JO Tokyo 2020 : Records à la pelle, effet ressort, problème d’équité, les chaussures "magiques" au cœur des débats

Le stade olympique de Tokyo est le théâtre d’une succession de performances exceptionnelles. Trois records du monde (Karsten Warholm, Sydney McLaughlin et Yulimar Rojas), des records olympiques, des records continentaux, les chronos s’affolent à Tokyo. Et des questions se posent. Au centre des débats, les nouvelles spikes équipées de plaque de carbone. Cette innovation technologique est-elle la seule explication ?

La finale du 400m haies masculin avec l’exploit stratosphérique de Warholm a marqué les esprits. Certains n’hésitent pas à en faire la course la plus dingue de l’histoire de l’athlétisme. Le Viking a fait entrer sa discipline dans une nouvelle galaxie et a aspiré tous les finalistes vers des sommets jamais atteints pour la plupart. Ce tour de piste de folie est sans doute l’événement qui a attiré le regard du grand public sur le phénomène des "super spikes".

Le débat n’est pas neuf. Amorcée sur la route, la révolution technologique a glissé vers la piste avec la bénédiction de World Athletics. La fédération internationale a bien fixé un cadre (limite de la hauteur des semelles, validation des modèles, …) mais elle a autorisé les marques à se lancer dans cette "course à l’armement".

Pour ceux qui les utilisent le bénéfice est indéniable. Robin Vanderbemden, engagé sur 200m, parle "d’un effet ressort". "J’ai les deux types de chaussures. On dit que les plaques de carbone couplées à la mousse, ça aide beaucoup. Ici il y a des gens qui ne les mettent pas car dans le virage ça va très vite et c’est très instable. Après si on sait mettre son pied correctement, ça renvoie."

Les chaussures, la seule explication ?

Voilà pour les faits, reste à les analyser. "On peut essayer de décortiquer. Quand on voit à quel point l’amélioration est importante, on se pose des questions. Comme Sebastian Coe (le président de World Athletics), on peut penser que l’amélioration est multifactorielle. On s’entraîne mieux qu’avant, il y a des améliorations au niveau du matériel. La piste "rend" toujours mieux. Et puis il y a l’amélioration des chaussures. Ce sont trois facteurs qui justifient l’amélioration des performances. Il y a un quatrième facteur qu’on ne cite pas : le dopage. D’autres spécialistes sont mieux placés que moi pour en parler, mais y a-t-il des nouvelles molécules qui pourraient expliquer cette avancée ?", Jean Paul Bruwier, ancien spécialiste du 400m haies et fondateur du magazine de running Zatopek.

En plus d’éventuelles nouvelles molécules, la baisse des contrôles en raison du Covid-19 peut alimenter quelques doutes. "On parle beaucoup des chaussures et de l’avancée technologique des chaussures. Mais c’est quand même le meilleur masquant de l’histoire de la lutte contre le dopage. En avril-mai-juin 2019, on faisait 26.000 contrôles par mois. Et en avril 2020, on en faisait 578 et 2600 en mai 2020 et 7000 seulement en juin. Donc il a dû se passer des choses", assène Stéphane Caristan, double finaliste olympique (110m haies et 400m haies) et consultant Eurosport, en plein direct.

Un problème d’équité ?

Malgré le précédent des combinaisons en natation (finalement interdites), World Athletics a donc ouvert la porte. Tout en laissant le temps à tous les équipementiers de bosser sur leur modèle. Mais malgré tout, il reste des différences dans ces chaussures "carbonées". Nike, à la pointe de l’innovation, associe des unités d’air dans la semelle. D’autres firmes ont opté pour d’autres options. Warholm a "collaboré très étroitement au développement d’une chaussure avec Puma". "Je voulais que la chaussure soit fine pour que notre sport garde sa crédibilité. Ce qui se passe avec les "super shoes" avec des semelles épaisses, je n’aime pas ça. Je ne le ferai pas à moins d’y être obligé", souligne Warholm, le nouveau roi du 4H.

On le voit, le débat fait rage, même parmi les athlètes. Certains donc portent ces chaussures "magiques" à contrecœur. "
Si ça ne tenait qu’à moi, je les interdirais", assure Vanderbemden. "J’imagine aussi que c’est une pompe à fric et c’est pour cela que ça marche. C’est une guerre technologique et là où il y a de l’argent. Ce sont les grands qui gagnent. Mais si je ne les portais pas, je serais un crétin. S’il y a des gens qui vont plus vite avec et que moi je me dis que je ne les mets pas par principe, je ne serais pas ici."

Jean-Paul Bruwier pointe encore un problème "d’équité". "Tout le monde n’est pas sponsorisé par la même marque. Certaines firmes ont même autorisé des athlètes qu’ils financent à courir aux Trials américains avec d’autres chaussures en raison de la distorsion de performances. Il y a aussi des différences au sein des mêmes marques. Les athlètes vedettes bénéficient de prototypes. Toutes ces chaussures ont été avalisées. Il y a un débat à prendre à bras-le-corps. World Athletics ne doit pas faire l’autruche. Il y a vraiment un problème éthique entre les athlètes qu’il faut aborder.
L’apport est peut-être plus important qu’on croyait. Les bio-mécaniciens estiment qu’il faudra attendre 1 ou 2 ans pour quantifier le réel gain lié à cette technologie", précise celui qui a participé aux JO d’Atlanta.

Que se passera-t-il si les scientifiques annoncent de gains très (trop) importants ? World Athletics fera-t-il marche arrière ? Le règlement sera-t-il modifié ? Autant de questions auxquelles seul l’avenir apportera des réponses.

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