Ruby, 13 ans, autiste, et joueuse de tennis

Ruby, avec Ruben Bemelmans
Ruby, avec Ruben Bemelmans - © Christine Hanquet

Ruby est une jeune demoiselle que l'on devine heureuse, raquette à la main. Et elle joue très bien au tennis. Elle est désormais classée B-2/6.

Ce qui frappe, quand on voit Ruby à l'entraînement, c'est son sourire permanent. Une heure d'entraînement, c'est un visage radieux pendant une heure. "Quand elle rate des coups, là, elle perd son sourire", prévient sa maman. Ce jour-là, il faut croire qu'elle n'a rien loupé, parce qu'elle a gardé en permanence ce visage radieux. Elle se trouvait sur l'un des courts "indoor" de l'Académie Justine Henin. Et elle a échangé des balles avec le numéro 3 belge, Ruben Bemelmans, son parrain tennistique.

Ruby aime le tennis, adore le tennis. Depuis qu'elle a 5 ans. Elle ne communique pas, et c'est Malika, sa maman, qui raconte. "Ruby a une soeur jumelle, Mallory, qui a commencé à jouer au tennis. Elle la regardait, avec envie, derrière une vitre. Et je me suis dit que non, ce n'était pas parce que Ruby était autiste qu'elle ne pouvait pas faire du tennis. Et c'est comme ça que tout a commencé. On a cherché un entraîneur qui accepterait de s'occuper d'elle, parce qu'elle était encore assez difficile, à l'époque. Et quand on l'a trouvé, j'allais sur le terrain avec elle, je la collais à moi, pour qu'elle comprenne les gestes qu'elle devait faire. Quand elle a compris, je l'ai lâchée, et je me suis mise sur le banc."

Au début, c'est la balle jaune qui attirait l'enfant. Mais petit à petit, c'est le tennis qui l'a intéressée, puis passionnée. "Et maintenant, s'il n'y a pas de tournoi, elle réclame des matches. A l'entraînement, elle est présente de la première à la dernière seconde. Elle s'entraîne aussi le week-end. En fait, elle veut tout le temps s'entraîner et jouer au tennis. C'est une passion..."

Et elle cherche en permanence à progresser. "Elle comprend très bien que quand il y a un geste qu'elle ne fait pas convenablement, elle doit le répéter, et elle n'accepte pas de quitter le terrain avant d'être capable de bien le faire."

Ruby joue très bien au tennis, pour une jeune fille de 13 ans. Surtout à l'entraînement. Un peu moins en match, où elle n'est que rarement à 100%. "La plupart du temps, elle subit le match. Ce qui ne l'empêchait pas de gagner jusqu'à présent. Mais maintenant, cela risque de devenir plus difficile". Le problème de Ruby, c'est qu'elle calque trop souvent le niveau de son jeu sur celui de son adversaire. Donc, son niveau baisse si elle est opposée à une fille qui ne joue pas très bien. La solution, ce serait de la faire rencontrer des joueuses meilleures qu'elle, avec le risque de défaites plus nombreuses. Et peut-être difficiles à accepter. "Les défaites, elle les vit mal, bien entendu, parce qu'elle a beaucoup gagné, mais cela fait partie de sa progression, et de son éducation tennistique. Tout le monde est passé par là, et elle devra y passer aussi. Quand elle perd, elle pleure. Moi, je l'ignore, je fais autre chose, et elle se calme assez rapidement."

Les défaites font partie du sport. Et elles ne sont pas ce que Ruby et sa famille ont rencontré de plus difficile. On le sait, les obstacles peuvent être nombreux sur la route de quelqu'un considéré comme "différent". "Pour trouver un entraineur individuel, en général, ça va. Mais c'est souvent au niveau des collectifs, ou des rassemblements, qu'il y a des obstacles. On a par exemple essuyé le refus d'un organisme tennistique au début du mois de septembre."

Et en ce qui concerne les adversaires ? Malika les prévient toujours de la situation de sa fille, mais cela ne suffit pas forcément. "Je leur dis que Ruby est autiste, qu'elle ne compte pas ses points tout haut. L'adversaire l'accepte, ou fait semblant de l'accepter. Mais quand elles perdent contre Ruby, c'est rarement bien accepté. Attention, il y a quand même de chouettes filles. Tout le monde n'est pas désagréable, mais il y en a. Et ma fille le ressent très fort. Elle ne dit rien, elle ne montre rien, mais ça l'attriste énormément."

Malgré ces soucis, Ruby aime le tennis, on l'a dit, et joue très bien. Au point de faire carrière ? Elle n'a que 13 ans, et il est bien sûr trop tôt pour déjà l'envisager. Sa maman préfère rester prudente. "Je ne vise pas obligatoirement la carrière tennistique. Pour elle, ce serait génial, parce qu'elle adore le tennis. Je vais la laisser aller aussi loin qu'elle peut. Si elle fait une super-carrière, tant mieux pour elle. Si ce n'est pas le cas, ce n'est rien, elle continuera ses études. Elle a terminé ses primaires l'année passée. Elle a maintenant commencé l'enseignement à domicile, et on espère qu'elle passera ses examens via le jury. On verra..."

