Steve Darcis : "Je suis serein, fier, et heureux d'avoir pu vivre de ma passion pendant si longtemps"

Encore quelques matches, et ils s’en ira. Steve Darcis mettra un terme à sa longue carrière en janvier, il l’a confirmé juste avant le tournoi d’Anvers, auquel il prendra part. Entre performances et blessures, bonheurs et souffrance, il aura connu le meilleur comme le pire.

Le joueur belge a accepté de se confier, sur sa décision, sur son avenir. Et bien sûr, il dresse le bilan de ces années passées sur le circuit professionnel.

Long entretien avec "Monsieur Coupe Davis"…

Steve Darcis, une page importante de votre vie va bientôt se tourner. Qu’avez-vous à annoncer ?

Mon coude, ça ne va de nouveau pas. Je n’ai pas joué en 2018. En 2019, j’ai pu jouer quatre mois sans douleurs. Et puis c’est revenu, à Wimbledon. Donc là, mon corps me dit clairement "stop". En ayant discuté avec les médecins, avec mes proches, avec tout mon staff, mes entraîneurs, on a pris la décision d’arrêter là. Je vais encore faire le tournoi d’Anvers, puis deux challengers, et peut-être la Coupe Davis. Il y aura encore l’ATP Cup au mois de janvier, et pour finir les qualifs de Melbourne.

Vous décidez d’arrêter. Mais en fait, c’est votre corps qui décide. C’est triste de ne pas vraiment pouvoir décider soi-même ?

Ce n’est pas ce qu’on désire, quand on est sportif professionnel. On a envie d’arrêter quand on l’a réellement choisi. Ici, mon corps m’a donné pas mal de signes. Et je pense que c’est le signe de trop. Je n’ai plus l’énergie mentale, ni l’énergie physique, et j’ai vraiment très mal. Ce n’est même plus gai d’être sur un terrain. Je pense que là, il est temps d’arrêter, oui.

Vous avez mal au point que cela handicape votre vie de tous les jours ? Vous avez peur que cela vous gêne dans votre vie quotidienne ?

Non. Je pense que si je me soigne vraiment, sans tennis, pendant six mois, comme je l’ai fait en 2018, ça ira très bien. Avec les tournois, on n’a pas le temps. On doit jouer quasiment toutes les semaines, et on ne peut pas se reposer. Le fait d’arrêter de nouveau six mois, puis de recommencer, sans savoir si ça va aller, c’est vraiment trop difficile à imaginer. Et je préfère m’arrêter comme ça.

Maintenant que vous savez, comment le vivez-vous ? Vous êtes serein, par rapport à cette "décision" ?

Ça fait longtemps que j’y pense. Ca fait longtemps que je sais que ça ne va pas trop aller. Donc je l’accepte super-bien, je me sens bien dans ma peau, je le vis très bien. Et je suis prêt, de toute façon. Des sacrifices, j’en ai fait assez. Je n’ai plus du tout d’énergie, et ça me pousse à stopper là. Mais je me sens bien avec ma décision. Je le vis très bien…

Un seul mot, pour qualifier cette décision, et le moment que vous vivez là ?

Inévitable. C’est vraiment ça. Je savais qu’on allait y arriver. A Wimbledon, j’ai ressenti des douleurs après les premiers entraînements. Et ça m’a rappelé des mauvais souvenirs. J’avais eu la même chose en 2017, et ça avait empiré. Ici, je sens que c’est exactement la même chose. Donc, c’était vraiment inévitable.

Vous mettez un point final à trente ans de votre vie…

J’ai eu une longue carrière. Si on m’avait dit, à l’âge de dix ans, que j’allais faire une carrière comme celle-ci, j’aurais signé à deux mains. Bien sûr, j’aurais peut-être pu faire d’autres choses, j’aurais peut-être pu faire un peu mieux. Mais ça aurait pu être moins bien aussi. Je n’ai pas vraiment de regrets, je crois que j’ai fait le maximum. J’ai tout donné, je me suis battu. Je suis revenu, je suis re-revenu. Je n’ai pas eu un parcours super-facile, et je suis globalement très fier de ce que j’ai fait. Donc je suis content.

La vie de joueur de tennis est une vie extraordinaire, qui sort de l’ordinaire. Le réalise-t-on quand on joue ? Et est-ce qu’on en profite assez ?

Non, on n’en profite pas assez, c’est certain. On a énormément de chance de vivre de notre passion, ça c’est clair. Mais il n’y a pas non plus que des bons moments. Ce n’est pas toujours facile, de voyager, de partir de chez soi, d’être tout seul par moments. Mais on a énormément de chance. On n’a pas à se plaindre, et je pense qu’il y en a beaucoup qui aimeraient être à notre place.

On va parler de votre carrière, maintenant. On va développer, mais si vous aviez un mot, tout d’abord, pour la qualifier…

Méritée…

Vous avez un surnom, "Monsieur Coupe Davis". Quand on parle de votre carrière, on parle forcément de la Coupe Davis. C’est peut-être, ou pas, ce que vous allez aussi retenir en priorité….

C’est sûr que la Coupe Davis a amené de la magie dans ma carrière. Maintenant, il n’y a pas eu que ça. Tout le monde parle de la Coupe Davis, et c’est vrai, il y a eu des moments exceptionnels. On a fait deux finales, on a vécu des moments d’équipe magiques et inoubliables. Mais il y a aussi eu ma carrière en simple. Elle n’a peut-être pas été aussi belle que celle de certains, mais on peut quand même se satisfaire aussi d’une carrière comme celle-là. J’ai eu des super-moments en simple, j’ai eu des super-moments en Coupe Davis. Je pense que les deux m’ont apporté beaucoup de bonheur.

En Coupe Davis, on arrive à électriser une foule, on entend le public scander son nom, il y a de l’ambiance, il y a de la magie…

C’est complètement différent, et la Coupe Davis est vraiment magique. On a tout un pays derrière soi, tout un stade acquis à notre cause. On a toute une équipe, tout un banc, tout un staff. On ne joue pas pour nous, on joue vraiment pour une équipe et pour un pays. C’est ça qui fait que la magie opère, et que des matches restent ancrés dans la tête de tout le monde.

Vous l’aimez, ce surnom de "Monsieur Coupe Davis" ?

Je l’aime bien, oui. Maintenant, il y en a d’autres qui ont gagné bien plus de matches que moi, et qui ont eu bien moins de défaites. Mais c’est grâce à mes victoires dans des cinquièmes matches. Ce surnom me fait plaisir, oui. C’est une épreuve que j’ai toujours appréciée.

Si on nous demande de penser à un match, dans votre carrière individuelle, on pense à votre victoire contre Rafael Nadal à Wimbledon…

Comme tout le monde (rire). Et moi aussi, parce que ça restera probablement le plus grand exploit de ma carrière. Mais c’est difficile de sortir un match. Ma première victoire au tournoi d’Amersfoort, ça restera magique. Je sortais de nulle part. La confirmation à Memphis, ça restera aussi magique. Mais c’est certain que Monsieur et Madame Tout-le-monde vont toujours me parler du match contre Nadal.

Alors que vous n’avez pas joué le match suivant, à cause d’une blessure, déjà. Cela a été un excellent moment, puis une énorme déception.

Je suis passé de l’un des meilleurs moments de ma carrière à l’un des pires. Derrière, je dois me faire opérer de l’épaule, j’arrête pendant quasiment neuf mois. C’était assez contrasté. Surtout qu’après le match contre Nadal, et après toutes les interviews, je savais que cela n’irait pas, le match d’après. C’était difficile.

Vous avez parlé de vos deux victoires en tournois. C’est important, de terminer une carrière en ayant gagné des tournois. Vos deux trophées sont en bonne place, chez vous ?

En bonne place, non (rire). Ils sont malheureusement dans la cave, dans des caisses. Mais ça restera de toute façon gravé dans ma mémoire. Ce sont des moments qu’on n’oublie pas. On joue au tennis pour faire des Grands Chelems, pour jouer la Coupe Davis, pour gagner des tournois. J’en ai gagné deux. Ce n’est pas exceptionnel, encore une fois, mais ça reste quand même pas mal. J’ai gagné quelques Challengers, aussi, donc ça compte. Et le fait d’avoir été top 40, c’est aussi important.

Et le fait d’avoir aimé le tennis jusqu’au bout ? Vous étiez un passionné de tennis, non ?

Oui, mais là, je l’aime un peu moins… C’est vrai que j’ai toujours aimé le tennis. Si je suis revenu plusieurs fois, c’est parce que j’aimais ça. J’aime les matches, j’aime la compétition. C’est sûr que sur la fin, je prends moins de plaisir sur le terrain, parce que j’ai fort mal. C’est un peu plus difficile de s’amuser, et de prendre du plaisir. Mais je crois que vivre de sa passion est le rêve de tout le monde.

