25 ans déjà... Senna est mort...

Je n’oublierai jamais ce séjour à Imola fin avril début mai 1994. Nous étions arrivés le jeudi à Bologne pour un week-end de Grand Prix printanier. Nous étions cinq. Michel le cameraman... qui n’avait jamais assisté à un Grand Prix, René le preneur de son, Benoît le réalisateur que j’avais côtoyé pendant nos études de droit. Et Eric Bachelart, le pilote, qui jouait le rôle de consultant. L’atmosphère était excellente.

En arrivant au circuit le jeudi, Éric m’avait présenté Roland Ratzenberger, le pilote autrichien de chez Simtek avec qui il avait partagé un flat lors d’une partie de leur carrière au Japon. L’Autrichien, très sympa, nous avait proposé un café. On avait convenu de venir le saluer avec Éric tous les matins en arrivant au circuit et tous les soirs en partant.

Beatrice, l’attachée de presse d’Ayrton Senna, m’avait confirmé un entretien exclusif avec le Brésilien le samedi en fin d’après-midi.

J’avais été invité par l’écurie Williams avant le début de saison à Estoril au Portugal pour des essais et nous avions passé 3 jours exceptionnels en petit comité avec Senna. C’est là que j’avais fait ma demande d’interview.

J’avais pu, lors de ce petit séjour, remarquer le charisme incroyable qui le caractérisait. Le soir à table, tout le monde l’écoutait religieusement. Surtout qu’Ayrton n’hésitait pas à aborder les sujets les plus divers.

Le vendredi, place aux essais libres à Imola. Subitement, la machine infernale s’est enclenchée. Sortie très violente de la Jordan du jeune Brésilien Rubens Barrichello. Le choc avait été terrible et les images très impressionnantes. Transporté d’abord au centre médical du circuit, Barrichello était ensuite parti pour l’hôpital.

Nous nous étions précipités au centre médical où Senna, un ami du jeune pilote, nous avait devancés. À sa sortie, nous avions accompagné Senna dans son retour vers le paddock en lui posant quelques questions sur l’état de son compatriote. Magic était sous le choc mais rassurant.

Le samedi, attroupement chez Jordan, Barrichello avait quitté l’hôpital et était venu saluer son équipe au circuit. Pas question bien sûr de participer au Grand Prix de Saint-Marin mais Rubinho nous avait rassurés par sa présence et ses quelques réponses à nos brèves questions.

L’après-midi, place au direct de la séance qualificative. J’étais en cabine avec Éric Bachelart. Puis c’est le drame... La Simtek en perdition de Ratzenberger... le choc... terrible... l’image effroyable de la tête ballante du pilote autrichien... l’incrédulité puis le silence...

Un silence assourdissant...

Éric avait coupé son micro et blême m’avait regardé dans les yeux en me disant... "Il est mort, Gaëtan,...mort...!"

Je me rappelle lui avoir dit qu’il fallait attendre, espérer peut-être... mais son expérience des circuits ne lui donnait aucun espoir. On a continué à commenter... comme des robots... sans plus savoir très bien ce qui se passait.

Bien vite hélas la confirmation du décès du pilote de la Simtek est tombée. Je n’oublierai jamais les images de l’épave de cette voiture et encore moins les volets baissés chez Simtek le soir en repassant devant chez eux en bout de paddock.

Le jeune homme souriant avec qui on avait pris un café le jeudi, le vendredi et même le samedi matin était mort... J’en ai les larmes aux yeux en y repensant...

Beatrice était venue me trouver pour me dire que l’entretien avec Ayrton était annulé. Le Brésilien était très marqué. Il s’était rendu sur les lieux du crash pour essayer de comprendre. Il était allé ensuite à la direction de course. Beatrice me l’avait confié. Elle m’avait dit qu’on pouvait l’attendre à la sortie pour une image ou l’autre mais en aucun cas ne lui poser de questions.

Je n’oublierai jamais non plus ce travelling incroyable de mon cameraman Michel tout au long de la pitlane. Senna, chemise bordeaux, lunettes solaires et sa célèbre casquette Nacional sur la tête, marchait comme un automate... Un moment très fort.

