Roland-Garros : Et Naomi Osaka a donc gardé le silence…

La Japonaise Naomi Osaka, numéro deux mondiale, a franchi le premier tour du tournoi de Roland-Garros, en battant la Roumaine Patricia Maria Tig, 6/4-7/6, sur le Court Central.

A-t-elle apprécié le moment, les retrouvailles avec le public parisien ? Est-elle satisfaite de son niveau ? On ne le saura pas, puisque la demoiselle a décidé de ne pas parler à la presse pendant ce tournoi. Et cela pour "sauvegarder sa santé mentale".

Les mots ne seraient-ils pas un peu forts ? Parler à un journaliste rend fou ? Pauvres joueurs de tennis, maltraités depuis leur prime jeunesse par ces méchants scribouillards…

"On me pose toujours les mêmes questions". Oui, il est possible qu’une joueuse de tennis arrivant dans un nouveau pays chaque semaine ait à répéter certaines choses. Ce n’est pas très grave. Elle en connaît, des gens qui ne font pas plusieurs fois les mêmes choses, dans leur métier ?

"On me pose des questions qui me font douter de moi". N’ayant jamais entendu un journaliste dire à la joueuse japonaise "vous êtes nulle, vous devriez changer de job", on ne voit pas très bien ce qu’est une "question qui fait douter de soi".


<<< Dernière minute : Naomi Osaka menacée d'exclusion, si elle continue à boycotter la presse >>>


Ou alors, Naomi Osaka est vraiment très fragile. Mais ce n’est pas le cas, on le sait. La fille est assez solide, mentalement, pour gagner des tournois du Grand Chelem, pour jouer des matches devant 10.000 personnes. Et elle est surtout assez solide pour se rendre dans des manifestations contre le racisme et s’exprimer sur le sujet devant des dizaines de caméras. Quand elle l’avait fait, tout le monde l’avait trouvée formidable, et avait applaudi son envie de jouer un rôle "politique". Et à ce moment-là, elle avait besoin des médias, pour relayer ses messages.

Et pourtant, elle a un rôle à jouer

Elle compte sans doute s’exprimer uniquement sur les réseaux sociaux, pendant ce tournoi de Roland-Garros. D’accord, mais alors il faut savoir que cela s’appelle de la communication. Elle a un contrat avec une télévision japonaise, donc elle est payée par elle. Elle fait une exception pour ce média-là, en leur livrant quelques phrases sur le terrain, après ses matches.  Parce qu'elle est payée, donc.

Maria Sharapova ne joue plus, Serena Williams ne jouera pas éternellement. Le tennis féminin se cherche depuis quelques années une patronne, une figure charismatique, une joueuse assez populaire pour être connue et reconnue par tous, pour donner envie aux enfants de réclamer une raquette de tennis au Père Noël. Naomi Osaka a tout pour être cette fille-là. Parce qu’elle joue bien, elle a une histoire, elle a un look, elle a des idées et des opinions. Elle a des choses à dire. Ou elle aurait des choses à dire. Et ce n’est pas à des journalistes qu’elle les dit, ces choses-là, si elle répond à des interviews. C’est au public, via les journalistes. C’est comme cela depuis toujours, c’est le principe de la presse.

C’est tout à fait le droit d’Osaka d’éventuellement ne plus vouloir jouer ce rôle de patronne du tennis féminin mondial. C’est tout à fait son droit de ne peut-être plus avoir envie de parler de ses engagements. C’est évidemment tout à fait son droit de ne pas vouloir dévoiler des aspects privés de sa personnalité. Mais passer par la case "conférence de presse" est une obligation, pour un joueur ou une joueuse de tennis. A condition qu’un journaliste au moins ait demandé un entretien. Et une amende est infligée à ceux qui se déroberaient. Si une joueuse ne veut pas dépasser le cadre purement tennistique en conférence de presse, pas de problèmes, un modérateur est là, pour refuser les autres questions.

N’allez pas croire qu’il faut souvent brider les cruels journalistes. Voici, par exemple, toutes les questions qui ont été posées à Naomi Osaka, en conférence de presse, après sa victoire à l’Australian Open, en février dernier.

- "Que ressentez-vous après ce titre ?"

- "Parlez-nous de votre niveau de jeu durant la finale"

- "Étiez-vous nerveuse ?"

- "Vous avez rencontré une joueuse qui n’avait pas l’habitude des grands rendez-vous, cela change quoi par rapport à vos premières finales en Grand Chelem ?"

- "Comment gérez-vous la pression de ces grandes finales ?"

- "Vous vous êtes encore un peu plus approchée de la place de numéro un mondiale ; à quel point cette place vous motive-t-elle ?"

- "Quel est votre plus grand rêve, encore irréalisé jusqu’à présent ?"

