Rétro : Patrick Sercu, le médaillé d'or qui n'aurait jamais dû voir Tokyo...

On l’ignorait jusqu’ici, mais la Belgique abrite des cannibales. Et tout particulièrement son milieu cycliste. Car si Eddy Merckx a hérité du surnom pour son haut rendement (525 victoires en 1.800 courses disputées, soit un ratio de 29%), Patrick Sercu aurait pu aussi en être gratifié : le pistard roularien, décédé il y a un peu plus d’un an, a remporté 88 des 223 épreuves de 6 Jours qu’il a courues… soit 39% de réussite !


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Nanti de solides cuisses de taureau, Patrick Sercu avait de qui tenir : son père Albert Sercu avait remporté Het Volk avant la 2e Guerre Mondiale et initia son gamin sur la vieille piste de Rumbeke… dont il avait lui-même cofinancé la rénovation. Patrick Sercu était manifestement taillé pour la piste : habileté, sens du pilotage, puissance et sens tactique, il alliait aussi endurance, résistance et vitesse, et était capable de pédaler dans le rouge très longtemps. "La piste, c’est la base de tout : tous les coureurs devraient s’y former", disait-il souvent.

Un gouffre derrière

C’est le 16 octobre 1964 que le pistard d’Izegem devient l’Homme de Tokyo : à 20 ans, Sercu remporte l’épreuve olympique du kilomètre arrêté… malgré son mauvais départ. Peu explosif, le Belge avait toujours du mal à mettre en route… Mais une fois lancé, rien ni personne ne pouvait l’arrêter.

Sur le vélodrome de Hachioji, haut-lieu du cyclisme sur piste, une discipline très populaire au Japon, Sercu devance l’Italien Pettenella (par ailleurs médaillé d’or de l’épreuve de vitesse) et le Français Trentin… de plus d’une demi-seconde, un gouffre à ce niveau ! Sercu s’impose en 1’09.59 à la moyenne de 51,731 km/h : plus tard, il améliorera ce chrono de 3 secondes et en détiendra le record du monde. Pour mémoire, le record actuel est de 56 secondes 303 millièmes… soit 10 secondes de mieux !

Le lendemain de ce 16 octobre, c’est Gaston Roelants (3000 m steeple) qui ajoutera une médaille d’or à la moisson belge.

Une grande première

Avant Tokyo, Sercu n’avait pourtant… jamais roulé l’épreuve du kilomètre arrêté : il ne connaissait pas ses concurrents, ni les ficelles du format. "J’avais participé sur mon vieux vélo habituel, avec lequel je roulais toute l’année", racontait Sercu à Sport-Foot-Magazine en 2014, pour le 50e anniversaire de sa performance. "Il y avait 27 coureurs, mais à peine 200 spectateurs. On m'a donné ma médaille tout de suite après la course. J'ai ensuite accordé une brève interview, qui n'a été montrée en Belgique que le lendemain. C'est tout…"

À deux détails près, Sercu n’aurait même jamais dû participer aux JO de Tokyo : l’année précédente, lors des Championnats du Monde de Paris, il avait refusé de disputer la petite finale car il estimait avoir été dupé par le jury en demi-finale face au pistard local Daniel Morelon. Pour ce refus, le Flandrien aurait dû être privé de ticket olympique, mais le lobbying de la Ligue Belge le rétablit dans ses droits.

Amateur marron

Les Jeux Olympiques de l’époque imposaient aussi le statut d’amateur… ce que Sercu n’était déjà plus. Dans son bureau, le Roularien avait l’habitude de désigner un petit papier punaisé au mur.

"C'est mon tout premier contrat chez Solo-Superia : du 1er janvier au 31 décembre 1964, 100.000 francs belges, soit 2.500 euros. A cette époque, c'était à peu près le prix d'une voiture. Si le COIB avait su que j'avais un contrat, je n'aurais pas pu participer aux Jeux. De retour en Belgique, j'ai annoncé que je participerais à des Six-Jours chez les professionnels. On m’a dit que je devrais alors rendre ma médaille… car il fallait être amateur toute l'année. J'ai donc patienté jusqu'au... 2 janvier 1965."

