JO Anvers 1920 : Histoires de familles (2/3), avec la petite-nièce et filleule de Victor Boin

Evelyn Titeca avec son grand-oncle, Victor Boin
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Evelyn Titeca avec son grand-oncle, Victor Boin - © Evelyne Titeca

Victor Boin restera à jamais dans l’histoire des Jeux, puisqu’il est le premier athlète à avoir prêté le "Serment Olympique", lors d’une cérémonie d’ouverture. Et donc d’avoir promis, au nom de tous les sportifs en compétition, de respecter les règles, l’éthique, le fair-play.

Le Serment Olympique, écrit par le Baron Pierre de Coubertin, le père des Jeux modernes, a été prononcé pour la première fois par Victor Boin, à Anvers, en 1920.

Nous vous avons déjà raconté la vie, et les exploits, de Victor Boin, triple médaillé olympique, escrimeur, joueur de water-polo, nageur, as de l’aviation, héros de guerre, journaliste, directeur de théâtre, dirigeant sportif.

Cette fois, nous vous proposons le témoignage de quelqu’un qui l’a bien connu, sa petite-nièce et filleule.

Entretien…

Evelyn Titeca, quand on vous parle de Victor Boin, on voit un grand sourire sur votre visage. On a l’impression que vous avez des souvenirs grandioses de celui que vous appeliez sans doute "Parrain"…

Je l’ai toujours appelé Parrain. En fait, c’était le frère de ma grand-mère, donc c’était mon grand-oncle. Mais je n’ai jamais eu l’impression d’avoir un vieux parrain. Pour moi, c’était l’homme le plus jeune, le plus drôle, le plus accessible, de mon entourage familial. Et celui avec lequel je préférais être. On a tissé des liens incroyables, Parrain et moi. C’est quelqu’un qui a marqué toute mon enfance, toute mon adolescence, toute ma vie adulte. Quand je me suis mariée, j’ai demandé qu’il soit dans la suite de mon mariage, alors qu’il avait déjà un certain âge. Je n’imaginais pas ce jour, qui était un grand jour, sans lui tout près de moi. Et je l’ai obtenu, bien sûr.

Ces bonnes relations venaient-elles de l’attention qu’il vous portait, et de ce qu’il vous racontait ? C’était quelqu’un d’intéressant, quelqu’un de drôle ? Pourquoi y avait-il cet amour entre vous ?

Je me souviens qu’il me racontait des choses passionnantes, même quand j’étais toute petite. Quand il arrivait, je quittais les jeux des autres, parce que je préférais être près de lui. Je savais qu’il allait me raconter quelque chose qui allait m’intéresser. On adorait le football dans la famille, et Parrain avait toujours des places d’honneur, dans les tribunes, notamment pour les grands Belgique/Hollande et Hollande/Belgique de l’époque. Et on y allait avec Parrain. Il avait un grand ami, Luc Varenne. Quand Parrain et Luc Varenne étaient ensemble, je voulais passer mon temps à les écouter. Je voulais être près d’eux, et nulle part ailleurs.


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À quel moment avez-vous pris conscience que votre parrain était une personnalité publique ? Avez-vous toujours su que c’était quelqu’un qui était important dans le milieu du sport ?

J’ai vraiment eu conscience de son importance quand on a commencé à parler du sport pour les personnes handicapées. Il nous avait parlé de son projet, à mon père, ma mère et moi. Nous en avons été terriblement touchés. Il a participé à la création de compétitions sportives pour handicapés. Il savait que mon père était toujours attentif au handicap, en raison de son métier de psychiatre. Il voyait des handicapés mentaux à longueur de journée. Parrain avait ce projet, avec d’autres personnes, et d’autres associations. Cela m’avait d’autant plus interpellée que j’entamais des études de psychologie. Je l’écoutais, et je me disais toujours, "pourvu que ça aille, pourvu qu’il réussisse". Et il a réussi. Et puis, trois ans après sa mort, sa femme, Yvonne, a créé le "Prix Victor Boin", qui récompense l’athlète handicapé le plus méritant de l’année. Au début, on remettait ce prix dans le petit stade "Victor Boin", au Heysel. Ma mère et moi, nous n’aurions raté une édition pour rien au monde. A chaque remise de prix, on continue à rappeler qui était Parrain. Ce sont des moments que j’aime beaucoup, parce que je repense à lui. Ensuite, le prix a été remis à l’Hôtel de Ville de Bruxelles. Et j’ai toujours amené quelques-uns de mes dix petits-enfants à la cérémonie. Un jour, l’un de mes petits-fils, qui devait avoir quatorze ans, a été tellement passionné par l’athlète récompensé, qu’il est resté avec lui toute la soirée, à parler. Il est parti de là en disant : "Si un jour il m’arrive quelque chose, je sais qu’il y a des gens courageux, qui peuvent aller au-delà du handicap". Evidemment, on a alors beaucoup parlé de Parrain. Mes enfants et mes petits-enfants connaissent très bien son histoire. C’est quelqu’un dont on parle facilement en famille.

