Rap et écologie: quand les rappeurs s'inquiètent pour la planète
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Rap et écologie: quand les rappeurs s'inquiètent pour la planète

A l'heure où Greta Thunberg clashe les dirigeants de la planète pour leur inaction face aux changements climatiques, on s'est demandé si les rappeurs francophones étaient aussi virulents sur le sujet dans leurs textes.

Quand on voit Drake poser dans son jet privé ou Booba au volant de sa Lamborghini, on ne peut pas dire que les rappeurs soient vraiment en phase avec les principes de protection de l'environnement. Alors que la mobilisation autour des questions climatiques s'est intensifiée ces derniers temps, et notamment chez les plus jeunes, la graine semble tout de même germer dans les couplets ou dans les initiatives de certains rappeurs. D'autres en parlaient déjà il y a 25 ans.

La mise en garde des pionniers 

Dès la fin des années 80, les précurseurs du rap français utilisaient leur plume pour délivrer un message politique. C'est dans ce contexte que des groupes comme IAM ou NTM sont devenus des porte-voix de toute une jeunesse. Les membres du groupe Assassin sont également des pionniers, et la défense de l'environnement faisait partie de leurs "revendications". En 1992, le groupe sort le morceau "L'écologie: Sauvons la Planète" issu de l'album "Le futur: que nous réserve-t-il?" Et les lyrics auraient pu se retrouver sur la pancarte d'un ou une manifestant(e) de la grève mondiale pour le climat de la semaine passée : "Un trou dans la couche d'ozone, cela devient banal de parler de l'ozone mais sans elle personne n'est autonome. Car l'ozone nous protège du soleil. Et sans un radical changement dans les comportements, ni la prévention ni les conseils ne stopperont cette catastrophe naturelle".

Plus tard, beaucoup de rappeurs ont utilisé le thème de l'écologie dans un délire métaphorique. "Dis à Hulot que j'suis pour l'écologie, mes boloss j'leur fais fumer d'l'herbe", disait Fababy dans un freestyle sur Planète Rap en associant le vert des écolos à celui du cannabis. Dans le morceau "BB", Booba nous apprend avec la poésie qu'on lui connaît que "le réchauffement climatique, c’est dû à la chatte à ta mère, avec l’effet de serre". Dans son duo avec Kalash Criminel "Arrêt du cœur", Kaaris se dit même responsable des hausses de température : "Pas d'réchauffement climatique, ça devient chaud que quand je sors".

Ils s’disaient que c'était dead, qu'ils niqueraient tout jusqu'à c’que la planète décède

Mais d'autres rappeurs et rappeuses ont été au-delà de la punchline pour délivrer de vrais messages et tirer la sonnette d'alarme quant à l'urgence climatique. "Ils détruisent la nature, rien à foutre de l'écologie, pensent à l'économie", constatait déjà Keny Arkana en 2005 dans "Tout le monde debout". Le morceau était un appel général à la résistance du peuple face aux guerres, à la corruption... et aux problèmes environnementaux. "À l'époque déjà ils s’disaient que c'était dead, qu'ils niqueraient tout jusqu'à c’que la planète décède", prévenait quant à lui Kool Shen en 2009 dans "Grandeur et décadence", extrait de son 2ème album solo "Crise de conscience". L'acolyte de Joey Starr commence d'ailleurs avec une question qui pourrait résumer le morceau : "Qu'est-ce que l'avenir nous réserve?". Un an plus tard, c'est Soprano qui s'empare du sujet en reliant le séisme qui a fait trembler Haïti en 2010 avec notre confort technologique. "Oui on déconne avec l'écologie, faut réagir. Notre confort technologique a assassiné Haiti", lâche-t-il dans "Sur la lune" 

Plus récemment, Jean Jass a fait allusion à la fonte des glaces dans son duo avec Caballero sur la bande originale du film "Tueurs": "Les souvenirs de mon enfance disparaissent peu à peu comme la banquise". Un peu après, dans le morceau très engagé "Reste à ta place", Lord Esperanza évoque ce qu'il perçoit comme un positionnement schizophrénique de l'Homme face aux changements climatiques. "A la fois victime et responsable des mutations écologiques, le monde se meurt y'a plus d'logique", rappe le parisien avant de pointer du doigt les dirigeants des grandes puissances mondiales, coupables selon lui de mensonges quant à la réalité de la situation. "Ils disent que nous restons stables. C'est la Macron économie, Donald Trump et Manuel mentent dans les manuels: "Le réchauffement climatique est une invention des chinois". Mais l'on consomme nos réserves terrestres annuelles en 6 mois". Lord fait ici allusion au fameux jour du dépassement (le jour où l'humanité a consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an) qui tombe de plus en plus tôt dans l'année.

