Roland-Garros : Jusqu’où Novak Djokovic peut-il aller ? Paroles d’experts, Justine Henin et Guy Forget

Novak Djokovic veut être considéré comme le plus grand joueur de l’histoire du tennis, et il ne s’en cache pas. Il veut le record de victoires dans les tournois du Grand Chelem, et on devine depuis deux ou trois ans qu’effectivement il terminera sa carrière avec plus de tournois majeurs que Rafael Nadal et Roger Federer. Sauf accident, soucis personnels ou blessure grave. Il vient de gagner son dix-neuvième tournoi du Grand Chelem. Dans un mois, après Wimbledon, les trois grands pourraient être à égalité, à vingt. C'est fou...

Le Serbe tient déjà quelques records, comme le nombre de semaines à la première place mondiale. Dimanche, il est devenu le premier joueur de l’ère Open à s’adjuger chaque tournoi du Grand Chelem au moins deux fois.

Jusqu’où peut-il aller ? Peut-il gagner tous les tournois les plus importants cette année ? La parole à Justine Henin, quatre fois gagnante à Roland-Garros, et à Guy Forget, le directeur du tournoi parisien.

Novak Djokovic a gagné la finale face à Stefanos Tsitsipas, alors qu’il était mené deux sets à zéro. Mais comment a-t-il pu faire cela ?

Justine Henin : Après sa victoire, il me disait, sur le court, "mais tu sais comment on fait". Oui, j’ai un peu d’expérience à ce niveau-là, mais la manière dont il le fait est vraiment épatante. On peut presque se demander si inconsciemment, il ne se met pas dans ce type de situation pour mieux rebondir après. Novak Djokovic est fort quand il doit renaître. Plus il peut prouver de choses, plus il est fort. Il a tellement besoin de ça, et je pense qu’il y a quelque chose de cet ordre-là.

Guy Forget : Il a été surprenant de ressources et de résilience. Il connaît le sommet de "l’Everest", il y est déjà allé plusieurs fois. Et cela s’est vu à la fin du match. Le plus malin, le plus endurant, celui qui a le mieux géré son effort, c’est lui.

Novak Djokovic semblait KO à la fin du deuxième set. Comment fait-on pour se remettre à flot en trois minutes, en allant dans le vestiaire ?

Guy Forget : Vous le connaissez, et vous savez qu’il est coutumier du fait. Il ne faut pas le regarder et tirer des conclusions. Quand il baisse la tête, quand il va au vestiaire pour se changer, ce n’est pas parce qu’il est abattu. Cela lui permet de se reconcentrer. Et on sait très bien qu’il peut, à un moment donné, laisser filer quelques jeux, pour revenir de plus belle derrière. Je crois que tous ses adversaires le savent. Il est probablement l’athlète le plus complet, aujourd’hui, sur le circuit. Et même si vous avez gagné les deux premiers sets contre lui, le match est loin d’être terminé.


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Novak Djokovic est-il encore plus fort que les autres, mentalement ?

Justine Henin : Il a une très grande forme mentale, une capacité à ne pas abdiquer, un instinct de survie. Evidemment on ne parle que de tennis, mais à ce moment-là, c’est sa vie. Il a une envie absolue de rester dans le match, et d’aller le chercher. Il a une résilience hors-norme, même s’il passe par des moments très compliqués. Et peut-être que parfois, il en a besoin, c’est comme ça, c’est sa manière de fonctionner. Franchement, il m’a vraiment impressionnée.

Novak Djokovic a l’ambition de battre des records. Est-il porté par cette volonté d’être le plus grand ?

Justine Henin : Il est très ambitieux, et il l’a toujours été. Je pense que les deux autres le sont aussi, mais de manière différente. Novak a fixé à nouveau ses objectifs, qui sont les Grands Chelems, les grands rendez-vous. Il a l’intelligence, et il travaille pour arriver à jouer à son meilleur niveau dans les moments clefs. Il a souffert, lors de sa préparation sur terre battue, il est revenu de très loin.

Novak Djokovic va-t-il battre le record de victoires en tournois du Grand Chelem ?

Justine Henin : Je pense qu’il va aller chercher le record. Il rebondit toujours. Je pense à la disqualification à l’US Open, l’année dernière. Et je pense à sa défaite à Paris quelques semaines plus tard, qui était une véritable gifle. Ces déconvenues l'aident à rebondir encore plus haut. Maintenant, faut-il vraiment départager les trois grands ? Ils sont tous uniques, dans des styles différents, et pour des raisons différentes. Je comprends que ce soit important pour le grand public, et peut-être pour les joueurs eux-mêmes. Mais ils écrivent tellement l’histoire de notre sport que ce ne sera finalement peut-être pas très important.

