Nicolas Mahut, dix ans après le 'match sans fin': "La douleur a fait place à une grande fierté"

Nicolas Mahut
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Nicolas Mahut - © GLYN KIRK - AFP

Mardi 22 juin 2010, 18h18, sur le Court 18, à Wimbledon… Personne ne le devine, mais le match qui commence à ce moment-là, entre John Isner et Nicolas Mahut, va entrer dans l’histoire du tennis. Il va devenir le plus fou de l’histoire du tennis. Il va engendrer les seuls records imbattables du sport mondial.

Un premier tour assez banal, apparemment. Un joueur américain, 19e mondial, et un adversaire français, 148e mondial. Ils sont tous les deux amateurs de tennis sur gazon, mais ils ne font partie, ni des têtes d’affiche du tournoi, ni des favoris. Il y a 64 rencontres, masculines et féminines, programmées ce jour-là. Il y en a 16 à ce moment-là. Alors, pourquoi celle-là serait-elle particulière ?

Et pourtant… Ce face-à-face va susciter une passion mondiale, pendant trois jours (et surtout durant les deux derniers jours, quand tout le monde comprend que ce match n’est vraiment pas comme les autres). Le "Guiness Book" va homologuer douze records du monde, concernant cette partie. Les journaux du monde entier vont mettre à la une les acteurs de ce thriller irrespirable et électrique.

"Il n’y a pas de match nul en tennis", c’est l’un des principes de base de ce sport. Deux hommes vont nous faire douter de cette évidence. Deux hommes vont refuser de perdre, sans arriver à gagner, pendant 11 heures et 5 minutes. Deux hommes vont tout donner, pour remporter ce duel exceptionnel.

Et il n’y a donc pas de match nul en tennis… John Isner va finir par l’emporter, 6/4-3/6-6/7-7/6-70/68. Epuisé, il perdra, logiquement, au deuxième tour. Nicolas Mahut, lui, va mettre du temps à se remettre de ce KO. Il ne le comprend pas tout de suite, mais jamais personne n’oubliera que les héros de cette rencontre étaient bien deux. On ne parle pas du "match gagné par John Isner face à Nicolas Mahut". Dans tous les livres d’histoire du tennis, dans les souvenirs de chacun, c’est "le match Isner/Mahut", ou "le match Mahut/Isner".

Le joueur français n’a plus mal, aujourd’hui. Il est sorti vainqueur de bien d’autres combats. Moins spectaculaires, moins dingues, mais qui n’ont fait que renforcer sa passion du jeu. Il a gagné des tournois en simple, il a été numéro un mondial en double, il a gagné tous les tournois du Grand Chelem en double (une performance rare), il a remporté la Coupe Davis. Et son match contre John Isner, même s’il aurait bien sûr voulu le gagner, il en est fier, maintenant.

Entretien avec Nicolas Mahut, dix ans après…

Nicolas, les sollicitations ne doivent pas manquer, en ce moment. Cela ne doit pas être une surprise, pour vous. Est-ce compliqué, de parler à nouveau de ce qui s’est passé à Wimbledon il y a dix ans ? Ou est-ce devenu un plaisir, d’évoquer à nouveau ce match ?

Aujourd’hui, non seulement j’ai digéré, mais en plus, je me suis rendu compte que ce match m’avait énormément apporté dans ma carrière. La fierté d’avoir joué ce match a pris le pas sur la déception de l’avoir perdu. C’est vrai qu’il y a dix ans, c’était assez douloureux. Il existait un vrai décalage entre ce que les observateurs (les journalistes, les spectateurs ou autres) avaient ressenti en regardant ce match, et la manière dont je l’avais vécu. Il y avait un vrai contraste à l’époque. Mais aujourd’hui, je ressens beaucoup de fierté, et je sais ce que cette rencontre m’a apporté.

A quel moment cette défaite a arrêté de vous faire aussi mal ? Au moment où vous avez trouvé les mots pour en parler ? Au moment où vous avez gagné des tournois du Grand Chelem en double ?

Je pense qu’il y a deux choses. Le fait d’avoir écrit un livre, "Le Match de ma vie", avec Philippe Bouin (ndlr : ancien journaliste de l’Equipe) a été important. Il m’avait sollicité juste après le match, mais je ne me sentais pas capable de le faire à ce moment-là. Finalement, je l’ai recontacté quelques mois après, en lui disant qu’on pouvait y aller. Le fait de me replonger dedans, et d’en reparler, ça m’avait fait du bien. J’ai réussi à prendre du recul sur ce match, et à me rendre compte qu’il y avait finalement énormément de positif à l’avoir fait, que ça dépassait la simple notion de victoire ou de défaite. Ca allait au-delà. Et puis, bien entendu, il y a le fait d’avoir gagné des tournois par la suite, que ce soit en simple ou en double, d’avoir gagné des Grands Chelems en double, d’avoir gagné la Coupe Davis. Ca m’a permis d’avancer. Au moment du match contre John Isner, j’étais un peu considéré comme le beau perdant. J’avais aussi perdu une finale du Queen’s en ayant eu une balle de match contre Roddick, alors que j’avais battu Nadal et des top 10 cette semaine-là. Quelque part, je faisais un beau perdant. Et ce match de Wimbledon n’a rien arrangé, c’était encore décuplé. J’en avais un peu marre de cette image-là. Donc, en effet, le fait d’avoir gagné après, ça m’a fait dire "OK, on peut me parler de ce match-là, mais je sais que j’ai aussi gagné à côté, donc ça ne me dérange pas".

