Quand les pères coachent, les coaches se perdent

Philippe Dehaes
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Philippe Dehaes - © BENOIT DOPPAGNE - BELGA

Williams, Tsitsipas, Wozniaki ou Kenin, la dernière lauréate de l’Australian Open, tous partagent la même approche familiale dans leur évolution tennistique, ils sont ou ont été coachés par un père issu d’un milieu totalement éloigné du tennis. Un succès familial qui selon Philippe Dehaes, coach sur le circuit WTA, peut s’expliquer aisément mais qui présente aussi ses limites.

Philippe Dehaes, comment expliquer la présence aussi importante des parents dans la réussite des enfants ?

C’est une question complexe. Les parents arrivent à instaurer un climat qui favorise la performance dans un milieu très compétitif où il y a beaucoup de stress. Le fait de voyager avec son papa ou sa maman rassure l’athlète, c’est probablement une des raisons qui peut expliquer que Cori Gauff, Naomi Osaka ou maintenant Sofia Kenin voyagent avec leurs parents.

L’avantage de voyager avec ses parents, c’est la garantie d’avoir quelqu’un de disponible qui va consacrer son temps 24 heures sur 24 à son enfant ?

Il y a plusieurs raisons. Souvent, ils ont commencé très tôt à s’engager dans la formation de leurs enfants. Pourquoi ? Parce qu’il faut trouver des entraîneurs qui soient capables de voyager et ce n’est pas facile d’en trouver. Aussi, parce que ça coûte beaucoup d’argent. Les parents s’engagent quand les enfants ont un projet de haut niveau, après ils sont tellement engagés dans le processus que c’est difficile de faire marche arrière. Certains font appel à des coachs, à des consultants pour améliorer leur connaissance plus technique du jeu mais ils restent très proches des enfants parce que les joueurs en ont pris l’habitude.

C’est un échec pour les entraîneurs de constater qu’Osaka, Kenin ou Wozniacki gagnent des grands chelems avec comme coach, leur père ?

Un échec, je ne sais pas. En tout cas c’est interpellant. Pour amener un enfant à un haut niveau, les coachs doivent apprendre beaucoup de choses, que ce soit techniques, tactiques, sur la nutrition ou encore le mental. Le physique également, il y a beaucoup d’éléments qu’il faut connaître pour former un joueur de haut niveau. Et puis on a des parents comme monsieur Kenin qui était chauffeur de taxi à New-York ou le papa de Marion Bartoli qui était médecin, importe peu le métier qu’ils font finalement. Mais a priori, les parents n’ont pas de compétences spécifiques liées au jeu mais quand même ils arrivent en étudiant, en se renseignant, à aller chercher l’information pour faire progresser leurs enfants.

Il n’y a pas de bon coach sans bon joueur

Alors je ne sais pas si c’est un échec, mais effectivement c’est interpellant et ça devient un problème quand les entraîneurs n’ont plus de marges de manœuvre pour travailler. Un entraîneur va travailler sur un processus de performance et non pas de résultats. L’échec fait partie de ce processus de performance, il ne faut pas avoir peur de mettre son élève en échec, c’est plus compliqué de mettre son enfant en échec donc il peut il y avoir des rivalités qui se créent entre le parent et le coach et la relation est souvent très compliquée.

Quand on voit la réussite des parents, faut-il des compétences pour être coach ?

Il faut d’abord que l’enfant ait des compétences. J’ai toujours dit : "Il n’y a pas de bon coach sans bon joueur". Les enfants qui sont là ont un certain talent de terrain qui est inné. Après, force est de constater qu’a priori non. Il ne faut pas de compétences spécifiques puisque tous les parents que vous avez cités ont des métiers qui n’ont rien à voir avec le tennis. Ils peuvent s'en sortir tout simplement parce qu’ils sont là. Ils encouragent et ils travaillent presque 24 heures sur 24 avec leurs enfants. Quand il y a tellement de volume de travail derrière, si l’enfant est talentueux, ça peut fonctionner.

Est-ce que la protection des parents est une des raisons de l’échec de certains coachs ?

Un des constats, une des réalités du terrain, c’est que les filles changent souvent de coach. Aujourd’hui, beaucoup de joueuses changent de coach pour des raisons futiles. Un coach n’a pas le droit de faire la moindre petite erreur, le moindre petit écart et quand le coach fait une faute, il y a cette incapacité de s’asseoir, de discuter, de comprendre et de progresser ensemble.

Souvent, les jeunes joueurs quand ils sont très bons, sous prétexte qu’ils sont bons, on leur pardonne énormément de choses.

Celles qui, à 11, 12 ou 13 ans montrent énormément de talent sont traitées comme des petites princesses. On les couve, on les protège mais on ne leur enseigne pas que la vie, c’est aussi rater. C’est de la communication, c’est évoluer avec d’autres personnes. Ce n’est pas juste mettre la balle de l’autre côté du filet. En fait on oublie de leur enseigner la tolérance, l’existence de l’échec et la capacité de se remettre en question.

Quand les parents ont comme seul objectif en tête de gagner le plus vite possible des matchs ou le plus vite possible de l’argent, il n’y a pas de processus d’apprentissage de tolérance.

Vous avez vécu ce genre de situations ?

