Télétravail : un an après, le grand désenchantement ?

Télétravail: un an après, le grand désenchantement ?
Télétravail: un an après, le grand désenchantement ? - © Plattform - Getty Images/Johner RF

Ne plus "voir la tête des gens, rythmer sa vie" : depuis un an, le télétravail s'est imposé avec la crise du coronavirus mais a aussi révélé des effets indésirables, qui entraînent une certaine érosion de l'adhésion des travailleurs.

Un an après le Grand Confinement, que reste-t-il des utopies du "monde d'après" ?

"Depuis un an, ce n'est pas un télétravail classique, choisi, que nous vivons, mais subi", insiste Océane, cadre dans une banque. Le premier confinement a été "une catastrophe" pour cette mère d'une enfant de 4 ans. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les millénials ont plus de mal que leurs aînés avec le télétravail.

Les employés sont efficaces mais se sentent seuls

"Je travaille beaucoup plus qu'avant ! Les pauses déjeuner sont raccourcies, il n'y a plus cet élan comme en entreprise où on va tous à la cantine ou tous boire un café... Je fais une pause de 3 minutes le matin et une autre l'après-midi", constate la quadragénaire, épuisée. En effet, la pandémie brouille la frontière entre travail et vie privée.

Elle rapporte aussi des relations avec les collègues "beaucoup plus tendues", les demandes par courriel étant "perçues comme un ordre".

In fine, "ce qui (lui) manque, c'est de voir la tête des gens rythmer sa vie".

"Les gens à distance font très bien les tâches", relève Charles, responsable dans une PME mais "là où on perd, c'est sur la régénération d'idées", par exemple lors d'échanges informels dans les couloirs.

Un constat partagé par Joséphine, directrice presse dans une grande entreprise spécialisée en urbanisme, convaincue que dans un métier de création, il y a un "besoin de connexion et de stimulation intellectuelle".

Si elle se rend une fois par semaine au bureau, voire deux quand elle en a "ras le bol ou besoin de voir des humains", certains dans son équipe ont demandé à revenir à 100%, notamment les CDD et stagiaires, qui vivent souvent dans de tout petits appartements, en détresse physique ou psychologique, explique-t-elle.

75% des télétravailleurs souhaitent un retour au bureau

C'est "très difficile pour un manager de sentir ses équipes, d'appeler chacun pour repérer celui qui a un petit coup de mou", ajoute Charles.

Avec le télétravail, "on a l'impression d'être un hamster dans sa cage, qui a le droit à des tours de roue travail et rien d'autre", se lasse Alexandra, manager dans un service informatique d'une grande entreprise publique : "On va devenir fous avec ce mode de vie !".


Lire aussi : Télétravailler en pyjama peut vous déprimer


Selon un récent sondage Odoxa, 74% des télétravailleurs confient leur besoin de retourner travailler sur site de temps en temps.

"Il y a un gros désenchantement", estime Christophe Nguyen, du cabinet Empreinte humaine, spécialisé dans les risques psycho-sociaux. "Il y a un bonheur du bureau" comme un ethnologue contre la "tyrannie" du télétravail le disait il y a déjà plusieurs mois.

"Télétravailler à 100%, même 4 jours sur 5, ça pèse dans le temps sur la santé mentale, sur le sens de ce qu'on fait, sur la monotonie de ses tâches", dit-il.

Désormais plus d'un tiers des télétravailleurs "saturent" et "le plus grand désenchantement est pour les managers", avance-t-il.

Joséphine confesse que ses relations avec certaines équipes sont "compliquées". "Plein de fois, les gens étaient injoignables et les explications sont toujours les mêmes : 'J'avais ma fille à gérer, le téléphone était de l'autre côté...'. Tout le monde a le droit d'avoir des enfants mais ça devient un peu facile", râle-t-elle...

Epuisement, perte de sens : quand le travail devient souffrance

"On voit des détresses psychologiques, des risques psycho-sociaux importants, de l'épuisement, de la perte de sens et aussi des problématiques au niveau de l'organisation du travail", souligne Béatrice Clicq, une syndicaliste.

"On a plutôt le sentiment que les télétravailleurs au bout d'un an, sans perspective de sortie visible de cette crise sanitaire, sont ceux qui commencent à souffrir le plus de la perte du lien social", abonde Catherine Pinchaut, ceux sur site étant "parfois quelque peu enviés".

Parmi les motifs de jalousie : "Quand on est à la maison, on bouffe et c'est un vrai souci", s'amuse Joséphine, dont la balance indique 3 kilos de plus. "Après une réunion Zoom, tu te dis : 'J'ai bien mérité un verre... un chocolat...'".