Mode : un laboratoire "anti-fashion" pour réinventer un système à bout de souffle

Fashion designer
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Fashion designer - © scyther5 - Getty Images/iStockphoto

La mode fait rêver ses clients autant qu'elle exploite ses employés, réenchante le monde autant qu'elle le pollue : à Marseille, le colloque Anti Fashion a exploré des idées pour redonner du souffle à un système qu'il juge dépassé.

Ce festival -- dont la 2e édition s'est achevée dimanche dans le spectaculaire hangar en travaux du J1 sur le port de Marseille -- part de la publication en 2015 d'un manifeste "Anti fashion" par Lidewij Edelkoort, gourou de la mode et célèbre défricheuse de tendances, un coup de tonnerre dans le milieu.

"J'ai voulu alerter le public sur les abus humains et environnementaux de ce système qui ne fonctionne plus, qui est en train de mourir", peuplé de maisons géantes produisant des collections à un rythme effréné, a déclaré à l'AFP Mme Edelkoort, cheveux gris et lèvres écarlates. "La mode est devenue démodée, elle ne correspond plus à la jeunesse, qui aspire à d'autres manières de travailler et de consommer".

"Ce modèle dans lequel une masse anonyme et épuisée façonne nos vêtements et nos idées et un créateur seul récolte les applaudissements n'est plus adapté", affirme-t-elle.

Pour chercher des solutions concrètes, le premier festival est monté "en deux mois et demi, avec très peu de moyens, il y avait 130 personnes. Notre idée est que le t-shirt qu'on porte et le contenu de notre assiette ont autant d'importance que le bulletin de vote qu'on glisse dans l'urne", raconte la fondatrice Stéphanie Calvino.

Elle l'implante à Marseille car "rien ne s'y passe comme ailleurs, il y a un côté friche expérimentale, ville sauvage, on teste des choses qu'on ne peut pas tester ailleurs, en marge de tout", et en s'appuyant sur les traditions et l'industrie textile de la ville.

Pour faire bouger les lignes, les organisateurs misent sur l'éducation.

Pendant 15 jours avant le festival, des étudiants du master de mode de l'université d'Aix-Marseille planchent sur de nouveaux modèles économiques pour le secteur, sous la direction de Pascale Gatzen, professeur à la prestigieuse Parsons School de New York.

- 'Changer le système de l'intérieur" -

Des jeunes talents repérés par des éducateurs de centres sociaux dans les cités défavorisées de Marseille viennent ensuite présenter leurs créations.

Âgés de 18 à 22 ans, originaires de la cité de Frais Vallon, dans le 13e arrondissement (nord), ils ont pioché dans un stock de grossistes de jeans pour créer des pièces, sans connaissances techniques préalables.

"Tant de jeunes ne voient pas ce que le système peut leur offrir. On va les placer en stage, mais il y a tant d'obstacles : comment se loger si c'est à Paris, se nourrir ?", s'interroge la journaliste de mode Sophie Fontanel, qui anime les conférences du festival.

"Il y a tant de jeunes bloqués aux portes du système, qui échouent aux concours car ils n'en maîtrisent pas les codes, ou n'ont pas les moyens de réaliser ne serait-ce que des prototypes", regrette-t-elle. "Mais ils peuvent peut-être se passer de tout ça, trouver de nouvelles voies".

Ensuite, des conférences s'attellent à chercher des solutions pour "produire de manière raisonnée", comme "acheter du tissu tous ensemble plutôt qu'au compte-gouttes, acheter trois t-shirts plutôt que dix, oser porter des vieux vêtements, recycler", énumère Stéphanie Calvino, citant un atelier où l'on apprend à raccommoder des vêtements troués avec du fil d'or.

Le festival, soutenu par la Ville de Marseille, s'appuie également sur une poignée de marques, triées sur le volet pour leur démarche, comme Maison Standards. 

Son fondateur Uriel Karsenti explique que pour proposer des prix "justes", pour lequel sa marge est "trois à quatre fois inférieure à la plupart des marques", il multiplie les initiatives innovantes, en laissant par exemple aux clients le choix du prix qu'ils souhaitent payer. 

Pour Li Edelkoort, l'objectif est de "changer le système de l'intérieur et doucement, d'éroder les grandes maisons. Mêmes les très grands navires commencent à réfléchir".