Justine Henin : "En demi-finales, on a des joueuses peu connues, mais qui ont produit un tennis audacieux"

Le tournoi de Roland-Garros nous a habitué, depuis quelques années, à couronner des championnes inattendues, et même inconnues du grand public.  On pense à Jelena Ostapenko en 2017, et à Iga Swiatek l'année dernière.  Cette fois-ci, ce sont les quatre demi-finalistes du tableau féminin qui surprennent.  

Aucune n'avait accédé au dernier carré d'un tournoi du Grand Chelem auparavant; aucune ne figure parmi les seize premières têtes de série du tournoi.  Leur classement moyen à toutes les quatre : la 42e place.  

La Russe Anastasia Pavlyuchenkova, la plus connue sans doute, car la plus expérimentée, sera opposée à la Slovène Tamara Zidansek, la plus mal classée (85e).  La Tchèque Barbora Krejcikova, la plus titrée en Grand Chelem (mais en double), va jouer contre la Grecque Maria Sakkari, la mieux classée (18e mondiale).  

Faut-il regretter l'absence d'une joueuse du top en demi-finales ?  Faut-il savourer de belles découvertes ?  Voici l'analyse de Justine Henin, quadruple gagnante de Roland-Garros...

Justine, on se retrouve là avec un dernier carré totalement inédit, que personne n’aurait pu pronostiquer. Que pensez-vous des deux affiches des demi-finales ?

On a souvent des surprises à Roland-Garros, mais c’est encore plus fort cette année. Je ne suis pas surprise par le niveau de ces joueuses. Elles ont produit, et certainement ces derniers jours, un tennis audacieux. Elles sont allées chercher leur qualification. Roland-Garros est un tournoi qui est toujours plus compliqué pour les favorites, parce que la différence de niveau entre elles et les autres est moins marquée que sur d’autres surfaces. Sur terre battue, l’écart se réduit. Il y a beaucoup de joueuses du top qui jouent sur terre comme elles jouent sur dur. Il y a parfois des joueuses, un peu moins bien classées, qui arrivent à utiliser la surface autrement, et qui arrivent à saisir des opportunités. Et puis, cette année, il y a aussi eu beaucoup de cas malheureux. Il y a eu le forfait de Naomi Osaka (même si ce n’est pas sa surface préférée), des blessures, des contre-performances. Et cela nous donne une fin de tournoi assez inédite. Mais je suis quand même étonnée de la manière avec laquelle ces joueuses sont allées chercher leur qualification pour les demi-finales.


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En demi-finales, on ne retrouve que des joueuses qui n’ont encore jamais atteint ce niveau en Grand Chelem. Et elles ont toutes battu des joueuses mieux classées qu’elles…

Ce sera une belle histoire, pour la gagnante. Mais derrière, il faut qu’elle arrive à confirmer. C’est toujours la difficulté. Je suis contente que le grand public découvre ces joueuses. J’ai été très heureuse de mieux découvrir certaines d’entre elles. Zidansek, par exemple, je n’avais pas une grande connaissance de ce qu’elle pouvait proposer. Et je trouve que ce qu’elle a fait ici, c’est remarquable. J’ai vu du courage, chez ces joueuses. J’ai vu des filles qui avaient de la conviction sur le court. Je suis heureuse, parce que je sais tout le travail qu’il y a derrière, pour ces jeunes femmes. Je sais qu’elles n’ont pas toujours l’occasion d’aller loin dans des Grands Chelems. Et aujourd’hui, elles sont toutes récompensées de leur travail. C’est une chose qu’il faut aussi mettre en avant. Après, pour qu’elles deviennent plus populaires, mieux connues du grand public, il faut qu'elles soient capables de répéter les bons résultats. C’est ce qui manque parfois dans le tennis féminin. Régulièrement, on voit des joueuses réussir de grands résultats, et puis on n’en entend plus parler. Il faut donc d’abord montrer ces joueuses-là à la télévision. Et puis, il faut qu’elles fassent aussi leur part du travail, en essayant de gagner de manière plus régulière, pour pouvoir s’installer un peu plus.

