Open d'Australie : Carnet de route d'un joueur en quarantaine, épisode 2

Joachim Gérard dans la salle de sport de Melbourne Park, le stade de l'Australian Open
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Joachim Gérard dans la salle de sport de Melbourne Park, le stade de l'Australian Open - © Joachim Gérard

On ne parle que d’elle… Elle, c’est la quarantaine de Melbourne. Ces derniers mois, l’Australie s’est pratiquement débarrassée du coronavirus, à coups de confinements très stricts. Un tournoi du Grand Chelem, aussi prestigieux soit-il, n’a pas à mettre en péril le résultat de tous ces efforts. Les joueurs et leurs staffs sont donc soumis à une quarantaine de quatorze jours, avant de pouvoir disputer leurs premiers matches, lors de tournois de préparation, puis à l’Australian Open, à partir du 8 février.

La quarantaine est relativement "souple", puisqu’après quelques jours d’enfermement, les joueurs et les joueuses peuvent sortir de leur chambre d’hôtel, cinq heures quotidiennement, pour aller s’entraîner, sous haute surveillance. Mais, en revanche, la quarantaine est stricte, pour ceux qui étaient dans les trois avions où ont été détectés des cas de coronavirus. Septante-deux sportifs sont concernés, et eux ne pourront pas du tout sortir pendant deux semaines.

Nous vous proposons de découvrir ce qui se passe au cœur de la quarantaine, grâce au témoignage de Joachim Gérard, numéro quatre mondial, au classement du tennis en fauteuil. Il vous propose son "journal de bord d’un confiné".

Dans le premier épisode, le joueur belge a raconté son arrivée à Melbourne, ses conditions de vie, et l’attente d’une première sortie. Voici donc la suite…

Lundi 18 janvier – Jour 4 de la quarantaine

Hier, j’aurais dû sortir de ma chambre pour la première fois, mais cela ne s’est pas fait. Les tests de dépistage du coronavirus effectués à notre arrivée ne sont pas encore tous analysés. Seuls quelques joueurs ont pu aller s’entraîner. La "libération" est donc pour aujourd’hui.

Mais en fait non, je n’ai pas quitté mon hôtel…

Je dois normalement m’entraîner de 12h15 à 14h15. Ensuite, j’ai la possibilité de faire une heure de muscu, puis de manger un bout au stade, à Melbourne Park. Je commence ma journée lentement mais sûrement.

Je l'apprends assez vite, des gens qui devaient prendre leur navette dans la matinée n’ont pas pu embarquer. Pratiquement à l’heure prévue pour mon départ, je reçois un mail, disant que les entraînements sont annulés jusqu’à 15 heures, à cause de gros soucis d’organisation des transports. Et rien n’est décalé. Donc ceux qui étaient prévus avant cette heure-là ne pourront pas s’entraîner aujourd’hui. C’est mon cas.

Il faut donc mordre sur sa chique un jour de plus, et rester dans sa chambre. Heureusement, la connexion wifi est assez bonne, on n’a pas à se plaindre. Elle pourrait être plus rapide, il faut parfois s’armer de patience quand on veut regarder un film ou une série, mais ça va.

Bien dormir, et manger sainement

Je m’occupe, donc. Mais pas question de passer ma journée à dormir, ce n’est pas mon style. Je fais des nuits de sept ou huit heures, comme beaucoup de monde. Je ne suis pas comme Roger Federer, qui a besoin de ses neuf heures de sommeil. Jusqu’à présent, je me suis malgré tout surpris à faire une sieste par jour, pour pouvoir récupérer du décalage horaire. Ces périodes de repos sont inhabituelles pour moi, mais elles m’ont fait beaucoup de bien.