Quelques mois après ce match, vous étiez venu jouer au tournoi challenger de Mons. Et vous nous aviez dit quelque chose de fort, "j’aurais aimé, ce fut-ce que pendant quelques minutes, être dans les tribunes, pour voir ce que cela faisait d’assister à un moment pareil". Vous vous souvenez de cette sensation ? Vous pensez encore la même chose maintenant ?

Oui, parce que j’ai revu les images, et j’aurais effectivement aimé être là, sur la Henman Hill, pleine à craquer (ndlr : un lieu, dans l’enceinte du tournoi, où les spectateurs se réunissent pour voir les matches sur un écran géant). Moi qui suis un amoureux de Wimbledon, je me suis toujours dit qu’assister à un match sur la Henman Hill, ça devait être quelque chose d’incroyable. Et pour une fois, c’était mon match qui était retransmis. En tant que joueur, on pouvait ressentir l’effervescence qu’il y avait autour de ce match, surtout à partir de la deuxième journée. Les photographes ont commencé à venir sur le court, parce qu’il n’y avait plus de place dans les tribunes. On sentait une électricité dans l’air. Et le troisième jour, quand on est arrivés sur le court, c’était la même chose. Mais on ne s’y attache pas trop, quand on joue. Pendant le match, il y a eu une "standing ovation", je pense que c’était à 50-50. A ce moment-là, on prend le temps de savourer, mais seulement pendant deux ou trois secondes. Tout simplement parce qu’il faut tout de suite se reconcentrer. Sinon le match, il nous échappe et ça s’arrête. Donc, c’est vrai que j’aurais aimé observer, voir comment on évoluait sur le court, avoir ce regard extérieur. Moi, j’ai ma perception de ce match, en tant que joueur. Mais ça devait aussi être intéressant de voir comment on était tous les deux sur le terrain. Et puis partager ce moment, sentir cette électricité. C’est quelque chose qui m’aurait plu, oui.

Vous ne l’avez jamais revu en entier, ce match, ou ce cinquième set ?

Non, non, je ne veux pas m’infliger ça… Je ne sais pas qui pourrait le faire, d’ailleurs. Ce moment devait être assez savoureux à regarder en direct. Mais une fois qu’on connaît le score, ça peut être très long, avec certains passages assez ennuyants. Mais j’ai revu des passages de la première journée, et de la deuxième journée, notamment quand je sauve des balles de match. Et, bien entendu, cette fin de match, que je connais malheureusement un peu trop bien.

On voit souvent votre fils, Natanel, sur les courts, avec vous, après vos grandes victoires. Qu’en pense-t-il, lui, de ce match ?

Eh bien, c’est étonnant, il est tombé sur une vidéo sur ce match, pendant le confinement. C’était le documentaire réalisé par Canal +, pour l’émission "Intérieur Sport". Et il l’a regardé. Je suis rentré dans sa chambre, et je lui ai demandé ce qu’il faisait. Il m’a répondu "je suis en train de te regarder, de regarder ton match contre John Isner". Ca m’a vraiment surpris. Il ne connaissait pas les détails de ce match, parce qu’il est né un an après. Il n’a donc pas connu tout ça, même si à la maison j’ai la statue de Wimbledon, et j’ai des photos avec John dans le salon. Mais ça ne lui parlait pas. Et le fait d’avoir vu le documentaire lui a permis, peut-être, de se rendre compte de ce que ce match a pu représenter pour moi, et pour la suite de ma carrière. En tout cas, les gens me parlent beaucoup plus de ce match-là que de ce que j’ai pu faire d’autre. Donc, aujourd’hui, mon fils comprend peut-être un petit peu mieux, après avoir vu le reportage.

On vous parle encore tous les jours de ce match, dans la rue ?

