"La Coupe Davis n'est peut-être pas morte, mais elle est en sérieuse difficulté"

André Stein et l'équipe belge de Coupe Davis
André Stein et l'équipe belge de Coupe Davis - © Belga Picture

Cette semaine est décisive pour la Coupe Davis. Mais quoi qu'il arrive, l'avenir s'annonce très sombre.  A cause d'un calendrier trop chargé, de plus en plus de joueurs du top renoncent régulièrement à l'épreuve, pour se consacrer à leur carrière individuelle.
L'ampleur du phénomène a sans doute été amplifiée.  Les meilleurs joueurs actuels ne sont pas éternels, et rien ne dit que les plus jeunes n'auraient pas été fidèles à la Coupe Davis.  Mais il fallait sans doute faire quelque chose, pour alléger les programmes.  Plutôt que d'apporter des petits changements, la Fédération Internationale veut faire adopter un projet révolutionnaire, qui tuerait l'essence-même de la compétition, les matches à domicile. A partir de l'année prochaine, après un premier tour "classique", 18 équipes se disputeraient la Coupe Davis, en fin de saison, en un même lieu, et en une semaine. Ce projet est porté par Kosmos, le fond d'investissement du footballeur espagnol Gerard Piqué, qui promet d'injecter 3 milliards de dollars en 25 ans. Toutes les fédérations du monde vont devoir voter, ce jeudi, pour approuver, ou pas, la nouvelle formule.  

Ce que propose la nouvelle formule est ici...

La Coupe Davis, née en 1900, est l'une des compétitions les plus mythiques du monde, tous sports confondus.  La perspective de la voir disparaître, ou en tout cas ne plus ressembler à ce qu'elle était, fait mal à beaucoup d'amateurs de tennis.  En Belgique, notamment, où l'on a vécu de très grands moments de Coupe Davis, ces dernières années.  Notre équipe nationale, emmenée par David Goffin et Steve Darcis, a atteint la finale de l'épreuve en 2015 et en 2017.  
Pourtant, malgré un amour absolu pour l'événement, la Fédération Belge votera peut-être pour le projet du groupe Kosmos.  Pratiquement contrainte et forcée.  Pour sauver ce qui peut encore l'être.  Et faute de mieux...

Entretien avec André Stein, le président de la Fédération Belge de Tennis...

André, pourquoi vouloir absolument changer ?  La Coupe Davis telle qu'elle existait ne pouvait pas survivre ?  

Depuis plusieurs années, on constate que les meilleurs joueurs du monde boudent, par épisodes, cette compétition.  Tout le monde était d'accord pour dire qu'il fallait peut-être un peu revoir la formule, pour que les meilleurs joueurs du monde soient là.  Parmi les modifications envisagées, il y avait notamment le fait de disputer la Coupe Davis sur deux ans, pour alléger le calendrier.  Cela n'a débouché sur rien.  Et à un moment donné, au début de cette année, de manière brutale, et sans aucune concertation, l'ITF, la Fédération Internationale, a proposé une formule révolutionnaire, avec 16 ou 18 nations, disputant la compétition dans un même lieu, à un même moment, et pendant une semaine.  Au nom de la Belgique, j'ai réagi très négativement, parce que je comprenais que c'était la fin de la Coupe Davis telle que nous l'avons connue, de la Coupe Davis qui nous a donné tant de joie.

Dès qu'on a su que ce projet existait, et qu'il était approuvé par l'ITF, les amoureux du tennis ont clamé que la Coupe Davis était morte.  C'est extrême, comme formule, mais c'est peut-être vrai...

Oui, je suis même tout à fait catégorique là-dessus.  Cette nouvelle formule, qui plaisait à la Fédération Internationale, parce qu'elle pouvait lui rapporter de l'argent, elle était contraire à l'intérêt de la compétition.  Et le fait d'annoncer brutalement la proposition, et de tout bousculer, a tué la Coupe Davis telle qu'on l'a connue.  Je suis absolument formel.  D'autant plus que cela a été fait sans aucune concertation avec les fédérations.

C'est terrible, tout ça...  Parce que la Coupe Davis est une épreuve géniale.  Nous avons été en finale, et on a pu le constater.  Mais les demi-finales, et même les quarts de finale, c'était mythique aussi...

Tout à fait.  Et je dois dire que la Belgique reste attachée à cette ancienne formule.  Mais j'ai malheureusement l'impression qu'elle ne pourra plus être remise sur pied, désormais, même si on vote en majorité contre le nouveau projet.  Parce que la participation des meilleurs serait encore moins assurée qu'avant, et on n'aurait plus l'argent nécessaire.  Les sponsors se tourneraient vers autre chose.  Car il pourrait effectivement y avoir d'autres choses.  L'ATP essaye de créer une compétition parallèle, en attirant les joueurs avec de gros prize-money.  

Ce qui faisait la beauté de la Coupe Davis, c'était les matches à domicile, avec des supporters déchaînés, qui criaient, chantaient, pour soutenir leur équipe.  Cela n'existerait plus, sauf au premier tour.  Et c'est forcément moins excitant, un premier tour...

Dans la première proposition de l'ITF,  il n'y avait même plus ces premiers tours, et donc plus du tout l'occasion, pour les supporters, de voir leurs joueurs à domicile.  Puis, à la suite de la réaction de nombreuses fédérations, et de la mienne notamment, la formule a été amendée.  Il y aura un premier tour en février.  Une fois sur deux, selon le tirage, la Belgique jouera donc à domicile.  Et les supporters pourront voir leur équipe, lors de ce tour qualificatif pour la phase finale.

Mais ce n'est pas la même chose.  Quand on voit les demi-finales qu'on a jouées à Bruxelles, à Forest National ou au Palais 12; quand on voit l'ambiance qu'il y a pour un quart de finale, ce n'est pas comme pour un premier tour...

Ce serait un petit rattrapage, mais ce n'est évidemment pas la même chose.

Il fallait sans doute changer des choses, mais le fait qu'ici, il n'y ait qu'une seule candidature, qu'une seule alternative, ce n'est pas très démocratique...

Il n'y a qu'une seule option, c'est la nouvelle formule qui est à prendre ou à laisser.  Si on la laisse, on retombe sur l'ancienne Coupe Davis, mais ce sera sans beaucoup d'argent, sans les meilleurs joueurs (qui disputeront peut-être la nouvelle épreuve proposée par l'ATP, où il y aura beaucoup d'argent à gagner).  Il n'y a pas d'autre choix.  On pourrait peut-être imaginer une alternative dans quelques mois, mais ce n'est pas le cas actuellement.

Le groupe Kosmos a des chances que sa formule soit retenue.  Mais n'est-ce pas uniquement parce qu'il promet des millions et des millions ?  

Le groupe Kosmos est une organisation financière.  Donc s'il met beaucoup d'argent, c'est qu'il estime pouvoir en récupérer encore plus.  Les responsables du groupe estiment qu'à l'instar de la finale de la Coupe du monde de football, les médias mettront beaucoup d'argent sur la table.  C'est le pari qu'ils font, un pari sur les bénéfices.

Mais ils promettent de l'argent à tout le monde.  Ceux qui vont voter pour la proposition vont, en partie, voter pour l'argent, et pas parce qu'ils aiment ce qu'on leur propose pour la future Coupe Davis...

Il y aura de l'argent en retour pour les fédérations.  C'est ce que l'on nous promet, même si la Belgique n'a pas encore toutes les garanties par rapport à cela.  Et il y aura évidemment aussi beaucoup plus d'argent pour les joueurs, que ce soit au tour préliminaire ou dans la phase finale.  

Donc, on risque de faire disparaître une épreuve mythique pour une question d'argent...

En fait, la formule mythique semble, de toutes façons, je ne dirais pas "morte", mais en sérieuses difficultés, c'est ça le drame.   S'il suffisait de voter "non" pour la nouvelle formule, et que l'on retombe sur l'ancienne formule, avec tous les joueurs et de l'argent, je n'hésiterais pas une seule seconde.  Malheureusement, ce ne sont pas les perspectives. Mais c'est vrai, c'est l'argent qui dirige la manoeuvre.  L'argent promis aux fédérations et aux joueurs.  En ce qui concerne les joueurs du top, on leur promet de gagner plus d'argent en jouant moins.  Jusqu'à présent, pour arriver en finale et gagner la Coupe Davis, il fallait y consacrer une quarantaine de jours dans l'année.  Désormais, ce ne serait plus qu'une dizaine de jours.

Et le groupe Kosmos risque de l'emporter grâce aux promesses qu'il fait.  Quand on a entendu parler d'une Coupe Davis qui se jouerait uniquement en novembre, on s'était dit que ce serait forcément en Asie, où il fait beau, et on l'on dispose d'installations suffisantes.  Maintenant, Kosmos laisse espérer la phase finale à la France, l'Espagne, ou la Suisse.  Et grâce à cela, il va avoir les votes de ces pays.  

Vous citez des pays européens, donc au moins ce serait tout près de chez nous.  C'est au moins ça.  Il faut préciser que tout cela est une opération financière.  Les dirigeants de l'ITF sont derrière.  Ce sont eux qui font la propagande pour une nouvelle formule, avec l'argent du groupe Kosmos.  Ce groupe apporte de l'argent pour organiser un grand événement, mais il ne décide pas de toutes les modalités.  Et Kosmos serait tout aussi prêt à donner de l'argent à l'ATP, si l'ATP souhaitait organiser un championnat du monde qui a de l'allure.

Toutes les fédérations du monde vont voter "pour" ou "contre" la nouvelle formule, cette semaine, à Orlando.  Vous, la Fédération Belge, vous savez déjà ce que vous allez voter ?

Non, pas encore.  Si vous m'aviez posé la question il y a 15 jours, je vous aurais dit qu'on était plutôt d'accord de voter pour la nouvelle formule, à partir du moment où on était sûrs de ne plus pouvoir sauver l'ancienne.  On aurait été plutôt d'accord avec celle qui prévoit un tour préliminaire, et qui nous donne des garanties financières.  Pour qu'il y ait quand même une Coupe Davis plutôt que rien.  Mais maintenant, nous avons encore des questions à poser, et nous allons être attentifs aux réponses qui seront apportées par l'ITF.  Ces questions portent sur le financement de la nouvelle formule, pour 2019, et pour plus tard.  Les promesses qui ont été faites, de donner 120 millions, chaque année, à la Fédération Internationale, pendant 25 ans, sont difficiles à croire.  Aucune société ne peut promettre cela sur une telle durée.  C'est au niveau des garanties financières que les réponses vont orienter le vote de la Belgique.  Et de toutes façons, nous voterons en fonction de l'intérêt du tennis belge, des joueurs, de la Fédération, et des supporters.  

Est-on sûrs à 100 % qu'une Coupe Davis, on ne sait pas laquelle, aura lieu en 2019 ?

Oui.  Si la nouvelle formule passe, ce sera la nouvelle formule.  Si elle ne passe pas, ce sera l'ancienne.  Mais une ancienne formule avec quels joueurs et quel argent, ça on ne sait pas.

Parce que les sponsors ne vont pas se lier à une épreuve dont ils ne savent pas si elle va continuer à vivre ?

C'est ça.  Et puis, quand les sponsors ont promis de donner de l'argent pour une formule, ils ne veulent pas nécessairement se rabattre sur une autre.  Donc, il y a une grande incertitude, c'est ce qui change par rapport aux dernières années.

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