Ces temps-ci, Ruby s'entraîne avec Daniel Meyers, le président de "Hope and Spirit", une fondation qui aide les jeunes Belges à jouer au tennis, tout en privilégiant les études. Au début du mois d'octobre, elle a été invitée à s'entraîner avec les joueurs du Pro-Team. Et l'expérience continue. Avant de partir en stage avec ses joueurs professionnels, pour préparer la saison 2015, et de confier à nouveau Ruby à d'autres entraîneurs, Daniel Meyers aide la jeune fille, gratuitement. "Hope and Spirit est une fondation philanthropique, qui a plusieurs fonctions. On aide Joachim Gérard, qui est l'un des meilleurs joueurs du monde de tennis en fauteuil. Et on aide Ruby. Je la considère comme une personne normale. Mais elle a des sens en plus, elle a la précision, elle n'est jamais fatiguée, et elle a tout le temps le sourire. C'est une grande satisfaction de travailler avec elle. Au début, je ne savais pas comment aborder le problème. Elle ne parle pratiquement pas. Maintenant, elle dit "bonjour, Daniel", et sinon elle utilise uniquement le terme "oui". Ce n'est pas toujours facile, mais je suis vraiment très heureux d'avoir, à 60 ans, la chance de m'occuper de quelqu'un de particulier. Mais je me demande si c'est nous qui sommes particuliers, ou si ce sont eux. En tout cas, elle a sa place dans la fondation. Et Ruben partage exactement les mêmes émotions que moi..."

Ruben, c'est Ruben Bemelmans, le parrain tennistique de Ruby. Il l'aide, dès qu'il en a l'occasion, en partageant ses entraînements avec elle. "Quand je suis en Belgique, pendant les périodes d'entraînement, je joue avec elle, tous les jours, pendant une demi-heure, trois-quarts d'heure, une heure, autant qu'elle veut. Je suis aussi ses résultats. C'est un honneur d'être son parrain tennistique et de l'aider un peu. Son niveau est très bon, elle ne rate pas beaucoup, elle s'amuse sur le terrain. Humainement, aider les jeunes, cela fait du bien. Je peux les motiver à jouer et à progresser. Quand moi j'étais petit, je regardais Xavier Malisse, Olivier Rochus et Kristof Vliegen. Et j'espère que les jeunes peuvent faire la même chose avec moi, maintenant."

L'histoire de Ruby aurait pu rester confidentielle. Mais Malika, sa maman, a choisi d'accepter les interviews, et de parler de l'autisme. "Un état, mais pas une maladie, ni un handicap", précise-t-elle. Par cette médiatisation, elle veut avant tout faire passer un message. "J'en avais un peu assez qu'on puisse penser que des enfants autistes ne pouvaient pas participer à des compétitions, en tennis ou dans un autre sport. L'autisme est une autre façon de voir les choses, une autre façon de penser. Et ça m'agace chaque fois que l'on parle de "handicapé". Je ne dis pas que les handicapés valent moins que les autistes, loin de là. Mais les autistes peuvent tout apprendre. Pas uniquement dans le sport, mais aussi dans les études et dans la vie courante. Contrairement, hélas, à une personne ayant un handicap mental. C'est ça que j'essaye de bien faire comprendre aux gens. Ca m'agace si on gagatise, quand on parle à Ruby. Encore une fois, les autistes peuvent tout apprendre. Mais il faut beaucoup de patience, et beaucoup d'amour. Il faut que ces enfants fassent des activités, il faut les sortir de chez eux. On dit toujours que les autistes doivent rester dans une routine, avec un agenda bien préparé à l'avance. Mais non. Parce que la vie, c'est un changement continuel. Et si on les garde dans une routine, ils n'arriveront jamais à rentrer dans la vraie vie. J'ai toujours voulu casser cette routine. Quand j'ai commencé à emmener Ruby dans des tournois, c'était surtout dans le but de l'habituer à des endroits différents. Pour lui faire comprendre qu'un terrain de tennis dans un club, et un autre terrain de tennis dans un autre club, c'est la même chose. Souvent, les autistes ne généralisent pas; ils ne comprennent pas que ce qu'ils font dans un endroit, ils peuvent le faire ailleurs. Avec Ruby, on y est arrivés, petit à petit."

Dans un premier temps, Ruby a fait d'énormes progrès, à l'école Sainte-Lutgarde, à Lasne. Elle doit beaucoup à la directrice, Madame Hut, et à son institutrice, Catherine. Et maintenant, c'est le tennis qui lui permet d'évoluer. Et de garder son grand et beau sourire...

Christine Hanquet

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK