Accepter sa peau mate en Inde, un défi sur un continent qui vénère la peau claire

Accepter sa peau matte en Inde, un défi sur un continent à la peau claire
Accepter sa peau matte en Inde, un défi sur un continent à la peau claire - © Bhupi - Getty Images/iStockphoto

Le continent asiatique a une telle obsession pour les peaux claires qu’il est encore normal et bien vu en Inde de s’appliquer des crèmes blanchissantes, mauvaises pour la santé.

Lorsque Chandana Hiran était enfant, des étrangers la poussaient à éclaircir sa peau. Aujourd’hui, l’étudiante indienne mène une campagne contre les crèmes blanchissantes alors que les manifestations mondiales contre le racisme mettent en évidence l’obsession du teint clair pour beaucoup en Asie.

La campagne a remporté sa première victoire lorsque le géant des cosmétiques Unilever a abandonné le mot "équitable" de sa crème éclaircissante populaire "Fair&Lovely". L’Oréal et Johnson&Johnson ont annoncé des initiatives similaires.

Le succès et l’amour sont réservés aux blancs

"Ils prospèrent en vendant des insécurités aux femmes", a expliqué à l’AFP Hiran, 22 ans, qui a lancé une pétition en ligne contre Fair&Lovely. "Leur récit marketing est que si vous avez la peau foncée, vous ne pouvez rien réaliser dans la vie. Donc, étant une fille à la peau foncée, j’ai toujours pensé que peut-être ils ont raison. Si je n’ai pas la peau claire, alors peut-être je ne mérite pas que des choses bien m’arrivent."

Les multinationales profitent depuis longtemps de la vente de crèmes blanchissantes, de nettoyants pour le visage et même de lotions de blanchiment vaginal, en soutenant que la beauté, le succès et l’amour sont réservés aux personnes à la peau pâle. Unilever a réalisé 500 millions de dollars grâce aux ventes de Fair&Lovely en Inde l’année dernière, selon Bloomberg.

Mais aujourd’hui, après l’indignation croissante déclenchée par les manifestations de Black Lives Matter dans les villes occidentales, des entreprises comme Unilever disent qu’elles "veulent célébrer une représentation plus diversifiée de la beauté".

Malgré tout, les militants avertissent que leur combat vient de commencer et que, sans plus d’efforts pour contrer les préjugés enracinés contre la couleur de peau, le rebranding reste superficiel et uniquement commercial.

Des préjugés ancrés dans la société depuis l’enfance

Le colorisme – préjugé contre les tons de peau plus foncés – en Inde est omniprésent. Alors que le colonialisme britannique a contribué à alimenter le colorisme, le parti pris est profondément enraciné dans les anciennes hiérarchies des castes indiennes, selon les experts.

"L’hypothèse est que les castes supérieures sont plus justes que les castes inférieures", a déclaré à l’AFP la sociologue Suparna Kar de l’Université Christal de Bangalore.

En conséquence, beaucoup associent la peau pâle à la richesse et à la beauté, un préjugé renforcé par les films de Bollywood qui montrent rarement des héroïnes au teint foncé et dépeignent fréquemment des gens à succès ayant la peau claire.

L’actrice Tannishtha Chatterjee, qui a longuement parlé du colorisme, a déclaré à l’AFP : "Quand je suis engagée pour des rôles, une maquilleuse me dit souvent que c’est un rôle 'haut de gamme', donc 'devrais-je donner au teint deux teintes plus légères ?'"

Le parti pris commence à la naissance, a déclaré Kavitha Emmanuel, qui visite les écoles pour promouvoir sa campagne "Dark is Beautiful" lancée en 2009. "Tu vas entendre, 'C’est une fille et elle est sombre, oh mon Dieu, qui va l’épouser ? Nous devons la rendre claire. Ne la laisse pas sortir au soleil, ne la laisse pas faire du sport." Le préjugé apparaît dans les manuels scolaires, a-t-elle ajouté, avec une personne à la peau foncée utilisée pour désigner la "laideur".

A cause de tout cela, de nombreuses femmes indiennes commencent à utiliser des produits blanchissants dès leur enfance.

Seema, une employée de maison de 29 ans à New Delhi, utilise Fair&Lovely depuis l’âge de 14 ans. La plupart de ses proches femmes l’utilisent – y compris sa fille de 12 ans.

"Quand je regarde les publicités de Fair&Lovely, cela ressemble à un bon produit… elles montrent que lorsque les gens deviennent plus clair, ils obtiennent des emplois, ils reçoivent des propositions de mariage", a-t-elle expliqué à l’AFP.

En effet, les annonces dans les journaux pour les mariages arrangés appellent régulièrement des mariées au teint "blanc laiteux".

L’obsession est également répandue en Asie du Sud-Est. "Le fait d’avoir une peau plus blanche est considéré comme… faisant partie de ce que l’on appelle euphémiquement 'une personnalité agréable'", a expliqué à l’AFP l’anthropologue médical de l’Université des Philippines, Gideon Lasco.

Des risques pour la santé et la santé mentale

De tels préjugés ont exposé les générations à la haine de soi et à une faible estime de soi, disent les experts. En plus des dommages psychologiques, les produits présentent des risques importants pour la santé. Certains contiennent des niveaux dangereux de mercure, qui peuvent causer des dommages aux reins, des affections cutanées et une psychose, prévient l’Organisation mondiale de la santé.

En Indonésie, la poursuite de la "peau blanche" a conduit à la vente de produits toxiques non réglementés, provoquant une répression gouvernementale. Mais les militants disent qu’il faudra du temps pour modifier ces biais profondément enracinés, en particulier lorsque le secteur est si rentable.

L’industrie de l’éclaircissement de la peau est l’un des segments de la beauté à la croissance la plus rapide au monde et devrait valoir 31,2 milliards de dollars d’ici 2024, selon l’OMS. En Inde, une nation de 1,3 milliard d’habitants, les produits blanchissants représentent environ la moitié du marché des soins de la peau.

Mais le changement arrive, a déclaré le militant Emmanuel, qui pense que les générations futures verront le monde – et elles-mêmes – différemment. Sa récente visite dans une école s’est terminée avec un étudiant à la peau claire s’excusant auprès de ses camarades de classe de les avoir ennuyés pour leur teint plus sombre, a déclaré Emmanuel.