Quand vous étiez petite, puis adolescente, il vous parlait beaucoup des Jeux Olympiques auxquels il avait participé ?

Il en parlait quand on lui posait des questions, mais sinon c’était un homme discret. Si, à quatorze ans, on m’avait demandé dans quels sports il avait reçu des médailles, j’aurais probablement pu répondre très facilement que c’était en water-polo, parce que j’avais des souvenirs de petite fille. Il était là avec moi, j’étais dans la piscine, et je pouvais passer un peu de temps avec les joueurs de water-polo qu’il dirigeait. Je savais aussi qu’il faisait de l’escrime. Mais je savais beaucoup mieux que c’était l’athlète qui avait prononcé pour la première fois le Serment Olympique. Ça, tout le monde le savait, dans la famille. Mais je ne me rappelle pas qu’il ait dit une seule fois : "Je suis si fier d’avoir été choisi". Jamais. Se vanter n’était pas dans ses gênes. Pourtant, il a fait beaucoup de choses. On le taquinait souvent à ce propos. "C’est incroyable, si tu es invité dans une compétition sportive, tu parviendras à parler de musique. Si tu es invité au Concours Reine Élisabeth, tu parleras de Sport. Tu sais parler de tout, mais jamais au bon endroit". C’était vrai, c’était tout lui. Et c’était très drôle.

Gardait-il quelques-uns de ses trophées chez lui ? Vous montrait-il ses médailles ?

Non. Mais dans son bureau il y avait la fameuse photo le montrant en train de prêter serment à Anvers. Il y avait aussi, et c’est une chose qui m’avait beaucoup frappée, un petit cadre d’un artiste qui s’appelait Pierre Ochs. C’était un caricaturiste. Pendant la guerre, il avait fait, pour un journal, des dessins qui n’avaient pas plu aux Allemands. Et il avait été arrêté et interné à Breendonk. Parrain, qui était son ami, est allé là-bas, et il a obtenu que Pierre Ochs sorte. Mais de cela, Parrain ne parlait pas. Il avait fait preuve d’un grand courage, mais je ne l’ai appris que plus tard. Parrain n’était pas un homme vantard. Mais c’était quelqu’un de drôle, qui savait faire des blagues. Et des blagues intelligentes. Quel homme…

Vous a-t-il, malgré sa discrétion, raconté quelques anecdotes concernant sa participation aux Jeux Olympiques d’Anvers ?

Eh bien non, je n’ai pas de souvenirs qu’il m’ait raconté, par exemple, les festivités, les soirées passées après les compétitions. J’ai mieux compris beaucoup de choses plus tard, par mes parents. Les Jeux Olympiques de 1920 venaient juste après la guerre. Et on n’avait pas envie d’organiser de grandes fêtes. On était simplement heureux d’être vivants, et de pouvoir participer à des Jeux Olympiques. Je suis sûre que Parrain pensait à tous ceux qui étaient morts pendant la guerre. Je crois qu’en 1920, et puis après, on ne parlait pas de ces Jeux comme d’un grand événement. On pensait plutôt à faire à nouveau quelque chose de positif. C’est comme cela que je revois les choses.

Dans votre famille, toutes les générations se sont toujours intéressées au sport, et aux Jeux Olympiques, parce que Victor Boin a existé ?

Mes enfants et mes petits-enfants sont tous des passionnés de sport, et font tous du sport. Ils adorent tous les Jeux Olympiques, et connaissent les athlètes belges. Et ils connaissent tous Parrain Boin. Ils sont tous capables de dire exactement ce qu’il a fait, et ce qu’il a gagné. Comme je le disais, mes petits-enfants sont à peu près tous venus à la remise du "Prix Victor Boin", et ont entendu ce qui se disait sur lui, à cette occasion. Et ils en ont parlé entre eux, parce qu’ils sont très proches les uns des autres. Victor Boin reste très vivant, dans la famille.

Est-il important, pour vous, que son nom ne soit pas oublié ?