Parmi tout ce que le tennis vous a apporté, il y a eu des rencontres. Dont celle avec Julien Hoferlin, un ami, un coach, quelqu’un de très important pour vous…

Il y a eu "Ju", et il y en a eu d’autres qui ont vraiment compté. Mais lui, c’était plus qu’un entraîneur, comme Yannis Demeroutis (NDLR, son coach actuel) est plus qu’un entraîneur. Comme mes entraîneurs physiques, Fabien Bertrand, Alexandre Blairvacq, Patrick Meur. Toutes ces personnes m’ont apporté énormément de choses, et sont bien plus que des entraîneurs. "Ju", je sais tout ce qu’il a fait pour moi, et je sais à quel point il serait fier maintenant. Ce sont des choses qu’on n’oublie pas.

Vos parents aussi, vous ont accompagné tout au long de votre carrière…

Ils ont fait énormément de sacrifices pour moi. On ne s’en rend pas toujours compte. Ils m’ont emmené à gauche et à droite dans les tournois et aux entraînements. Ils ont fait des sacrifices financiers, ils ont accepté de ne pas me voir quand j’étais en internat. Cela n’a pas été difficile que pour moi. C’était la même chose pour eux, qui ont couru dans tous les sens, tout en devant aussi s’occuper de ma sœur. Eux aussi, je pense qu’ils sont fiers de ce que j’ai fait. Maintenant, on va pouvoir partager d’autres moments ensemble, mais autrement.

Qu’avez-vous préféré, dans votre carrière de joueur de tennis ?

La compétition, le fait de jouer des matches, le fait d’être en duel en face de quelqu’un. J’aime la compétition, et je ne suis pas un grand fan de l’entraînement. Je me suis toujours bien entraîné, je me suis toujours fait mal à l’entraînement, forcément, parce qu’on n’arrive à rien sans s’entraîner dur. Mais le plus important était le plaisir de jouer en match, le stress aux moments importants. Ce sont des choses qui m’attirent. Là, le fait d’arrêter la compétition, ça va être un peu bizarre.

Et ce que vous aimiez le moins ?

Le circuit, et à la fin, les voyages, qui devenaient un peu pesants. Je déteste partir en avion, j’ai peur de l’avion. Prendre chaque fois l’avion, c’était un peu une corvée. Malheureusement, on n’avait pas trop le choix. Les voyages et le fait d’être loin de ses proches, ce n’est pas toujours facile. Surtout après autant d’années.

Vous avez voyagé partout dans le monde, mais vous n’avez sans doute pas eu l’occasion de voir beaucoup de choses…

Là, je regrette un peu. Parce que je n’ai pas assez visité de choses, je n’ai pas pris assez de temps en dehors des terrains. Maintenant, ce n’est pas toujours facile. On a les entraînements, il fait chaud, on est fatigué, on a besoin de se reposer. On n’a pas toujours le temps. Mais je pense que j’aurais pu un peu plus profiter. C’est peut-être un de mes seuls regrets, je n’ai pas assez profité en dehors du terrain, quand j’étais à l’étranger.

L’argent, vous en avez gagné. Peut-être pas au point de vivre de vos rentes, maintenant. Le tennis vous a apporté ça aussi…

Il faut dire les choses comme elles sont, on joue aussi pour l’argent. C’est comme pour tout le monde, c’est devenu un métier. On a une famille à nourrir, une maison à payer, une voiture. C’est pour ça qu’on joue aussi, c’est pour ça que j’ai continué. Il ne faut pas se leurrer, les "prize-money" ont beaucoup augmenté. J’ai bien gagné ma vie, et maintenant je vais devoir passer à autre chose. Je vais continuer à travailler. Dans le tennis ou pas, je ne sais pas, on va voir ce qui se profile. Je n’ai pas de pistes, mais je continuerai d’office à travailler.

Votre avenir n’est donc pas encore clair dans votre esprit. Mais rester dans le monde du tennis est une certitude ?