Quand j’ai coaché les garçons, il y a une quinzaine d’années, je n’ai jamais eu aucun problème avec les parents des joueurs. Mais c’était presque une autre génération quand même et dans les filles que j’ai coachées au haut niveau, j’ai toujours eu un conflit à gérer avec un membre de la famille.

Il n’y a pas que des entraîneurs attentionnés

Pourquoi trouve-t-on plus d’exemples dans le tennis féminin ?

Peut-être parce que les filles sont un peu plus fragiles, peut-être parce que les papas sont un peu plus protecteurs avec leur fille, peut-être parce que le côté émotionnel est plus important chez les filles mais aussi, il ne faut pas se le cacher, il n’y a pas que des bons entraîneurs, il n’y a pas que des entraîneurs bien attentionnés. Les parents sont là aussi pour protéger leurs enfants.

Pas attentionnés ? Comme le scandale qui touche le monde du patinage en France ?

Oui, je ne pensais pas aux dérives sexuelles de la chose mais au côté financier. Il y a des entraîneurs qui sont là pour gratter un maximum d’argent le plus rapidement possible. Donc les parents sont là aussi comme garde-fou pour protéger les enfants.

L’ingérence des parents met en péril l’équilibre du triangle joueur – coach – famille ?

Uniquement quand elle devient toxique. C’est là que ce n’est pas évident de sentir le moment à partir duquel le parent nuit à la relation où l’objectif reste le développement sportif. Il est difficile de sentir et d’arrêter le moment où le parent commence à faire de l’ingérence dans l’apprentissage tennistique. Ce fameux triangle est un vrai problème à gérer pour garder une relation harmonieuse dans le développement de l’athlète.

Certains parents diront " je ne fais pas de l’ingérence, je suis là pour supporter, je suis là pour encourager " et sans doute que tous diront cela et c’est régulièrement le cas. Je ne dis pas que c’est systématiquement malsain. Ça devient problématique quand les parents commencent à interférer dans la gestion sportive.

Quand on est coach, jusqu’où accepte-t-on que les parents interagissent ?

Certains s’improvisent managers pour des raisons financières, certains s’improvisent entraîneurs pour les raisons évoquées. D’autres font tout, d’autres ne font rien.

Moi, j’implique toujours les parents dans le projet parce que c’est leur enfant. Le joueur ne nous appartient pas. Je pense aussi qu’il n’appartient pas aux parents, mais c’est un autre débat. En tous les cas, les parents doivent être là pour marquer les limites. Je leur explique mon projet, où je veux aller et comment je veux procéder. Ils peuvent ne pas accepter, ils peuvent ne pas m’engager mais je demande de me laisser les décisions sportives car elles relèvent de mes compétences.

Moi je n’interviens pas dans la façon dont ils veulent éduquer leur enfant, les valeurs qu’ils veulent leur enseigner… Mais il faut qu’ils arrivent à sentir où est la frontière entre le sportif et le non-sportif.

L’appât du gain peut-il être une des raisons qui explique la présence des parents ?

Je pense qu’il y a trois raisons. D’abord, certains n’ont pas le choix car il n’y a pas d’entraîneurs disponibles. Ici en Belgique par exemple, très peu sont capables de sacrifier leur vie de famille et de tout donner dans un boulot où il faut voyager 40 semaines par an, donc les parents n’ont pas d’autres possibilités.

Deuxièmement, il y a le problème financier. Certains parents ne peuvent pas payer un coach à temps plein pour voyager avec leur enfant.

Enfin, il y a la volonté d’accompagner son enfant dans le projet. Certains parents se projettent dans la carrière de l’enfant et utilisent - je n’ai pas peur d’employer ce mot - leur enfant pour gagner de l’argent.

Quand l’athlète commence à gagner beaucoup d'argent, souvent les conflits arrivent

Si le père de Sofia Kenin vous sollicitait pour entraîner sa fille, quelle serait votre réponse ?

Je ne pense pas. Je viendrais comme " soutien d’attaque " et je n’aurais pas le sentiment d’avoir la marge de manœuvre nécessaire pour pouvoir faire ce que j’estime bon pour faire progresser l’athlète. C’est ce que fait le père Kenin, il approche certains consultants, certains entraîneurs quand il a des doutes. Et il le fait très intelligemment. Mais il garde le leadership dans le développement de son enfant et moi je ne pense pas que je trouverais ma place dans un trio comme celui-là.

Quelle est la plus belle réussite tennistique d’un père avec son enfant ?

Il y en a beaucoup mais… Prenons le cas Bartoli, regardez Marion Bartoli aujourd’hui dans sa vie de femme. Il est là aussi le problème. Peut-on dissocier la réussite sportive et le développement de la personne ? Est-ce que l’objectif c’est d’être le meilleur joueur de tennis ou d’être la meilleure personne ou la personne la plus équilibrée ? Je pense qu’il ne faut pas dissocier les deux. Maintenant sportivement, il y en a plein qui ont réussi: le père de Venus et Serena Williams, le père de Steffi Graf et tous ceux qu’on a cités ont réussi en termes de résultats. Mais est-ce que le projet c’est le résultat ? Ça c’est la question.

Pourquoi la relation avec les parents finit-elle souvent par exploser ?

Sûrement pour des raisons financières. Quand l’athlète commence à gagner beaucoup d’argent, souvent les conflits arrivent.

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