Elle a décidé de ne pas être mère et en a fait un livre

Elle a "décidé de ne pas être mère" et en a fait un livre.
Elle a "décidé de ne pas être mère" et en a fait un livre. - © Celine Nieszawer/Leextra

Chloé Chaudet a 35 ans. Elle a choisi de ne pas avoir d'enfant. Un choix de vie qui déclenche des questions, voire des jugements ou de l'incompréhension, même dans son propre entourage. C'est ce qui l'a poussée à s'emparer de sa plume pour écrire l'ouvrage "J'ai décidé de ne pas être mère".

En s'attelant à la rédaction de son livre, Chloé Chaudet, enseignante-chercheuse en littérature comparée, songe tout d'abord à l'intituler "Sans façon, merci !". Mais sa maison d'édition lui suggère de trouver un titre plus explicite. En se lançant dans cette nouvelle aventure littéraire, l'autrice souhaite revenir sur une décision personnelle : celle de ne pas devenir mère.


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Choix au départ à demi-avoué face au cortège de mères qui l'entoure et les questions insistantes qui l'assaillent : "Tu vas changer d'avis, tu es encore jeune", "Mais tu n'as pas peur de finir seule ?". Puis qui devient, au fil du temps, totalement assumé.

C'est ce cheminement, ponctué d'analyses et de réflexions philosophiques, que Chloé Chaudet raconte dans son livre finalement intitulé "J'ai décidé de ne pas être mère", paru le 15 avril aux Éditions de l'Iconoclaste. Entretien.

 

Le sujet de votre livre constitue un bel exemple de "rendre l'intime politique", notion chère au combat féministe. Pourquoi avez-vous considéré qu'il était important d'écrire sur un tel sujet ?

Depuis 2010, de plus en plus d'études universitaires se développent sur le sujet précis du non désir de maternité ainsi que sur des sujets annexes, comme le regret d'être mère, thématique que j'aborde d'ailleurs dans l'ouvrage. Mais j'ai réalisé que le "grand public" était encore peu concerné par ces sujets. 

L'idée de ce livre était donc de proposer un témoignage, d'ouvrir le dialogue au-delà des cercles académiques et féministes. Les myriades d'injonctions à la parentalité et les jugements auxquels j'ai été confrontée sur cette question m'ont fait prendre conscience qu'il s'agissait là de réactions résultant d'une problématique sociale et qui parlera sans doute à d'autres femmes dans ma situation.

 

Vous expliquez aussi que les remarques, questions et autres réactions étonnées que vous avez essuyées en expliquant ne pas vouloir d'enfant émanaient (presque) toujours de femmes. Pourquoi, selon vous ?

Les femmes grandissent avec l'idée que la maternité représente une sorte d'épanouissement féminin, ce qui pourrait expliquer le fait que pour beaucoup de personnes, il est extrêmement difficile d'imaginer qu'il peut y avoir d'autres choix de vie possibles. 

Sans compter que les tâches liées à la charge parentale incombent encore le plus souvent aux mères. Cette intériorisation combinée à cette construction sociale selon laquelle devenir mère est une destinée féminine contribue sans doute à ce que ce soit avant tout les femmes qui reprennent ces injonctions. Parfois à leurs corps défendant et probablement de manière inconsciente. Les hommes ne sont pas totalement épargnés mais c'est vrai que l'injonction reste bien moindre comparée à celle que l'on impose aux femmes.

 

Une société dans laquelle il ne serait plus considéré comme "atypique" de ne pas vouloir d'enfant contribuerait-elle à lever d'autres tabous, notamment celui de regretter d'en avoir ?

Oui, je pense en effet que cela contribuerait à ouvrir les perspectives et nos regards sur cette question, nous faire prendre conscience qu'il y a autant de femmes que de destinées possibles. Je pense aussi que cela pourrait aider celles qui ne peuvent pas avoir d'enfant(s). On peut supposer que ces femmes ne seraient plus confrontées à cette double souffrance de ne pas accéder à ce désir à cause d'une injustice biologique tout en étant confrontées au regard de la société.

Je pense aussi que celles qui ont déjà un enfant seront moins sommées d'en faire un deuxième. De manière plus générale, on ferait moins ce genre de remarques et on ne demanderait pas d'expliquer notre choix car on partirait du principe que chacun fait comme bon lui semble. Tout comme on ne devrait pas juger notre entourage ou remettre en question la décision de ceux qui sont devenus parents.

 

Bien souvent encore, on attend d'une femme qui ne veut pas devenir mère qu'elle s'épanouisse dans un autre domaine, comme vous l'expliquez très bien dans votre livre. N'est-ce pas là une autre forme d'injonction ?

Absolument, surtout en France il me semble, où la double injonction de faire une belle carrière ET d'être mère reste très forte. La femme qui choisit de rester à la maison pour se consacrer à ses enfants, bien qu'elle travaille, reste très peu valorisée. Quant aux femmes qui ne font pas d'enfant(s), on attend qu'elles se focalisent sur leur carrière ou qu'elles réalisent des choses exceptionnelles.

Au travail aussi, cela peut avoir des effets pervers : "Toi tu n'as pas d'enfant(s), tu peux donc rester plus tard au bureau !". Or je revendique le droit, enfant(s) ou pas, d'avoir des moments de détente pour moi, pour mes loisirs ou même pour ne rien faire de particulier...

 

Dans votre livre, vous allez même jusqu'à définir cette revendication comme un rejet de "pléonexie existentielle". Pouvez-vous expliquer ce concept ?

La pléonexie désigne le fait de vouloir consommer toujours plus. En découvrant ce terme au détour d'une recherche, je me suis mise à réfléchir en me disant que finalement, le fait de ne pas vouloir être mère rejoint aussi le fait d'accepter de ne pas vouloir tout vivre. Dans mon cas précis, d'accepter que je ne peux/veux pas être une compagne, une amie, une voyageuse, une enseignante, une chercheuse... et en plus de tout ça, une mère. En choisissant de ne pas avoir d'enfant, je refuse donc ce que j'appelle la "plénoxie existentielle", c'est-à-dire ce désir d'accumuler les expériences et de vouloir être accomplie sur tous les plans.

Je pense aussi qu'il faut cesser de toujours vouloir rationaliser le désir ou le non désir d'enfants car cela revient à vouloir mettre des gens dans des cases. Un ami m'a dit que j'avais fait mon coming-out en écrivant ce livre. J'ai trouvé cela intéressant car c'est vrai qu'en choisissant de ne pas faire d'enfant, on s'éloigne des schémas traditionnels des familles hétérosexuelles.

 

Comment arrive-t-on, après des années de remarques et de questions plus ou moins intrusives, à répondre en toute sérénité : "Sans façon, merci !" ?

J'ai pu constater au cours de ces discussions qu'une attitude frontale en réaction à la question "Pourquoi tu ne veux pas d'enfant(s) ?" va tout de suite être perçue comme agressive. J'ai donc réfléchi à d'autres stratégies. La formule "Sans façon merci !" m'a semblé intéressante car elle reste polie (à condition d'y ajouter un sourire) tout en faisant comprendre que j'ai bien réfléchi à cette décision.

Il y a aussi dans cette réponse une sorte d'irrévérence qui incite à dépasser la simple question de devenir mère ou non. Peut-être qu'à travers elle, j'arriverai à faire comprendre que je refuse bien d'autres choses, à commencer par ces injonctions. Elle a aussi le mérite de clore rapidement le débat, à condition d'avoir une personne compréhensive en face !