Non, il n’y a pas de certitude. Mais je pense que c’est là où je peux être le meilleur. Maintenant, est-ce qu’on va me proposer quelque chose, est-ce que je vais avoir des offres à l’étranger ou en Belgique, est-ce que j’aurai envie de voyager, ce sont encore des questions que je dois me poser. On verra ce qui se profilera. Je vais essayer de terminer mon année tranquillement, et la suite n’est pas une priorité pour le moment.

Vous avez déjà tâté du coaching avec Yanina Wickmayer. Et on avait eu l’impression que ça vous allait bien…

Oui, franchement, j’ai fait quelques semaines avec Ruben, quelques semaines avec Yanina, quelques semaines avec Ysaline, et c’est quelque chose que j’adore. Ça s’était très bien passé. J’ai beaucoup apprécié, et beaucoup appris. C’était important, pour moi, de le faire en étant encore joueur. Comme cela, je n’avais pas de doutes sur ce que j’allais pouvoir faire après. C’est quelque chose que j’aime beaucoup, mais est-ce que j’aurai des offres, on verra.

Vous n’excluez rien, en tout cas. Capitaine de Coupe Davis, consultant, rien n’est exclu ?

Je n’exclus rien du tout. Je sais que Johan Van Herck restera capitaine des équipes de Coupe Davis et de Fed Cup en 2020. Est-ce qu’on va me faire une proposition pour après, est-ce qu’on va me demander de l’aider ? Je n’ai sincèrement aucune idée. J’espère que des surprises vont arriver petit à petit.

Quand on a eu une belle carrière, comme vous, est-il important de transmettre, d’œuvrer pour l’avenir du tennis belge ?

Oui, je pense que c’est important. On est un tout petit pays, et il est important d’aider les jeunes. Des joueurs qui ont fait des carrières comme Olivier et Christophe Rochus, comme Xavier Malisse, Kristof Vliegen, il n’y en a pas cinquante. Il faut essayer de se servir de cette expérience. Et j’espère qu’on fera appel à moi si on a besoin de moi. Je serai disponible, et si je peux aider et faire plaisir, je le ferai.

Dans quelques semaines, un jour, vous allez vous réveiller, et vous dire "je ne suis plus joueur de tennis". Est-ce que ça fait peur ?

Non, je n’ai vraiment pas peur de ça. J’ai vraiment bien réfléchi, ça a mûri dans ma tête, je n’ai pas décidé ça sur un coup de tête. Je suis tout à fait prêt à ne plus être joueur de tennis. Et je suis sûr que je vais très bien le vivre.

Vous avez deux filles, qui sont encore petites. Si un jour, elles vous disent qu’elles veulent devenir joueuses de tennis professionnelles, ce sera une mauvaise nouvelle ?

Plutôt, oui (rire)… Camille prend des cours, dans le club où je suis, à Aywaille. Elle adore. Elle joue une heure par semaine, avec trois autres petits. Elle s’amuse bien, et je pense que c’est le principal. Ana est encore un peu petite. Je ne vais pas les pousser à faire du tennis, mais si elles veulent, elles en feront. Je sais ce que ça coûte d’être joueur de tennis professionnel, je sais que c’est dur. Ce n’est pas ce que j’ai envie pour elles. J’ai envie qu’elles prennent du plaisir dans n’importe quel sport. Et si ça devait en arriver là, je sais à quoi elles devront s’attendre.

Il y a quelqu’un que vous allez peut-être croiser en janvier, du côté de l’Australie, c’est Kim Clijsters. Elle reviendra à la compétition, alors que vous arrêterez. Vous avez été surpris par son annonce, comme tout le monde ?

Oui, j’ai été surpris. Mais c’est un magnifique challenge. J’en avais un peu parlé avec elle à l’US Open, sans savoir. En voyant certains matches, je lui avais dit que franchement, elle était encore capable de les battre, les joueuses qu’on voyait là. C’était vraiment en rigolant. Et puis quand j’ai appris son retour, je lui ai envoyé un message, en disant "ben, tu vois"… Je pense qu’elle est tout à fait capable de relever ce challenge. Le seul point d’interrogation est son corps. Va-t-il tenir après avoir eu trois enfants ? Je pense qu’elle va tout faire pour. Elle a une volonté incroyable, donc je ne vois pas pourquoi ça n’irait pas.

Une dernière question : est-ce que vous êtes fier, heureux, serein ?

Je suis les trois à la fois… Franchement, je suis très bien dans ma peau, je suis content de ce que j’ai fait, et je serai probablement content de ce que je ferai après. Et tout va bien, oui…

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