La protection de l'environnement semble être un thème qui tient le rappeur à cœur puisque dans "L'insolence des élus", il accuse "ton soda préféré" (une allusion à peine masquée à Coca-Cola) de pomper l'eau de nappes phréatiques dans des pays dans le besoin. "Mon côté engagé est plutôt mis en exergue, expliquait Lord au Point dans une interview l'an dernier. Les gens apprécient parce que, de ma génération, je suis un peu le seul à le faire". 

Hashtags, gourdes et vêtements

Mais Lord Esperanza ne se contente pas d'attirer l'attention sur l'urgence climatique dans ses textes, il met aussi les mains dans le cambouis. Théodore de son vrai nom a donné sa voix à la campagne #CHANGETADATE lancée par le collectif Too Good To Go pour inciter les marques à revoir leurs dates de péremption et à s'engager contre le gaspillage alimentaire. Il va également lancer une marque de vêtements écoresponsables appelée Paramour (du nom de son label) qui utilisera des matériaux recyclés. 

En parlant de lancement de marque, Nekfeu vient également de signer une collaboration avec Bostem, une marque de vêtements écoresponsables bruxelloise. La marque a sorti une collection pour hommes et femmes avec Seine Zoo Records, le label de celui qui dans "Premier pas" explique que "l'européen oublie trop souvent qu'il n'est rien face à la nature qui reprend ses droits". Nekfeu avait d'ailleurs déjà abordé la thématique du réchauffement climatique sur son album "Feu", et plus particulièrement son impact sur la banquise. "Le peuple est endetté mais ceux qui gèrent les banques ils s'font des couilles en or sur ta tête pendant que la banquise fond", déplorait-il dans le dernier couplet du featuring avec le S-Crew en 2015.

Et puis on connaissait l'attirance de Roméo Elvis pour la verdure, mais le bruxellois a surtout dévoilé son côté vert en lançant le hashtag #magourdeamoi. Tirant la sonnette d'alarme par rapport aux déchets plastiques et leur impact sur l'environnement, Roméo a lancé une pétition adressée au Premier ministre pour promouvoir la gourde au sein des établissements scolaires. Le bruxellois a même signé un partenariat avec la marque de gourdes suisse Sigg, et propose sur son site des gourdes ornées de crocodiles. Il joue également là-dessus dans ses visuels puisqu'à la fin du clip de "Malade", on peut apercevoir dans le ciel une espèce de cyclone en forme de bouteille en plastique qui aspire tout ce qui se trouve sur Terre. 

Citons également Hippocampe Fou qui dans son délire aquatique pointe également le problème des déchets plastiques dans l'océan. "Je trie les déchets venus du continent plastique au risque d'être qualifié de stupide écolo drastique", chante-t-il dans "Aquatrip" en 2013. Et pour rester dans le décalé, Orelsan et Lorenzo ont dénoncé avec plein d'ironie les dangers du réchauffement climatique dans "Toujours plus" : "Arrêtez d'manger du plastique. Le capitalisme est l'opium du peuple. Les influenceurs sont contrôlés par Monsanto. Et dans cinquante ans, les ours polaires seront des ours tout court ​".

Si nous avons pu ici établir une liste (non exhaustive) des rappeurs ayant parlé d'écologie dans un morceau ou simplement dans une punchline, force est de constater qu'ils ne sont pas très nombreux en comparaison avec une grande partie de la société qui semble considérer la protection de l'environnement comme étant une priorité absolue. Bien sûr, le rap de 2019 est différent du rap subversif et dénonciateur des années 90. Mais étant aujourd'hui un style de musique hyper mainstream, le rap ne doit-il pas embrasser les préoccupations du grand public? Et donc parler d'écologie? La question reste ouverte, on ne peut pas dire que ce soit la norme actuellement, loin de là. Mais quelques graines sont peut-être en train de germer.

Voici les clips évoqués