Le safran, "or rouge" du Cachemire, victime du changement climatique et de la guerre

Ces cultures odorantes de Pampore, localité au sud de Srinagar, dont les paysages se parent de l'éclatant violet durant les deux semaines de floraison à la fin de l'automne, faisaient la fortune de milliers de familles.

L'an dernier, la récolte de M. Rather n'a pas excédé un demi-kilo. Elle pèse cette année à peine trente malheureux grammes. Il y a douze ans, un peu moins d'un hectare de cultures rendait deux kilos de safran.

Le meilleur safran de la planète

4 images
Une cultivatrice récolte des fleurs de safran dans les champs de Pampore, en Inde. © Tauseef MUSTAFA - AFP

Selon les historiens, le safran était déjà cultivé au Cachemire 500 ans avant JC. C'est un ingrédient récurrent de recettes traditionnelles, telle que l'infusion de Kehwa, une boisson sucrée à base de thé vert, de cannelle, de cardamome et d'amandes pilées, servie aux convives, et lors de cérémonies comme les mariages.

L'épice est, partout à travers le monde, employée dans la composition de recettes culinaires, produits médicinaux et cosmétiques, et se retrouve aussi dans certains rituels hindous.

La fleur de crocus est cultivée en Iran, qui compte pour 90% de la production mondiale, mais aussi en Espagne et en Grèce.

Mais le safran du Cachemire a la réputation d'être le meilleur en raison de sa forte teneur en crocine, à laquelle il doit son incomparable teinte rouge et son arôme singulier.

Le manque d'eau a fait chuter les rendements

4 images
Un cultivateur sépare les stigmates des fleurs de safran après les récoltes dans les champs de Pampore, en Inde. © Tauseef MUSTAFA - AFP

"Quand j'étais enfant, 80 hommes étaient nécessaires, toute une semaine, pour récolter les fleurs sur nos 16 kanals (0,8 hectare) de terre à safran", raconte Abdul Ahad Mir, cultivateur de l'épice la plus chère au monde. "Aujourd'hui, notre famille de six s'en tire en une seule journée", assure M. Mir, "ces champs étaient de véritables mines d'or".

Il faut extraire à la main, avec la plus extrême délicatesse, les trois stigmates rouge foncé de quelque 160.000 fleurs, pour obtenir un kilogramme de safran qui sera vendu au prix de 1.350 dollars sur le marché local.

"L'irrégularité des pluies de ces dix dernières années cause des dommages", affirme l'agriculteur Jalal-ud-Din Wani.

Les experts accusent le changement climatique de provoquer la diminution du volume des glaciers de la région himalayenne, réduisant considérablement le débit d'eau en aval de ses contreforts.

Les températures dans la région pourraient augmenter de près de sept degrés Celsius d'ici 2100 en fonction de certains scénarios d'émissions de gaz à effet de serre.

Le changement climatique mais aussi le conflit dans la région, revendiquée également par le Pakistan, ont réduit de moitié la production de l'or rouge passant de 2,8 kg par hectare en 1998 à 1,4 kg en 2018, selon les données officielles. Nombre de cultivateurs de safran se convertissent à la production de pommes, qui requiert beaucoup moins d'eau.

"Il reste encore une petite chance de renaissance"

4 images
Un cultivateur récolte des fleurs de safran dans les champs de Pampore, en Inde. © Tauseef MUSTAFA - AFP

Cette année, le gouvernement a créé une certification d'origine du safran pour lutter contre la contrefaçon.

Soucieux d'atténuer aussi l'impact du changement climatique et de stimuler le rendement, il a lancé en 2010 une "Mission nationale du safran", dotée d'un budget de 54 millions de dollars, afin d'introduire des technologies modernes dans les pratiques agricoles. Les autorités affirment que 1.480 hectares de cultures de safran du Cachemire ont ainsi pu être régénérées.

Des systèmes d'irrigation de tuyaux en plastique installés dans des champs ont fini par être retirés par les agriculteurs contestant leur efficacité, les jugeant contreproductifs. D'autres accusent les nouvelles semences fournies par les autorités d'avoir ruiné leurs rendements.

Ainsi, aux solutions dites de pointe proposées par la mission gouvernementale, sur le terrain l'on préfère encore les bonnes vieilles méthodes : sécher les récoltes au soleil, recourir aux réseaux commerciaux locaux. Comme M. Wani, certains veulent croire qu'en revenant aux techniques ancestrales, la culture du safran pourrait retrouver son âge d'or : "Il reste encore une petite chance de renaissance".