Guy Forget : S’il n’avait pas jeté une balle de manière virulente à l’US Open, l’année dernière, peut-être qu’il aurait gagné ce tournoi. Il est, parmi les trois grands, qu’on le veuille ou non, celui qui est le plus constant depuis deux ou trois ans. Finalement, son principal ennemi, c’est lui-même. Parfois, il se frustre, il s’agace, et il commet des gestes un peu maladroits. Mais lorsqu’il est réglé, c’est une mécanique tellement bien huilée qu’on a l’impression qu’il est sans failles.

Novak Djokovic peut-il réussir le Grand Chelem cette année ?

Guy Forget : Il en a déjà deux, et il sera le favori à Wimbledon. Maintenant, il lui faudra encore gagner sept matches, et il aura en face des garçons comme Medvedev, Tsitsipas à nouveau (qui sera encore plus dangereux sur gazon), Federer (qui sera plus performant), Nadal (qui voudra prendre une revanche). Cela nous promet de belles empoignades sur le gazon anglais. Et s’il y parvient, il y aura l’US Open, avec Rublev, Tsitsipas, des tas de jeunes garçons qui veulent détrôner les anciens. Tout cela me fait dire que le tennis se porte bien, et qu’il se portera encore mieux à la fin de l’année.

Comment le tennis va-t-il faire pour vivre après les trois grands ?

Justine Henin : On va avoir du mal à se passer d’eux, et en même temps on voit les prémices de "l’après". Il y a une génération derrière eux, qui ne fera sans doute pas ce qu’ils ont fait. Mais on s’en remettra. Et le tennis continuera à vivre, parce que le tennis est un sport merveilleux, et que d’autres joueurs sont capables de jouer à un niveau exceptionnel. Aura-t-on encore des champions avec cette résilience, cette abnégation, cet amour du sport ? On verra. Personne n’arrivera à reproduire ce qu’ils ont fait, probablement. Mais bien sûr que le tennis continuera à vivre. En espérant que les jeunes s’en inspirent, c’est cela qui est important pour moi.

La quête de reconnaissance et d’amour du public qu’a Novak Djokovic lui permet-elle de monter encore plus haut ?

Justine Henin : Chacun a son histoire et il a peut-être encore plus de choses à se prouver à lui-même, ou à prouver aux autres. Je pense que tout le monde est toujours un peu en recherche de reconnaissance, et peut-être lui un peu plus. C’est lui qui a le rapport le plus compliqué avec le public. Et probablement qu’à chaque titre qu’il va chercher, il aura le sentiment d’être un peu plus aimé. Je crois que dans son match d’anthologie face à Nadal, il est allé reconquérir un peu le cœur des gens. On sent qu’il y a aussi cette quête de développement personnel, et il travaille beaucoup pour cela. Il explose après sa victoire sur Berrettini, et après il fait des efforts. C’est aussi la beauté de son travail, il cherche à évoluer. Alors on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il a l’intelligence et l’humilité de faire ce travail sur lui.

Guy Forget : Vous savez, ce qui fait la richesse d’un sport, c’est le contraste entre les champions. Souvenez-vous des duels entre Borg et McEnroe. McEnroe devenait dingue sur le terrain et cassait des raquettes. Mais beaucoup de gens l’appréciaient pour cela, et venaient le voir pour ses crises de colère. En face, on avait un Borg impassible. Aurait-on autant aimé le tennis s’il y avait eu deux Bjorn Borg ? Peut-être pas. Agassi et Sampras étaient aussi des opposés, comme Becker et Edberg. Ce qui fait aussi la force de Novak, c’est son tempérament. Quand il est en colère, il le montre. Certains sifflent parfois, des jeunes doivent trouver très sympa qu’un "rebelle" soit sur le court. Mais je trouve que cela apporte une dimension électrique aux parties. Quand je vois Tsitsipas, qui a une attitude presque angélique, avec ses cheveux longs, et Novak, avec cette force brute, qui bat tous les records, et qui ne supporte pas de perdre un point, c’est ce contraste que je trouve formidable.

Ecoutez, ci-dessous, Justine Henin, Guy Forget, et Novak Djokovic en français...

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