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Nos journées sont aussi rythmées par les repas. Il y a ceux que l’on dépose devant notre porte, le matin, le midi, et le soir. Mais nous recevons aussi cent dollars australiens par jour, pour pouvoir passer des commandes dans des restaurants de la ville. Je me suis déjà fait livrer des sushis, et un plat de pâtes. J’ai aussi décidé d’utiliser une partie de ce forfait pour acheter de quoi manger et boire le matin, du granola et du yaourt. Le petit-déjeuner que l’on reçoit n’est pas toujours très bon, mais je le mange, parce que je n’aime pas gâcher la nourriture. Et ce que j’ajoute constitue un apport énergétique suffisant pour bien entamer la journée. Cela me permet aussi de ne pas grignoter entre les repas.

Nous avons reçu, de la part de Tennis Australia, une boîte contenant des fruits secs et des barres chocolatées. J’ai goûté, parce que je suis curieux. Mais se précipiter pour tout avaler, c’est le piège à absolument éviter. Demain, nous recevrons une caisse de fruits.

Des privilèges ?

J’ai la confirmation qu’aucun joueur en fauteuil ne doit respecter une quarantaine stricte. Nous allons tous pouvoir nous entraîner à partir de demain. L’équité sportive sera respectée dans notre tableau, pendant l’Australian Open.

Chez les valides, on sait que certains joueurs entameront leurs tournois sans avoir pu se rendre sur les courts pendant deux semaines, et qu’ils risqueront forcément de le payer en match. Mais il y en a d’autres qui, au contraire, auront pu bénéficier d’une quarantaine "améliorée". Ce sont ceux de la "bulle d’Adélaïde", Novak Djokovic, Rafael Nadal, Dominic Thiem, Naomi Osaka, Simona Halep, et Serena Williams. C’est un peu spécial, d’être à l’écart, et de ne pas devoir partager les mêmes conditions que nous.

Je ne sais pas exactement comment cela se passe pour eux, mais ça jase, ici, je ne vais pas le cacher. Je trouve dommage que le "top trois" de chaque tableau ait été envoyé là-bas. Je n’en comprends pas la raison. A partir du moment où on a dit que tout le monde serait logé à la même enseigne, je trouve cela illogique. Parce que je suppose qu’ils peuvent avoir un staff élargi, et qu’ils ont des facilités, quant à la disponibilité des terrains par exemple. Il doit y avoir beaucoup moins de couacs chez eux qu’ici.

Mardi 19 janvier – jour 5 de la quarantaine

La nouveauté du jour : pour chaque repas, je peux maintenant choisir entre deux menus. En fait, je dis évidemment cela pour l’anecdote, parce que la vraie grande nouvelle, c’est que je peux enfin sortir, prendre l’air, et frapper la balle. A partir d’aujourd’hui, je peux quitter l’hôtel cinq heures par jour, pour aller au stade.

Nous avions bien été informés que la sortie devait se faire selon un protocole strict. A l’heure prévue, une personne vient frapper à notre porte, et nous sommes autorisés à quitter notre chambre, et à aller jusqu’à l’ascenseur. Avec tout notre matériel, y compris les balles qui nous ont été livrées en début de quarantaine, de l’eau, et une serviette, puisqu’au club, il n’y aura rien de tout cela. On ne peut prendre l’ascenseur qu’avec une personne de son staff. J’ai décidé de travailler alternativement avec mon coach tennis, Damien Martinquet, et avec mon préparateur physique, Quentin Verriest. Je commencerai avec Damien.

Le protocole nous dit que dans le hall de l’hôtel, on contrôlera notre identité. Puis on nous fera monter dans une voiture, avec notre partenaire d’entraînement et son coach. Dans le club, on sera obligés de rester à quatre, sans pouvoir s’approcher de quelqu’un d’autre. Et on ne pourra pas faire un pas de travers, tout est très réglementé.

C’est dur, parce qu’on aimerait parler avec d’autres personnes, mais je comprends ces contraintes. Et toutes les précautions sont prises. Après notre passage, tout sera chaque fois désinfecté, que ce soit la voiture, les terrains, les salles de sport. Les Australiens n’ont aucun souci à se faire, si jamais le coronavirus est dans l’un des hôtels, il ne sortira pas.