Tous les jours, non. Mais c’est vrai que quand je rencontre quelqu’un qui n’est pas un assidu de tennis, qui ne suit pas le circuit en permanence, il associe mon nom directement à ce match-là. Et ce qui est amusant, c’est que pratiquement à chaque fois que j’en parle, mon interlocuteur me dit ce qu’il était en train de faire à ce moment-là. Pratiquement à 100%, il me dit "ah oui, je me souviens, j’étais au bureau ou j’écoutais dans ma voiture, ou j’étais à un barbecue avec des amis". Ils associent toujours le match avec le moment précis où ils l’ont regardé. Je pense que c’est révélateur parce que, moi-même, en tant que supporter d’autres sports, je me souviens exactement quand j’ai regardé la finale de la Coupe du monde de l’équipe de France, la première fois. Pour les événements sportifs qui m’ont marqué, je me souviens ce que je faisais à ce moment-là. C’est la même chose, pour les gens, avec mon match. Et c’est assez amusant.

Ce qui est assez fou, c’est que vous jouez encore tous les deux, dix ans après…

Lui aussi, il a connu énormément de succès, après cela. Pour moi, cela aurait pu être la fin de ma carrière, j’avais 28 ans. Cela aurait pu être compliqué de rebondir. Et finalement, ça a été le point de départ d’une deuxième carrière, pour moi. Une fois que j’ai un peu digéré ce qui s’était passé, je me suis rendu compte que j’avais énormément appris sur moi, grâce à ce match. Et cela m’a servi, pour atteindre et réaliser certains objectifs que je m’étais fixés.

Vous avez réussi tous les deux quelque chose que l’on pensait impossible, rendre un match de tennis éternel. C’était presque le cas sur le terrain. Et c’est le cas dans l’histoire du sport. Le fait d’appartenir à l’histoire, c’est une fierté, pour vous ?

Absolument. Surtout pour moi, qui considère Wimbledon comme le plus grand tournoi de tennis du monde. J’ai rapidement su, au début de ma carrière, que je ne serais pas en mesure de gagner le tournoi en simple, donc de rentrer dans l’histoire du tournoi par ce biais-là. Et je l’ai donc fait autrement. On a le privilège d’avoir une plaque sur le mur de ce Court 18, une plaque qui rappelle notre match. Et ça me remplit de fierté. Jusqu’à la fin de ma carrière et même après, quand je reviendrai dans le stade, peut-être avec mes enfants, je pourrai passer devant le Court 18 (à moins qu’ils le détruisent, ce que je n’espère pas), et me dire "il y a toujours mon nom, associé à celui de John". Et aujourd’hui, c’est une vraie fierté, oui.

Vous êtes toujours très copain avec lui ? Vous allez vous contacter, pour cet anniversaire ?

Oh oui, je lui enverrai très certainement un petit message, et une petite photo. On est devenus très copains, oui. Mon niveau d’anglais fait qu’on ne s’appelle pas très souvent. Mais j’ai vraiment rencontré l’homme, et c’est quelqu’un que je respecte énormément. Avant notre face-à-face de Wimbledon, on se parlait très peu. Et désormais, c’est devenu quelqu’un de proche. Donc ce match a été une double réussite pour moi…

Wimbledon aurait dû commencer ce lundi, avec les qualifications. Ce tournoi vous manque, très certainement…

Oh oui, Wimbledon me manque. Comme toute la tournée sur herbe, et comme le tennis en général. La tournée sur gazon est un moment que j’attends avec impatience chaque année. C’est un peu triste de ne pas pouvoir la jouer cette année.

Le circuit reprendra dans quelques semaines, au mois d’août, aux Etats-Unis. C’est raisonnable ? Ce n’est pas trop tôt ?

Je ne sais pas s’il y avait une bonne solution. Il faut essayer de reprendre. Au début, quand certains disaient qu’il fallait arrêter la saison, j’étais plutôt partisan d’un retour, même pour une seule semaine. Je trouvais important d’essayer de redonner de l’activité au tennis. Il y a des tournois qui sont en danger. Roland-Garros était en danger. J’imagine que l’US Open, sans assurance, était aussi en danger. On parle des joueurs de tennis, mais il y a aussi des dizaines et des dizaines d’emplois qui sont en jeu, à la Fédération Américaine. L’US Open représente 30 millions de dollars de prize money, donc il y a des joueurs qui en vivent. Mais il y a tout un écosystème à côté, avec les entraîneurs, les préparateurs physiques. On va effectivement jouer l’US Open dans des conditions très particulières, et ce sera difficile. Il n’y aura pas de qualifications, et je pense qu’il était pourtant primordial qu’on essaye d’en avoir. Maintenant, ils essayent de trouver des solutions. J’étais partisan d’une délocalisation du tournoi, à Orlando ou à Indian Wells, après la saison sur terre battue. On m’a expliqué que ce n’était pas possible. Je ne crois pas qu’il y avait de bonnes solutions. Malgré tout, je pense qu’essayer de reprendre le circuit est une bonne chose. En tout cas, j’espère qu’on ne laissera pas trop de joueurs sur le carreau. Et qu’on trouvera une solution sur les challengers, pour donner un maximum de travail à tous les joueurs.

Ecoutez l’interview de Nicolas Mahut…

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