JO Anvers 1920 : Histoires de familles (3/3), avec le fils de Fernand de Montigny

Fernand de Montigny, et le Stade Olympique d'Anvers, dont il a été l'architecte
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Fernand de Montigny, et le Stade Olympique d'Anvers, dont il a été l'architecte - © Jean-François de Montigny

Voici le troisième et dernier épisode de notre mini-série de la semaine.  Elle est consacrée aux récits de ceux qui ont eu la chance d’avoir un médaillé des Jeux Olympiques d’Anvers dans leur famille.

Nous vous avons déjà raconté le parcours de Fernand de Montigny. Il a remporté six médailles olympiques, de 1906 à 1924. A Anvers, il a gagné une médaille d’argent en escrime (en épée par équipes), et une médaille de bronze en hockey sur gazon. Mais en plus, fait extraordinaire et unique, il était aussi l’architecte du Stade Olympique d’Anvers.

Son fils, Jean-François de Montigny, 96 ans, a accepté de nous raconter la très riche histoire d’un homme aux multiples fonctions, passionné par le sport, les Jeux, la beauté d’une maison, l’art en général. Et par bien d’autres choses.

Entretien…

Monsieur de Montigny, vous êtes le fils d’un Olympien de 1920. Qui était aussi l’architecte du Stade Olympique d’Anvers. Considérez-vous votre père plutôt comme un sportif, ou comme un architecte ? Qu’aimeriez-vous que l’on retienne surtout de lui ?

Eh bien, il est très difficile de vous répondre. Parce que mon père était très conscient de l’importance du rôle de l’architecte, pour créer un lieu de vie pour ses clients. Mon père n’a jamais voulu faire des choses extraordinaires. Il voulait faire des maisons où l’on vivait bien, mais qui étaient aussi de belles maisons. Et le sport pour lui était un art. L’escrime est effectivement une discipline très complexe. Il faut être extrêmement rapide, avoir une vue très claire, voir les réactions de l’adversaire. Et l’on se respectait, avec l’esprit sportif d'il y a un siècle. Il ne s’agissait pas absolument de gagner, il s’agissait de se mesurer entre amis. C’était une époque totalement différente, et un état d’esprit qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui. Quand je vois un match de football actuel, avec des joueurs qui hurlent, qui sautent, qui trépignent pour un but marqué, je me dis que ce n’était pas le cas, dans le temps. On considérait la compétition de façon totalement différente : "C’est bien, mon ami, tu as gagné, tu as le point". Vu cet état d’esprit, j’ai beaucoup de mal à vous dire si j’ai préféré entendre mon père parler de sport ou d’architecture. Les deux étaient mêlés. C’était sa vie. Il n’avait pas besoin de mettre une chose en exergue, plus que l’autre.


>> Retrouvez ici tous les articles déjà publiés sur les Jeux olympiques de 1920


Les Jeux Olympiques représentaient-ils quelque chose, pour vous, quand vous étiez petit ? Avez-vous très vite compris ce qu’étaient les Jeux ? En parlait-on régulièrement dans la famille ?

Pas du tout. Mon père en parlait très peu. Sauf quand il rencontrait un ami de sa génération, qui les avait connus aussi. J’ai été très étonné, et j’ai appris beaucoup de choses, quand j’ai trouvé ses archives. Une quantité phénoménale de documents que j’ai découverts dans une malle. J’ai été ébahi, réellement estomaqué.

Donc, c’est une fois devenu adulte, que vous avez pu en parler avec lui ?

Oui. Et puis, quand mon père, beaucoup plus âgé, m’a dit : "Tiens, je vais te donner les médailles des Jeux Olympiques". Mais je dois souligner que quand j’étais petit, j’avais malgré tout appris des choses. Des amis de mon père, des escrimeurs italiens, autrichiens, hongrois, venaient à la maison. Je me souviens de ces repas, de ma mère très heureuse (ma mère était une très belle femme, qui avait son petit succès, dans le monde, quand elle accompagnait papa). Ces dîners étaient pour moi très intéressants. J’étais fils unique, et on m’installait au bout de la table. Et là, j’écoutais tout ce qui se disait. Et j’ai enregistré beaucoup de choses.

On comprend bien que votre père ne se vantait pas de ses exploits aux Jeux Olympiques. Il ne se vantait pas non plus d’avoir été l’architecte du Stade Olympique ?

Absolument pas. Il avait toujours voulu ce stade. Et le fait d’avoir pu le réaliser, dans des conditions extraordinaires, cela vaudrait aussi une médaille olympique. Il a fallu aménager un stade en seize mois, avec les moyens de l’époque. Et il ne faut pas oublier qu’on sortait à peine de la guerre. C’était extraordinaire, mais il ne s’en est jamais vanté. Pour lui, c’était normal. Il avait réussi quelque chose qu’il avait toujours imaginé.

Cela vous attriste-t-il que cent ans plus tard, on ne peut plus voir ce stade debout ?

Oui, j’avoue sincèrement que cela me ferait plaisir de pouvoir aller sur place avec mes enfants et surtout mes petits-enfants. Et de pouvoir leur montrer quelque chose qui a été fait par leur arrière-grand-père. Mais voilà, c’est la vie. Je suis habitué aux choses qui passent. J’en ai beaucoup vu, dans ma vie. Quand on est né en 1925, on a d’abord vécu les conséquences de la Première Guerre mondiale. Ensuite, même si je n’avais que cinq ou six ans, j’ai ressenti la Grande Crise. On a dû se serrer la ceinture dans toutes les familles, à ce moment-là. On a payé les pots cassés pendant quelques années. Et puis, j’ai connu la Deuxième Guerre mondiale. Nous avons eu la chance de ne pas avoir faim, parce que mes parents ont vendu par-ci par-là quelques œuvres d’art, et on s’en est sortis. Nous étions parmi les privilégiés. Mais j’ai vécu beaucoup de choses. J’ai vu des professeurs emmenés par la Gestapo en plein milieu des cours. J’ai assisté à cela, dans la classe. C’est l’horreur, le sang se glace. Le moment où on entend : "Monsieur, la Gestapo est là". Le professeur est devenu blême. Il s’est levé, il a pris sa mallette, et il nous a dit : "Je compte sur vous". Il est sorti, et on ne l’a plus jamais vu. J’ai perdu trois professeurs, ce jour-là. Après cela, on devient plus philosophe, et on relativise beaucoup de choses. Les gens en sont parfois étonnés, mais à propos du Stade Olympique, je ne peux que dire : "Oui, je regrette qu’il ne soit plus là, mais cela fait partie des choses de la vie".

Vous disiez que les Jeux Olympiques n’étaient pas très présents, dans les conversations, en famille. Mais vous, aimez-vous parler des Jeux Olympiques, et des performances de votre papa, avec vos enfants et vos petits-enfants ?

Ce sont surtout eux qui m’interrogent. Les Jeux Olympiques sont maintenant un événement mondial. Alors, forcément, savoir qu’ils ont un arrière-grand-père qui a eu des médailles, et me voir sortir ces médailles d’un tiroir, c’est quelque chose d’extraordinaire, pour eux. D’ailleurs, l’un de mes petits-fils a été très malin. Il m’a dit : "Daddy, je ne te demanderai rien, et je ne sais pas si tu comptes me donner quelque chose. Mais si tu me donnes quelque chose, s’il te plaît, que ce soient les médailles". Cela les intéresse. Mais pas seulement les Jeux de 1920, plutôt la grandeur et la gloire des Jeux Olympiques. Ils voient les champions monter sur les trois marches du podium. Dans le temps, cela ne se passait pas comme ça. C’est le Roi Albert qui remettait tout simplement une médaille. Et la médaille n’avait pas de ruban, donc on ne la passait pas autour du cou. On ne l’embrassait pas comme maintenant, on ne la montrait pas fièrement. Non, on la mettait gentiment en poche, on remerciait, "Merci, Sire", et on s’en allait. On rentrait à la maison, on la montrait à son épouse, et puis c’était tout.

Donc, si on vous comprend bien, vous avez toujours les médailles de votre papa. Vous arrive-t-il de les regarder ? Et que ressentez-vous alors, un siècle plus tard ?

Oui, je les regarde de temps en temps. Je les regarde quand un petit-fils ou un arrière-petit-fils vient à la maison, et que je veux les montrer. Mais sinon, elles sont enfermées dans une belle boîte, et voilà. Que voulez-vous, je n’ai pas à me vanter de quelque chose que mon père a gagné.

Mais vous pourriez être ému…

Je suis surtout admiratif. Imaginez… Un homme qui, comme architecte, doit surveiller un chantier, veiller à ce qu’il aille vite, à ce qu’on ne fasse pas d’erreur, pour ne pas dépasser le budget limité. Et, en même temps, cet homme doit s’entraîner, aussi bien pour le fleuret que pour l’épée, et suivre ses copains de l’équipe de hockey. Imaginez quelqu’un faire tout cela, dans les mois qui ont précédé les Jeux Olympiques. Et il a terminé le stade à temps, pour l’inauguration en mai (les Jeux ont commencé en août). C’est quand même quelque chose d’extraordinaire. Les journaux, à l’époque, et même les journaux bruxellois, ont félicité les Anversois pour ce tour de force. Sans vouloir mettre mon père sur un piédestal, il a réussi là quelque chose de phénoménal, avec son associé, Monsieur Somers. Lui, c’était l’homme qui allait sur le chantier et qui surveillait. C’était un technicien. Et papa était l’artiste du duo.

Quand vous étiez petit, votre papa faisait encore de l’escrime ? Vous l’avez vu faire du sport ou bien vous ne l’avez connu que comme architecte ?

Oh mon Dieu… Papa et moi, nous nous provoquions encore à la salle d’armes quand il avait septante ans. Il tirait encore, et il gagnait encore. Par la finesse de son jeu, il s’imposait face aux jeunes, qui étaient plus intrépides. Il avait sa grande expérience du fleuret et de l’épée, et il arrivait encore à les battre…

Et il arrivait à vous battre aussi ? Vous avez fait de l’escrime et du hockey, comme lui ?

J’ai fait de l’escrime. Et j’ai pratiqué le hockey au Beerschot, bien sûr, ça se devait. Mais je n’ai pratiqué aucun sport à un haut niveau. Je vais vous dire pourquoi. Où que j’aille, la première chose qu’on me disait était : "Ah, tu es le fils de Fernand ? Et bien, on va voir ce que tu es capable de faire."

Donc vous avez commencé, mais vous vous êtes arrêté tout de suite…

Mais comment voulez-vous faire quelque chose quand, d’emblée, on s’attend à ce que vous soyez le meilleur ? Ça vous décourage complètement. Je n’aurais peut-être pas dû m’arrêter; j’aurais peut-être dû être plus courageux. Mais non, on a manqué de psychologie avec moi, franchement.

Votre père aurait-il voulu que vous alliez aux Jeux Olympiques ?

Non, je crois que mon père a été très sage. Il a rapidement compris que je n’étais pas excellent dans cet art-là. Et donc, il n’a pas insisté. Il a été très raisonnable, et je lui en sais gré.

Que ressentez-vous, quand vous regardez une cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques ?

J’avoue que mon épouse et moi, nous regardons chaque ouverture et chaque clôture avec beaucoup d’attention. Parce qu’on se rend compte qu’effectivement, quelqu’un de très proche a vécu cela. Et que mon père, jusqu’à septante ans, a eu la chance de suivre également ces événements, à la télévision. Il n’a pas uniquement participé aux Jeux comme sportif. Il a aussi été juge olympique de patinage artistique. Ah oui, il a fait de tout… Je l’entendais commenter les figures des grands patineurs, devant la télé, et c’était un délice.

Et pourquoi est-il devenu juge en patinage, et pas arbitre de hockey ou juge en escrime ?

Parce que c’était un excellent valseur. Et très tôt, il s’est mis au patinage. Il a même fait du hockey sur glace. Alors, faire du hockey sur glace et en même temps être fleurettiste, avouez que c’est être un sportif éclectique…

Pour réussir en sport, il faut une certaine rigueur. Pour réussir en architecture, et pour que tout ne s’écroule pas, il faut une certaine rigueur, aussi. Y avait-il de la rigueur, dans l’éducation que votre père vous a donnée ?

Oui, sur le plan de l’éthique, et sur le plan de l’honnêteté.

La même question, en changeant un mot… Vous l’avez dit, il considérait qu’être escrimeur, c’est être un artiste. Et être architecte, c’est être un artiste, aussi. Y avait-il quelque chose d’artistique, dans l’éducation qu’il vous a donnée ?

Oui. Dans la famille nous avons toujours été de très bons dessinateurs. Depuis trois ou quatre générations, presque tout le monde dessine, avec assez bien de succès. Il y a une tendance artistique, dans la famille. Nous n’avons aucun mérite, mais il y a quelque chose, oui.

Pour terminer, avez-vous une anecdote à nous raconter, qui concerne les Jeux Olympiques d’Anvers ? Une histoire insolite, originale, ou drôle ?

Oui, mais ce n’est pas drôle. C’est quelque chose qui lui est arrivé et, pardonnez-moi l’expression, il en a eu gros sur la patate. Il faut savoir que mon père a eu un petit différend avec le Comte de Baillet-Latour (NDLR, président de la Commission Exécutive des Jeux d’Anvers). Mon père avait dessiné les écuries du château de Baillet-Latour. Et il n’avait pas été payé. Le Comte avait simplement invité mon père à déjeuner, dans l’un des deux Cercles anversois les plus réputés. Papa avait trouvé un peu saumâtre que Baillet joue le grand seigneur, et l’invite simplement à déjeuner pour payer un travail. Baillet était très conscient que papa lui en voulait. Un jour, le Roi Albert est venu visiter le chantier du stade. Bien entendu, Baillet-Latour était présent, pour le recevoir. Et il s’est arrangé pour que mon père soit absent à ce moment-là. Il lui a dit : "Fernand, il y a l’entrepreneur qui te demande, là-bas, parce que quelque chose ne va pas, et tu devrais aller l'aider". Il a envoyé mon père aux cent mille diables, de l’autre côté du stade.

Et il n’a pas vu le Roi ?

Pas ce jour-là, non. Mais il l’avait déjà vu auparavant. Ma famille a toujours été très intéressée par l’aviation. En 1909, a été organisé le premier meeting d’aviation à Anvers. Vous allez rire, parce qu’il n’y a pas grand-chose à dessiner, mais c’est mon père qui avait dessiné l’endroit. Le futur Roi Albert, qui était alors le Prince Albert, est venu. Et mon père lui a rendu service. Il a reçu un télégramme du Roi Léopold II. Le message disait qu’Albert avait l’interdiction de monter dans un avion. Mon père s’est arrangé pour que le Prince reçoive le télégramme trop tard, en descendant de l’avion…

Mais il aurait pu être responsable de sa mort…

Eh bien écoutez, à l’époque, même quand les avions tombaient, ils ne tombaient que d'une hauteur de vingt mètres. On cassait du bois, on cassait beaucoup de bois, mais on ne se cassait pas la pipe…

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