À Tokyo, Sercu participa aussi à l’épreuve de sprint, dont il franchit deux tours… avant de se faire balancer dans les balustrades par Pettenella, qu’il avait dominé sur le kilomètre. Sercu espérait aussi renforcer l’équipe belge sur route mais il ne reçut pas le feu vert : Walter Godefroot y décrocha finalement la médaille de bronze au sprint.

La grande vie nippone

Né le 27 juin 1944, trois semaines… après le Débarquement de Normandie, Patrick Sercu n’avait pris qu’une fois l’avion, et pour l’Italie encore, avant de rallier le Japon.

"C’était une fameuse expédition, avec une escale à Anchorage, en Alaska. Nous sommes restés un mois au Japon… et pendant tout ce temps, je n'ai pas téléphoné une seule fois à la maison. C'était bien trop cher ! Après la course sur route, tous les coureurs ont rejoint le village olympique à Tokyo, à 60 km d’Hachioji. Nous nous sommes bien amusés... Nous avons bien mangé, visité la ville et, pour la première fois de ma vie, je suis sorti dans un cabaret, le Moulin Rouge local. Nous étions censés nous rendre tous à la Cérémonie de Clôture… mais nous sommes arrivés en retard : nous nous étions perdu !"

Au retour du Japon, Sercu est accueilli en héros à Izegem, juché sur une voiture décapotable tel un souverain pontife en papamobile. "Ma médaille de Tokyo ne m’a rien rapporté : j’ai juste pu garder le costume que le COIB nous avait donné pour les Jeux. Et mon père était ravi de ma victoire : cela faisait de la pub pour son magasin de vélos…"

Roi des 6 Jours

Ce succès nippon mit sur orbite sa carrière de pistard. Une discipline dont il ne raffolait pourtant pas au départ... En début de carrière, Sercu gérait mal ses efforts : il attaquait aux mauvais moments et gaspillait ses forces, pour finir parfois à la traîne, loin derrière. "Il se passait toujours quelque chose" dira-t-il : "Les courses étaient nerveuses, truffées d’embrouilles et d'incidents. Je n’aimais pas ça, surtout les courses de sprint."

Puis l’expérience venant, la confiance grandissant, Sercu imposa ses qualités : ses 88 victoires en 6 Jours, il les décrocha avec… 27 partenaires différents, une incroyable flexibilité. Ses plus célèbres complices de crime ? Eddy Merckx, Felice Gimondi, Didi Thurau et Ole Ritter, mais aussi Freddy Maertens, Gerrie Knetemann, Beppe Saronni, Urs Freuler et Danny Clark. Sans ces multiples changements de duo, Sercu aurait sûrement dépassé les 100 victoires dans les 6 Jours…

Trois fois champion du monde de vitesse, recordman du monde du kilomètre arrêté et du 500 m lancé, Sercu arbore aussi 20 titres européens d’omnium et d’américaine (le dernier en 1983… à 39 ans !) et 27 titres nationaux. Stop, n’en jetez plus.

Le jaune et le rose

Mais le pistard brilla aussi sur route en remportant 6 étapes du Tour de France et 13 étapes du Giro. Il porta le maillot rose durant 2 jours et le jaune durant… 12 minutes, le temps d’une demi-étape courue en contre-la-montre par équipes sur 9 kilomètres ! Habitué du Giro, Sercu n’apparut au Tour de France qu’en 1974, déjà âgé de… 30 ans : une première gagnante puisqu’il y porta le maillot jaune, remporta 3 étapes et ramena le maillot vert à Paris ! Sa plus belle étape, il la remporta en solitaire à Charleroi, après une échappée de 175 kilomètres et un passage à Bruxelles dans la grande foule.

Le vélo pendu au clou, Sercu relança les 6 Jours de Gand au célèbre Kuipke (où il s’était imposé 11 fois, record absolu), en refaisant un véritable événement populaire et mondain.

Diminué par sa santé, Sercu se retira avant de s’éteindre à 74 ans, le 19 avril 2019, un an après avoir été placé en maison de repos. Où son vieux complice Eddy Merckx, avec qui il avait roulé deux ans chez Faema, lui rendait régulièrement visite…