JO Tokyo 2020 : Le jour où Remco Evenepoel est tombé… dans le cœur des Belges

Tous les sportifs de haut niveau vous le diront : dans chaque carrière il y a un jour qui change tout, une rencontre, une performance, une révélation ou un incident. Bref, une journée qui va redessiner les contours du parcours. Pour les plus chanceux, ce moment inoubliable est synonyme de succès, un tir au but victorieux, un coup droit long de ligne sur balle de match, une barre qui tremble mais ne tombe pas ou une échappée au long cours. Mais pour d’autres le souvenir de ce fameux "premier jour du reste de ta vie", cher à Etienne Daho, est beaucoup plus douloureux, une 'Panenka' ratée en finale, le bras qui tremble au plus mauvais moment, une crevaison à 500 mètres de la ligne d’arrivée, un muscle qui se déchire ou pire, l’accident qui peut vous coûter la vie.

Remco Evenepoel aurait dû faire partie de la première catégorie, de ceux à qui tout sourit. Eh bien oui quand un prometteur joueur de football quitte les pelouses et fait exploser les pelotons à 17 ans cela attire l’attention. Quand, un an plus tard, le même bonhomme devient le premier coureur sacré champion d’Europe et champion du Monde en contre-la-montre et en ligne chez les juniors, il n’est plus simplement le ‘Ket de Schepdael’, il devient ‘Le Phénomène’ et est vite recruté par Patrick Lefevere pour intégrer le peloton professionnel au sein de la plus grande équipe belge (Deceuninck – Quick Step). La suite on la connaît. A 19 ans à peine, il remporte le Tour de Belgique et l’Adriatica Ionica Race avant de devenir le plus jeune vainqueur d’un course World Tour. Gagner la Classica San Sebastian, dès sa première course au plus haut niveau, c’est un coup de maître qui lui vaut les comparaisons les plus flatteuses avec la légende du cyclisme, Eddy Merckx. La Belgique tient son "petit cannibale", son "nouveau Merckx". Et la confirmation ne tarde pas, champion d’Europe et vice-champion du monde du chrono chez les élites, il va enchaîner en remportant successivement le Tour de San Juan, le Tour d’Algarve, le Tour de Burgos et le Tour de Pologne.

Mais aussi belles soient-elles, aucune de ces victoires ne constitue le fameux tournant qui change votre carrière. Paradoxalement, Remco, lui, fait partie de la deuxième catégorie, celle des gars qui gagne le respect en surmontant leur échec ou en se relevant de leur chute.

Le premier jour du reste de sa vie

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Remco Evenepoel sort du ravin sur une civière après de longues minutes d'attentes. © AFP or licensors

15 août 2020, un matin comme tous les autres pour Remco Evenepoel. Le jeune belge prend le départ de son premier monument du cyclisme et il fait déjà partie des favoris. Normal. Ces performances récentes forcent le respect et, une fois de plus, il est bien décidé à jouer le rôle de sa vie sur ce Tour de Lombardie.

Tout se passe comme prévu, le prodige belge fait bien partie du groupe de tête. C’est sûr il va encore nous sortir un grand numéro. Mais, ce jour-là, Remco a du mal à suivre le groupe Nibali dans la descente du Mur de Sormano. A 40 kilomètres de l’arrivée, plus de trace du coureur belge dans l’échappée. Mais où est-il ? Les téléspectateurs vont le découvrir quelques instants plus tard au moment où la réalisation italienne remontre, au ralenti, un coureur sortir trop largement d’un virage juste avant un pont et heurter le parapet pour finalement disparaître en contrebas.

Le numéro 111 fixé sur le cadre du vélo resté sur le pont le confirme, c’est bien Remco Evenepoel qui est tombé. Les images font froid dans le dos, les commentateurs ne trouvent plus les mots, et devant les écrans de la ligne d’arrivée les parents sont sous le choc. Le papa de Remco, Patrick Evenepoel, se souvient : "Je revois les deux directeurs sportifs, Davide Bramati et Geert Van Bondt, qui sautent dans le ravin pour aller le chercher. Pendant 9 minutes on ne savait rien et c’est comme si cela avait duré des heures. Mais après ça a été le soulagement de voir qu’il était vivant". Remco est mal en point mais il est conscient. C’est évidemment le plus important mais les inquiétudes demeurent. La chute est très lourde. Le jeune homme est étendu dans la rocaille 8 mètres en contrebas. Il en ressortira quelques longues minutes plus tard sur une civière et soutenu par une minerve. A son arrivée à l’hôpital la famille et l’encadrement de l’équipe sont encore sous le choc.