- "Votre titre à l’US Open était associé au mouvement Black Lives Matter ; y a-t-il une cause que vous voulez associer à cette victoire-ci ?"

- "Qu’avez-vous le plus appris sur vous depuis votre première victoire en Grand Chelem, il y a deux ans ?"

- "Vous n’avez jamais perdu de finale en Grand Chelem ; bien jouer les matches les plus importants est inné ou se travaille ?"

- "Parlez-nous de votre approche du tennis, que vous considérez comme un sport collectif, puisqu’il y a tout un staff autour d’un joueur"

- "Avez-vous l’impression d’être un modèle pour tous les enfants qui vous admirent ?"

- "Les attentes placées en vous sont-elles des fardeaux ?"

- "Vous n’avez plus perdu de match depuis un an, comment vivrez-vous une nouvelle défaite ?".

Fin de la conférence de presse. Le calvaire n’a pas duré longtemps, puisque Naomi Osaka répond en général assez brièvement.

Elle a le droit de ne pas aimer certaines questions. Mais sont-elles traumatisantes ? Les journalistes ont-ils été agressifs ou malveillants ? Tout cela valait-il un soudain boycott ? Oui, il y a des journalistes moins sympas que d’autres. Comme chez les joueurs. Il y a des journalistes qui posent parfois une question idiote. Un jour sans, cela arrive à tout le monde. Mais il n’y a pas de journalistes qui pratiquent la torture psychologique, qui mettent en danger la santé mentale d’un joueur. Après une défaite, les journalistes prennent même souvent toutes les précautions du monde avant de poser leur question. Et sont sincèrement en empathie, surtout avec les joueurs qu’ils connaissent depuis des années.

Les médias représentent une partie importante de notre sport

Maintenant, a-t-on besoin des commentaires de Naomi Osaka après chaque match ? Non, c’est vrai. Mais nous ne sommes pas Japonais. Avons-nous envie d’entendre les joueurs belges après chacune de leur prestation en Grand Chelem ? Oui.

Naomi Osaka a joué seize matches en 2021, dans cinq tournois différents. Cela fait seize conférences de presse, en admettant qu’il y en ait eu chaque fois. C’est peut-être rébarbatif, mais ce n’est pas si terrible que cela.

Roger Federer a participé à des centaines et des centaines de conférences de presse, depuis plus de vingt ans. Et dans les grands tournois, il enchaîne l’anglais, le suisse allemand, le français, et une réponse en allemand. Et puis deux ou trois questions pour les radios, sauf après une défaite.

Rafael Nadal ne s’est jamais, non plus, soustrait à ses "obligations médiatiques". Il a commenté (en conférence de presse) la décision de sa collègue japonaise. "Je respecte son choix. Je la respecte en tant qu’athlète, je respecte sa personnalité. Nous sommes des sportifs, et il faut être prêts à accepter les questions, et à y répondre. Je peux la comprendre, mais à mon sens, sans la presse, sans les gens qui voyagent et qui rédigent des articles sur ce que nous faisons, nous ne serions pas les athlètes que nous sommes aujourd’hui. Nous ne serions pas connus comme nous le sommes dans le monde entier, nous ne serions pas aussi populaires. Mon avis est que les médias représentent une partie importante de notre sport."

Roger Federer et Rafael Nadal n’ont jamais refusé de rencontrer les journalistes. Ils savent que si le tennis n’était pas un sport médiatisé, ils seraient moins riches, moins célèbres, moins admirés.

Connaissez-vous le nom de la numéro deux mondiale en squash, en badminton, en tennis de table ? Probablement pas. Si Naomi Osaka a été, en 2020, la sportive la mieux payée du monde, c’est évidemment aussi parce que sa discipline et elle sont médiatisées.

Alors qu’elle puisse ne pas aimer répondre à des questions, cela peut se comprendre. Mais c’est son travail. David Goffin n’a pas toujours envie d’expliquer ses victoires et des défaites, mais il le fait. "C’est le choix de Naomi Osaka, et elle l’assume pleinement. Je trouve qu’aller en conférence de presse fait partie du boulot. Il y a des moments où on n’a pas envie, il y a des moments où c’est sympa. Parfois, on est contents d’y aller, parce qu’on a gagné. Et on a moins envie quand on a perdu, ou quand on veut rester concentrés avant un tournoi. Mais c’est comme ça. C’est vrai qu’on a parfois l’impression de devoir se justifier. Mais ça fait partie de notre métier, de faire part de nos sensations. Et je le fais avec plaisir. Avec grand plaisir (sourire)".

Tant mieux. Nous allons donc continuer à avoir le plaisir d’entendre la plupart des joueurs parler de leur vie sur le circuit, de leurs joies et de leurs difficultés. Et il y aura toujours plus grave dans la vie que de ne pas recueillir les impressions de Naomi Osaka.

Ecoutez David Goffin...

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK