Ce qui se passe avec la Coupe Davis pourrait arriver au Tour de France ou aux Jeux Olympiques

La Coupe Davis
La Coupe Davis - © DIRK WAEM - BELGA

On a beaucoup parlé, ces derniers jours, de la réforme radicale de la Coupe Davis, qui sera effective dès l'année prochaine. Ce qui est le plus marquant, c'est la quasi disparition des matches à domicile, et la phase finale organisée en un même lieu, en une semaine, et avec 18 équipes. Si le projet du groupe financier Kosmos a été adopté, c'est très probablement en grande partie parce qu'il promettait, à la Fédération Internationale de Tennis, 2 milliards et demi d'euros en 25 ans. Avec des retombées financières pour toutes les fédérations nationales. L'argent a été plus fort que la tradition. Ce qui n'étonne pas du tout Béatrice Barbusse, ancienne joueuse de handball de haut niveau, et maître de conférence en sociologie à l'Université de Créteil, en France...

Béatrice Barbusse, ce qui est en train d'arriver à la Coupe Davis ne vous étonne pas. On peut généraliser au sport en général, et là, vous dites que cette évolution est devenue normale...

C'est ce qu'on constate, quand on regarde la dynamique du sport professionnel en Europe et aux Etats-Unis, là où il est le plus développé. On se rend compte que le sport professionnel se transforme de plus en plus, et évolue vers du spectacle sportif. Je fais une différence entre le sport-spectacle et le spectacle sportif. Le sport-spectacle, c'est le sport qui est le spectacle sur le terrain. C'est le beau tennis, le beau football, par exemple. C'est la Coupe Davis à l'ancienne. Le spectacle sportif, c'est autre chose, ça va beaucoup plus loin, ça inclut le sport-spectacle. C'est lorsque la logique économique prend le dessus sur la logique sportive. On se rend compte, dans le sport professionnel, dans le sport-spectacle, qu'à un moment donné, il faut bien financer les prize-money, les salaires des acteurs du sport, que ce soit les entraîneurs, les managers, et bien évidemment les sportifs et les sportives. Les sources de financement se font rares. Il y a l'exploitation que l'on peut faire d'une marque ou d'un stade, mais cela ne suffit pas. Et donc, il faut inventer un spectacle total, qui va bien au-delà du sport pour lequel on se déplace. C'est pour cela que je parle de spectacle sportif, comme on peut parler du spectacle des arts. Et donc, c'est tout à fait logique qu'à un moment donné, pour des raisons de financement, le sport professionnel évolue vers un spectacle sportif, où la logique économique prime sur la logique sportive. Où l'objectif est comme celui d'une entreprise traditionnelle, faire du bénéfice, être rentable. Tout ça me paraît logique, et je ne trouve rien à redire dans la manière dont évolue aujourd'hui la Coupe Davis. Cela suit le processus lent d'évolution du sport professionnel et du sport-spectacle.

Quand, il y a quelques jours, on organise la Super-Coupe de France, entre le PSG et Monaco, en Chine; quand on annonce qu'un match du championnat d'Espagne sera disputé aux Etats-Unis, cette saison, on est dans cette logique-là aussi ?

On est tout à fait dans cette logique-là, absolument. Et les sportifs, et les sportives, deviennent, dans ce cadre-là, des ressources humaines, comme n'importe quelles ressources humaines d'une entreprise. Bien entendu, on peut regretter le temps d'hier, la Coupe Davis à l'ancienne, le football à l'ancienne. Toujours est-il que si on veut revenir en arrière, il va falloir trouver le moyen de financer, ou de réguler, les salaires des joueurs dans les sports collectifs, ou les prize-money dans les sports individuels. Quand j'étais présidente d'un club professionnel de handball, et que les joueurs demandaient des augmentations de salaires trop importantes, je leur disais qu'ils étaient en train de scier la branche sur laquelle ils étaient assis. A un moment donné, il faut bien trouver des financements. Les salaires augmentent, les coûts des transferts augmentent, le coût d'organisation d'un tournoi de tennis ou d'une course cycliste augmente. Pour pouvoir financer cela, et le rentabiliser, il faut en faire un spectacle total. Avec tout ce que cela comporte, et notamment la délocalisation. Vers des pays où l'économie est florissante, où il convient de développer la pratique du sport, pour ensuite faire du business.

On brasse beaucoup d'argent, on l'a bien compris. Mais le spectateur, le supporter dans tout ça ? Va-t-il devoir être, lui aussi, de plus en plus riche ? Il n'est pas donné à tout le monde d'aller voir un match de Coupe Davis en Argentine, par exemple, quand on est Belge. Et pour le téléspectateur, voir du sport coûte de plus en plus cher, parce qu'il faut de plus en plus souvent s'abonner à des chaînes payantes, pour voir du sport...

Absolument. Mais dans le cadre du spectacle sportif, il n'y a plus de supporters, il n'y a que des clients. C'est comme une entreprise. Donc comme avec un client, on essaye de faire gonfler le panier, et de lui vendre un panier de plus en plus cher. C'est tout à fait logique, également, que le prix à payer pour se divertir en regardant du spectacle sportif devienne de plus en plus élevé. C'est la logique-même de l'économie de marché, de l'économie capitaliste, d'une entreprise traditionnelle. C'est une logique qui est implacable. J'ai lu qu'en France, pour regarder la totalité du foot, Ligue 1, Ligue des Champions, Europa League, Premier League, il va falloir dépenser plus de 820 euros par an. Il n'y a plus ni supporters, ni téléspectateurs, nous sommes devenus des clients d'un spectacle. Comme il y a des clients du théâtre ou du cinéma.

A votre avis, parlera-t-on encore de valeurs du sport ? Oui, sans doute, quand on verra un geste de fair-play pendant un match. Mais ces termes existent-ils encore ?

Bien sûr que ces termes existent encore, mais pour le sport amateur, essentiellement. Il peut y avoir des exceptions, comme on l'a vu dernièrement avec Kylian Mbappé, qui a donné tout ce qu'il a gagné lors de la Coupe du monde à l'association "Premiers de Cordée". Il pourra y avoir ce type de geste, comme on peut en voir quand de grands entrepreneurs, comme Bill Gates par exemple, font des dons ou créent des fondations. Et ce n'est pas pour autant que l'on pourra dire que le spectacle sportif est porteur des mêmes valeurs que le sport originel. On n'est plus là-dedans.

Imaginez-vous déjà ce que sera le sport de haut niveau dans 20 ou 30 ans ? Est-il possible que le Tour de France, que les Jeux Olympiques n'existent plus ? Les épreuves les plus traditionnelles, les plus anciennes, peuvent-elles être en danger ? Ou est-ce alarmiste ?

Ce n'est alarmiste que si on le regrette. Si on est quelqu'un du passé, c'est bien entendu alarmiste. Mais ce n'est pas la fin, c'est une évolution. Alors, oui, ce ne sera plus comme avant, évidemment. Mais c'est comme aller voir le Stade de Reims, dans les années 50 et 60, ce n'est pas la même chose que d'aller voir le PSG ou l'OM aujourd'hui. Oui, on peut toujours être nostalgique, on peut toujours regarder en arrière, mais je crois qu'en effet, un certain nombre de grandes compétitions internationales connaitront, dans les années à venir, de grandes transformations. Après, c'est aux êtres humains que nous sommes de donner des limites. J'entends et je lis beaucoup de monde, des joueurs notamment, déclarer que ce qui arrive à la Coupe Davis est un scandale. Mais c'est avant, qu'il fallait s'engager. Moi, si je suis dirigeante sportive, c'est justement pour éviter que mon sport aille vers un spectacle sportif qui dénierait la place des acteurs et des actrices que sont les sportifs et les sportives. S'il y a des gens qui regrettent cette évolution que le sport est en train de connaître, je n'ai qu'une chose à leur dire : engagez-vous, ne vous contentez pas de jouer, soyez dirigeants une fois votre carrière terminée, soyez acteurs de votre sport, faites des propositions concrètes. Et pour répondre à votre question, certainement que des grandes compétitions telles que les Jeux Olympiques, le Tour de France, les Coupes du monde diverses et variées, évolueront. On vient de voir les Championnats Européens. Les Championnats d'Europe de sept sports différents ont été organisés au même moment, dans deux lieux différents. J'ai vu les audiences, ça a été beaucoup suivi, c'était une excellente idée. On peut le déplorer, mais il y a de la médiatisation. On voit que dans l'organisation de toutes ces grandes compétitions, on tend de plus en plus vers un spectacle total et global.

Ecoutez l'interview complète de Béatrice Barbusse...

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