Le dimanche, sous le coup de ce début de week-end funeste, on avait rallié le circuit pour faire notre boulot. Très émouvant l’arrivée au circuit et ce regard vers le motorhome Simtek... sans le bonjour et le sourire de Ratzenberger,... le "co koteur" de mon consultant...

J’avais croisé Senna dans le paddock après le warm-up qui avait encore lieu à l'époque en matinée de Grand Prix. Un regard échangé, un très timide sourire mais rien d’autre. J’avais demandé à mon cameraman de se concentrer sur le triple champion du monde sur la grille de départ. Des images incroyables... Un Senna songeur, ailleurs, absent... dans son bolide... en pole... sans son casque qu’il avait posé sur sa monoplace.

J’avais ensuite rejoint ma cabine commentateurs avec Éric. Fallait commenter ce Grand Prix que Senna voulait absolument gagner.

Il restait sur deux défaites... convaincu qu’il se battait contre une Benetton non réglementaire. Il ne maîtrisait pas encore sa Williams comme il le souhaitait. Mais il s’élançait en pole.

Départ du Grand Prix et à nouveau tout qui déraille. Accrochage devant nous, dans la ligne droite, roues qui volent et spectateurs blessés... Puis ça repart... Senna en tête... Schumacher derrière... La suite, vous la connaissez...

Sortie à Tamburello... Les images de la Williams disloquée, du petit mouvement de tête du casque jaune, de Sid Watkins et les médecins s’affairant autour du brésilien étendu à côté de sa voiture.

Cette tache de sang sur le tarmac, l’hélicoptère emmenant ce pilote unique que j’ai eu la chance de croiser, d’un peu connaître... Et l’enfer dans cette maudite cabine où Éric et moi étions bloqués... condamnés à commenter on ne sait plus quoi...

J’avais plusieurs fois quitté mon poste pour aller aux nouvelles... Les mines dans le paddock étaient graves... les regards hagards... notamment celui de Gerhard Berger... personne ne voulait se prononcer..., personne non plus ne se montrait rassurant...

La course avait repris... peu importe... on était ailleurs... Il avait fallu assumer... tout comme après le Grand Prix.

Marc Jeuniau, notre rédacteur en chef, nous avait contactés pour nous dire qu’on ferait une émission spéciale le lendemain de notre retour d'Italie. Malgré le timing très serré. Le titre du programme, ce fut "Senna est mort..." Oui, on en avait eu la confirmation plus tard dans la journée à Imola. Ayrton Senna était mort...

Magic nous avait quittés... Quand l'hélicoptère s'était élevé vers le ciel, emmenant le corps du brésilien vers l'hôpital de Bologne, j'avais déjà eu cet affreux sentiment qu'on lui disait un dernier au-revoir...

Le soir, dans la petite ville d’Imola, on était allé manger dans une pizzeria. Nous étions cinq à table et personne n’a rien dit. Pas le moindre mot. Choqués, incrédules, nous nous repassions le film d’horreur de ce week-end de folie...

Mon plus mauvais souvenir en F1... C’était il y a 25 ans... le premier mai 1994...

Aujourd’hui encore, Senna est présent dans nos esprits. J’ai pu le constater tant de fois au Brésil ou ailleurs... Au cimetière de Morumbi où je suis allé plusieurs fois, à la Fondation Senna que j’ai eu la chance de visiter... ou souvent dans le paddock où le souvenir de ce personnage hors du commun est évoqué...

Un jour, lors d’une interview, il nous avait dit... "If you no longer go for a gap that exists, you are no longer a racing driver"...

Oui, ce goût du risque, de l’offensive, ce coup de volant hallucinant, ces tours qualifs uniques, ces exploits sous la pluie, ces coups de gueule et de mou..., ces quelques instants de réflexion qu’il laissait avant de répondre à votre question... à condition qu’il la juge intéressante... ce regard envoûtant,... ce casque jaune qu’on a vu pour la dernière fois en action le premier mai 94... C’était il y a 25 ans...

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