Damso / "Le Monde est à toi et moi"
Damso / "Le Monde est à toi et moi" - © Guillaume Durand

Damso

"Le Monde est à toi et moi"

La semaine passée, L’Union Belge du Football annonçait le nom de l’artiste qui allait représenter les couleurs de notre plat pays au mondial 2018. Quelques jours plus tard et après que la nouvelle soit devenue polémique, les détracteurs et nouveaux ennemis de Damso s’insurgent dans un mouvement vraisemblablement unanime pour dresser un symbolique mais inoffensif “carton rouge”. C’est l’occasion de faire le point et de se questionner sur la légitimité d'une œuvre quand elle semble s'opposer à certaines valeurs courantes de notre société.

Un conflit générationnel ?

En 1966, l'incroyable James Brown sortait le classique It’s a Man’s, Man’s, Man’s World. Une mélodie tout juste assez douce pour que le sexisme évident de la chanson paraisse romantique. Le texte parle sans complexe de la place reculée de la femme dans la société occidentale. Je suis né en 1992 et comme tout le monde, j’entends cette chanson chaque année depuis le jour de ma naissance. Ce n’est pas un secret, nous vivons encore et toujours dans un monde tenu par les hommes.

Nos parents et grands-parents sont issus des générations qui ont vu nos gouvernements ébaucher les premières politiques d’égalité des sexes. Si vous avez plus de 25 ans, il y a de fortes chances pour que votre grand-mère n’ait pas eu le droit de voter aux premières élections après sa majorité. Elle aura dû attendre au moins la trentaine pour voir une femme siéger au gouvernement belge.

À propos de musique, ces mêmes générations ont été bercées par Brassens, Férré, Gainsbourg, Sardou… Tous ces artistes se sont tôt ou tard illustrés au travers de chansons et de discours teintés de sexisme, voire même de misogynie. Pour défendre la cause de Damso, on aimerait dire que personne ne s’était révolté contre ces textes… Mais c’est faux. Certains passèrent inaperçus, d’autres furent épinglés par des mouvements féministes, comme la chanson de Michel Sardou Les villes de solitude qui faisait ostensiblement référence au viol. En 1974, l’année où la chanson sortait, les associations féministes se rassemblaient devant les salles de concert pour empêcher les représentations de l’artiste.

De façon plus générale, on peut concéder que bien du chemin a été parcouru en moins d’un siècle. C’est à force de discours, de combats et de manifestations symboliques que les femmes d’hier ont permis aux femmes d’aujourd’hui, comme Viviane Teitelbaum, de lever la voix. Peu importe ce qu’elles en font, elles en ont le droit et se doivent de le protéger, quitte peut-être à se montrer farouche.

Une question de morale

À l’heure où certains comportements masculins, du harcèlement, des agressions, sont finalement pointés du doigt, il n’y a plus beaucoup de place pour le doute. On recherche les responsables et on condamne les coupables. La société évolue, encore. Et c’est tant mieux.

Cette évolution a d'ailleurs souvent le même effet : elle décomplexe les désirs et délie les langues. Dans quelques mois, nous fêterons le demi-siècle d’une révolte qui aura marqué la société moderne : mai 68. Depuis l’époque, la conception libérée de la sexualité semble n’avoir jamais connu de réel recul. Si une chose n’a d'ailleurs pas cessé d’évoluer, c’est le langage sexuel. À l'évidence, en 2017 on parle plus librement ; de fellation, de sodomie, de masturbation, de clitoris et d’orgasme féminin…

Damso lui aussi, parle de sexe. Peu d'observateurs semblent avoir relevé qu'il n'évoque jamais une quelconque conception sexiste de la place des femmes dans la société, il ne parle que de relationnel et de fantasmes. Il exprime sans filtre la nature, réelle ou non, de ses relations et d'un certain attrait pour la domination dans le sexe. Quelles différences y a t-il entre une sexualité emprunte de dominance consentie et une misogynie exacerbée ? Dans les faits, elles sont énormes. Dans les mots, il y en a peu. Voilà ce qui rend si complexe le débat sur la place publique.

Si certains semblent vouloir résumer sa musique à quelques phrases aux allures sexistes, c'est qu'ils n'ont pas vraiment pris la peine de l'écouter. Dans Ipseité, son dernier album, il y a du doute, du questionnement, de la sensibilité, de la cruauté et du romantisme. Damso est doué d'une écriture sincère, il évoque ses travers de façon transparente et c'est sans doute cela qui choque un public non-initié : il est profondément humain.

Quelque part, les détracteurs de Damso le taxent d'immoralité. C'est vrai qu'il peut être immoral, voire amoral et cela amène une autre question : les artistes ont-ils un devoir moral ?

Une société saine

Georges Braque, peintre cubiste du 20ème siècle disait : “L’art trouble, la science rassure”. L’art est humain, la science est structurelle. Le conseil des Femmes Francophone de Belgique, dirigé par Viviane Teitelbaum, est une institution, tout comme la Fédération du Football Belge, elles sont structurelles pour la société. En dehors des considérations subjectives de chacun à propos de l’œuvre de Damso, on peut penser qu'il ne soit pas étonnant que la confrontation ait lieu : celle de l'artistique et du scientifique, justement.

Pour conclure, je dirai que cette polémique oppose deux choses qui doivent coexister pour que la société produise des citoyens épanouis : la liberté d’expression et l’égalité des individus. La paix sociale ne résulte pas d’un raisonnement ou d’un discours défini, il faut que nous puissions douter, débattre et nous confronter. Quelque part, cette polémique est le signe d'une société saine, une société dans laquelle les institutions fixent les limites que l'humain tente parfois de repousser.

"Le monde est à nous, le monde est à toi et moi..."

 

 

 

 

 

Crédit photo:Guillaume Durand