Je pense que c’est très important. Peut-être pas parce qu’il a été un athlète qui a fait des choses assez remarquables aux Jeux Olympiques de 1920, mais surtout parce qu’il a fait partie de ceux qui ont permis aux handicapés de faire du sport. Je trouve cela extraordinaire. Et je vous dirais que cela représente bien Parrain. Il ne se vantait pas de ce qu’il avait fait, mais il se demandait comment il pouvait aider les autres. Je serais triste, si on oubliait qu’on remet chaque année un prix qui porte son nom à un jeune handicapé. L’un de mes enfants ou de mes petits-enfants pourrait avoir un accident de voiture et devenir handicapé. Le nom de Victor Boin et le "Prix Victor Boin" rappellent que cela peut arriver à tout le monde. Et le sport peut sauver le moral des handicapés. Quand on les voit faire du sport, ils s’amusent, ils rient, ils ne se plaignent pas.

Votre parrain a fait énormément de choses dans sa vie. Et rien qu’en sport, il a touché à beaucoup de disciplines. L’avez-vous vu faire du sport jusqu’à la fin de sa vie ?

Eh bien non, je ne me rappelle pas l’avoir vu faire du sport. Si, quand j’étais petite, et que je prenais mes cours de natation, je le voyais au bord de la piscine, avec les jeunes qu'il entraînait. Donc, oui, je l’ai vu faire du water-polo. Ça, c’était en 1943. Mais plus tard, je ne l’ai plus vu pratiquer du sport. Jamais de l’escrime, en tout cas. Il aimait marcher, en revanche.

Avez-vous eu l’occasion de rencontrer d’autres descendants d’Olympiens de 1920, et de parler de vos ancêtres respectifs ?

Non, jamais. J’aimerais beaucoup, évidemment, pourquoi pas. Ils auraient sans doute d’autres souvenirs, que j’adorerais entendre.

Victor Boin est quelqu’un qui vous a appris beaucoup de choses sur la vie et sur le comportement qu’il faut avoir dans la vie ?

Énormément. Il me disait, par exemple : "Tu joues bien au tennis, mais tu sais, il y en a qui jouent mieux que toi. Simplement, fais le mieux possible. Ce n’est pas grave d’être battue. Tu verras, on apprend beaucoup dans ces cas-là". Lui, il avait beaucoup appris de ses victoires et de ses défaites. Il venait parfois me voir jouer. Il avait toujours un petit mot pour moi, quand j’étais battue, et me promettait que j’en retirerais du positif. Il me racontait que quand il avait subi des défaites, en escrime, il s’était dit : "Comment est-ce possible ?", mais qu’aussitôt après, il reconnaissait que ce jour-là, son adversaire était meilleur. Mon père me disait la même chose. Et cela me réconfortait.

Il n’y a personne, dans la famille, qui ait eu envie d’aller un jour au Jeux Olympiques, comme lui ?

Non, parce que je ne pense pas que quelqu’un ait atteint un niveau suffisant pour l’envisager. Ce sont de bons sportifs, mais pas au point de rêver aux Jeux. Le fils de Parrain Boin, Camille Boin, faisait de l’escrime aussi, à un bon niveau. Mais je n’ai jamais entendu dire qu’il voulait aller aux Jeux Olympiques. Les Jeux sont tellement mythiques que pour pouvoir en rêver, il faut avoir un haut niveau.

Cela vous fait quoi de regarder une cérémonie d’ouverture de Jeux Olympiques à la télévision ? Et que ressentez-vous au moment du Serment Olympique ?

Chaque fois c’est la même chose, je suis bouleversée. Je ne regarde jamais une cérémonie d’ouverture sans avoir l’un de mes enfants ou de mes petits-enfants près de moi. J’ai besoin que l’on se dise qu’on est ensemble. Je n’oserais pas regarder cela toute seule, tellement je suis émue. Pour moi, c’est le moment le plus important des Jeux Olympiques. C’est une émotion que je ne peux pas expliquer. L’image me revient, évidemment, de Parrain qui a été le premier à prêter le Serment Olympique. Je suis très fière de lui, mais je crois qu’à l’école, aucune de mes copines ne savait qu’il était de ma famille. Je ne me suis jamais vantée de cela. Et Parrain n’aurait pas du tout aimé que je le fasse. Même maintenant, mes meilleures amies ne le savent pas.

Vous arrive-t-il souvent de regarder des photos de lui, dans vos albums de famille ? De regarder une médaille qu’il a gagnée ?

Quand je veux me replonger dans mes souvenirs, et cela m’arrive, j’emmène l’un de mes petits-enfants au Sportimonium (NDLR, le Musée du Sport, à Zemst). Et nous allons voir la "chambre Victor Boin". C’est une salle qui lui est consacrée, mais je dis "la chambre", parce que le décor est reconstitué comme dans mes souvenirs, quand j’allais chez lui. Ils ont bien restitué l’ambiance. Là-bas, il y a ses médailles. Roger, son petit-fils, a tout donné au Sportimonium, et je trouve cela très bien. Comme cela, tout n’est pas éparpillé. Moi, ça me plaît.

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