôle de chacun a-t-il changé avec la pandémie ?

Oui, effectivement. C'est assez flagrant dans le luxe. Il y a soit le créateur star qui a carte blanche et fait ce qu'il veut, soit les marques qui vont être à l'écoute des consommateurs et chercher à s'adapter aux besoins de la clientèle. Il y a aujourd'hui des outils qui permettent aux marques d'être beaucoup plus à l'écoute de leur communauté, notamment avec la digitalisation. L'empowerment des consommateurs est effectivement en marche. Le développement des réseaux sociaux a permis de créer des nouveaux espaces de dialogue entre les marques et leurs consommateurs.