A ce moment précis on ne parle plus de cyclisme ou de carrière, la charge émotionnelle est encore trop grande pour les proches de Remco Evenepoel à peine soulagés. Mais ce qu’ils ne mesurent pas encore c’est que ce soulagement est très largement partagé. Ce jour-là, des centaines de milliers de personnes ont retenu leur souffle, ce jour-là Remco Evenepoel n’était plus simplement ‘le Phénomène’ou ‘le Ket de Schepdael’, ce jour-là Remco est tombé… Dans le cœur des Belges. "Dans les jours qui ont suivi la chute on a reçu énormément de messages" se souvient Patrick Evenepoel, "Nous avons reçu le soutien de grands sportifs comme les frères Borlée, Jan Vertonghen, Toby Alderweireld, Yari Verschaeren. Ces gens sont des sportifs de haut niveau et ils comprennent tout de suite les conséquences de ce genre d’accident. C’était un soutien très fort. Mais il n’y a pas que les sportifs, nous avons reçu beaucoup de soutien de personnes que l’on ne connaissait pas. Des personnes qui pleuraient parce qu’elles avaient pitié de nous. Mais il ne fallait pas. Nous avons au moins la chance que Remco soit toujours là. Les parents de Bjorg Lambrecht n’ont plus cette chance et on pourrait en citer d’autres".

Debout, peu importe le prix !

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Remco Evenepoel, en pleine convalescence, retrouve le sourire auprès de sa famille © Instagram @remco.ev

En début de soirée, le premier diagnostic des médecins tombe. Il est lourd, très lourd. Fracture du bassin et contusion au poumon droit. Des blessures qui sont pourtant loin d’effrayer le coureur de 19 ans. "On n’a jamais pensé que sa carrière allait s’arrêter après cette chute. Lorsque j’étais à son chevet deux jours après l’accident" se souvient son papa "il pensait déjà qu’il serait prêt pour le Giro, 15 jours plus tard. Je lui ai dit : Oui tu seras prêt pour le Giro mais celui de l’année prochaine". Et comme souvent, papa a raison. La revalidation sera longue. Mais grâce à son état d’esprit positif et une volonté hors norme Remco Evenepoel, fidèle à sa réputation, se relèvera plus vite que prévu. Un peu trop vite même puisqu’en janvier dernier alors qu’il avait déjà repris le vélo, les médecins lui imposent une pause de 8 semaines. Un coup d’arrêt qui ne l’empêchera pas de retourner en Italie pour retrouver la compétition. Le 8 mai, le Belge prend le départ de son premier grand Tour à Turin.

Le cauchemar est terminé et le miraculé Evenepoel voit presque la vie en rose sur le Giro. Après un très bon chrono inaugural, Remco démontre qu’il est encore capable de suivre les meilleurs en montagne et pointe même à la deuxième place du général au soir de la 10e étape. Mais sur les routes de blanches de Toscane son corps meurtri huit mois plus tôt donne des premiers signes de faiblesses. Malgré des paramètres excellents à l’entraînement et une première semaine plus que rassurante, Remco n’est pas encore tout à fait prêt. Le coup est dur à encaisser et touche Evenepoel au moral, là où ça fait mal. "Quand il a commencé a lâché au Giro, la presse a écrit et dit qu’il avait peur dans les descentes" se souvient Patrick Evenepoel, "mais la première semaine il descendait avec les meilleurs sous la pluie et là personne ne disait rien. Ces remarques lui ont aussi fait du mal, il était très marqué lors de la journée de repos parce qu’il est faux de dire qu’il a gardé une appréhension dans les descentes après sa chute. C’est son corps qui ne suivait plus après 10 jours d’efforts". Si Remco n’a pas attrapé le vertige en descente il n’en reste pas moins marqué psychologiquement par cette chute. En tout cas d’un point de vue affectif. "C’est une journée qui l’a beaucoup changé dans son esprit. A partir de ce moment-là il a commencé à être plus attentif à des petits détails avec ses amis, sa copine et avec nous. Il est devenu plus aimable et il s’est rendu compte à quel point ses proches étaient importants pour lui ".

Décrocher la lune

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Remco Evenepoel a fait ses valises direction Tokyo et les Jeux Olympiques. © Tous droits réservés

Avant ce fameux Tour de Lombardie, Remco Evenepoel avait déjà les étoiles, sur la route de Côme il a voulu décrocher la lune. Une ambition reportée mais certainement pas oubliée. Aujourd’hui c’est à Tokyo qu’il espère retrouver le chemin du succès. Un rêve qui l’habite depuis de nombreux mois.

"Il a travaillé très dur", insiste Patrick Evenepoel. "Les Jeux ont toujours été son objectif prioritaire pour cette année. Le Giro c’était la rampe de lancement vers des entraînements plus intensifs en vue de Tokyo. Il est allé en altitude, il a fait des tests de transpirations et a expérimenté différents types de boissons avec l’Union Belge, le coach fédéral (Sven Vanthourenhout) et avec les médecins d’équipe. C’est pour ça qu’il est parti plus tôt que les autres au Japon, il ne veut rien laisser au hasard. Mais ça ne veut pas dire qu’il fera un résultat. Tout le monde sera très fier s’il y arrive. Mais nous, les parents, nous sommes surtout fiers qu’il soit là où il est après tout ce qu’il a traversé."

Comme toutes les familles, les proches de Remco ne pourront pas soutenir leur protégé au pied du Mont Fuji. Le 24 juillet prochain, dès 4 heures du matin, Patrick Evenepoel se mêlera au fan-club de son fils pour suivre la course en ligne devant un écran géant à Schepdael. Comme eux, des milliers de spectateurs fixeront leur écran avec l’espoir de vibrer pour la Belgique et de pouvoir affirmer qu’ils étaient devant leur télévision le jour où Remco a de nouveau fait chavirer le cœur des Belges.

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