Les quatre demi-finalistes ont toutes une grande intelligence de jeu

Votre coup de cœur du tournoi féminin fait-il partie de ces quatre joueuses ?

C’est vraiment difficile de sortir un nom, parce que je trouve que les quatre ont quelque chose, notamment dans l’intelligence de jeu. Je suis vraiment heureuse pour Pavlyunchenkova parce qu’elle est plus âgée, elle a joué des quarts de finale. Et il était temps qu’elle puisse franchir ce cap-là. J’ai vraiment été bluffée par Maria Sakkari. Krejcikova et Zidansek ont vraiment une intelligence de jeu. Ce ne sont pas spécialement des cogneuses avec un jeu stéréotypé. J’aime bien qu’on joue sur terre battue comme on doit jouer sur terre battue. Et je trouve que c’est ce que ces quatre jeunes femmes ont montré.

Le manque de hiérarchie, dans le tennis féminin, c’est un avantage ou un inconvénient ?

Je pense qu’il y a vraiment une densité de joueuses qui a évolué. On a probablement un niveau moyen du top 100 qui a vraiment augmenté par rapport à il y a dix ou quinze ans. Donc il y a du positif là-dedans. Mais je pense qu’il manque une hiérarchie, qu’il manque des rivalités. Le public a besoin de s’identifier. Et on a besoin de revoir des joueurs et des joueuses qui se sont déjà beaucoup affrontés, de parler de leurs histoires communes, de voir comment ils vont réagir dans ces circonstances-là. Et on a besoin de sept ou huit filles qui gagnent régulièrement, et d’outsiders qui arrivent et qui bousculent. C’est l’idéal, par rapport à la popularité du tennis féminin, évidemment. Aujourd’hui, on manque de cela. Je crois qu’il y a quelque chose de générationnel aussi, on est dans une société où tout va très vite, où tout bouge très rapidement, où il y a de plus en plus de sollicitations pour les joueuses. Je pense que le circuit est peut-être plus difficile à gérer aujourd’hui qu’il y a quinze ans. J’ai envie de voir des joueuses continuer à cultiver l'amour de la gagne, de manière répétitive. Mais on sait que la vie sur le circuit n’est pas facile. Pour moi, il manque de joueuses qui arrivent à gagner de manière plus constante. Et on en a besoin. Mais je suis plus optimiste aujourd’hui qu’il y a deux ans.

On a besoin de joueuses charismatiques, qui font vivre des émotions

Manque-t-il aussi une vraie star, une joueuse à laquelle les jeunes vont s’identifier ?

Cela dépend ce qu’on appelle une star. Moi je ne partage pas cette idée qu’il faut absolument être partout et faire parler de soi en dehors du terrain. J’ai mené ma carrière avec beaucoup de simplicité, de sobriété. Et c’était par mes résultats que j’essayais de marquer le coup. Mais oui, il faut des icônes, il faut des femmes qui défendent et qui représentent des valeurs. Bien sûr qu’on a besoin de cela, et de joueuses charismatiques, qui partagent et qui font vivre des émotions. L’émotion, c’est important, c’est une grande partie de notre métier. Mais je crois qu'il ne faut pas tout remettre en question, et je l’ai dit après l’Open d’Australie, je pense qu’Osaka peut devenir cette joueuse qui va mettre la main sur le tennis féminin, peut-être pour de nombreuses années. Elle vit des moments difficiles, il faut voir comment elle va pouvoir réagir par rapport à tout cela. Je pense qu’on a plusieurs joueuses qui en sont capables, avec des styles de jeu différents. Une Ashley Barty n’est peut-être pas la joueuse qui a le plus de charisme, et elle n’emporte pas spécialement les foules, mais on entend son nom, elle est là, elle a un très beau tennis, elle est constante, et je trouve qu’elle représente des très belles valeurs dans le tennis féminin aussi.

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