Encore raté (ou presque)

Voilà ce qui nous avait été expliqué. Et donc, à 12h05, heure prévue pour la sortie, j’attends. Et personne ne vient frapper à ma porte. Je me renseigne auprès de mon binôme pour les entraînements, l’Argentin Gustavo Fernandez, et il me dit qu’il y aura une demi-heure de retard. C’est négligeable, par rapport à une attente de plusieurs jours. Le temps passe, et j’apprends qu’il y a en réalité deux heures de retard pour les joueurs en fauteuil. Nous sommes donc arrivés au club à l’heure où nous aurions dû terminer notre séance de tennis. Résultat, on n’a pas pu jouer. Notre premier entraînement est une fois de plus reporté au lendemain. C’est une question de chance ou de malchance. David Goffin, programmé plus tard que moi, a pu travailler pendant plus d’une heure sur le terrain.

Mon dernier entraînement, c’était mardi dernier, avant le départ vers l’Australie. Je n’ai donc pas touché une balle de tennis depuis une semaine. C’est un peu dommage de ne pas avoir pu recommencer aujourd’hui. Pour le moment, je n’ai plus trop l’impression d’être un joueur de tennis.


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Après ce rendez-vous manqué avec les courts de Melbourne Park, nous nous sommes dirigés vers les tentes qui font office de salles de sport. Et j’ai donc pu faire mon premier entraînement physique. J’avais des haltères à ma disposition, et un banc de musculation. On ne peut pas choisir l’endroit où l’on travaille, et je suis bien tombé. Parce que dans d’autres tentes, il y avait moins de matériel, ou du matériel qui me convenait moins bien.

Des critiques qui ne passent pas

Aujourd’hui, des journaux australiens ont fait leur une sur un début de polémique. Je sais que les joueurs qui se plaignent de leurs conditions de vie en quarantaine sont beaucoup critiqués ici, et partout dans le monde. Roberto Bautista Agut a déclaré qu’il se sentait comme en prison, avec le wifi en plus (ndlr : le joueur espagnol s’est par la suite excusé, en affirmant qu’il avait tenu ces propos lors d’une conversation privée, rendue publique sans son accord). Victoria Azarenka a publié un message, demandant à ses collègues de moins se plaindre, et de penser un peu plus aux gens qui avaient perdu des proches, ou leur emploi, pendant la crise.

Si vous voulez mon avis, j’ai toujours dit qu’on avait de la chance d’être à Melbourne, et qu’il fallait respecter les règles. Nous sommes dans l’un des pays qui s’en est le mieux sorti avec le coronavirus. Beaucoup d’Australiens étaient contre l’organisation de ce tournoi. Et il faut les comprendre, parce qu’il y a des risques. Je trouve tout à fait normal de devoir se mettre en quarantaine pendant deux semaines. C’est dur, oui. Mais après, on aura la chance de pouvoir se balader librement dans la ville, d’aller au restaurant ou au cinéma, si on veut. Mais on peut aussi un peu râler, parce que l’organisation n’est pas au top, on l’a encore vu aujourd’hui. Au départ, on devait sortir dimanche, et cela a été repoussé deux fois. Je pense que c’est cela qui a fait mal à certains joueurs.

On sait que les organisateurs ont un travail dingue. Il y a des failles, mais comme le disait Johanna Konta, lors d’une réunion Zoom, nous ne sommes après tout que des invités. Et il faut se serrer les coudes, tous ensemble, et éviter de se plaindre de tout. Cela ne fait pas plaisir de rester enfermés, mais il faut être patients, pour mieux retrouver la liberté un peu plus tard.

Demain, croisons les doigts, je pourrai enfin m’entraîner sur un court de tennis. Je vous raconterai…

Joachim Gérard

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