1920-2020, le centenaire des JO d'Anvers : 2626 athlètes, dont 65 (!) femmes

La nageuse américaine Ethelda Bleibtrey, triple championne olympique à Anvers
8 images
La nageuse américaine Ethelda Bleibtrey, triple championne olympique à Anvers - © Droits réservés

En juillet 2021, aux Jeux de Tokyo, la parité sera respectée pour la première fois dans l’histoire de l’olympisme. Il y aura 50% d’athlètes masculins, et 50% d’athlètes féminines. Il y a cent ans, aux Jeux d’Anvers, on en était loin. Très loin, même. Les archives ne sont pas très précises, les chiffres diffèrent de quelques unités, mais si l’on considère comme fiables les statistiques émises par le Comité International Olympique, il y avait, en 1920, 2626 sportifs aux Jeux Olympiques d’Anvers, dont 65 femmes.

Et encore, on peut considérer que c’était déjà "beaucoup", tant le Baron Pierre de Coubertin, le rénovateur des Jeux, était opposé à la présence des sportives dans les stades et les salles. Il a eu une idée de génie, en créant les Jeux Olympiques modernes. Mais à côté de cela, il était réactionnaire, plutôt raciste, plutôt colonialiste, plutôt misogyne. Et à l’époque, cela ne choquait pas grand monde.


>> Retrouvez ici tous les articles déjà publiés sur les Jeux olympiques de 1920


Pour Pierre de Coubertin, "une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte". C’est ce qu’il déclarait en 1912. Il estimait que "le véritable héros olympique est l’adulte mâle individuel". Et il ajoutait que "le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs". Hôtesses à côté des podiums, c’est acceptable ; lauréates sur les podiums, cela ne va pas…

Julie Gaucher connaît bien le sujet. Elle a écrit "De la 'femme de sport' à la sportive", paru aux Editions du Volcan. "Pierre de Coubertin va faire quelques petites concessions, puisque des femmes vont participer aux Jeux Olympiques, en tennis, dès 1900. Elles vont aller dans les bassins de natation et participer aux compétitions de plongeon en 1912. Mais elles restent dans des disciplines qui sont à la marge. Et elles ne participent surtout pas aux épreuves d’athlétisme. Elles n’y auront droit qu’en 1928".

Quelques sports féminins sont mieux "tolérés" que d’autres

Avec certaines disciplines, on était moins radicaux, il y a un siècle. "Il y a des sports qui correspondent aux stéréotypes que l’on a de la féminité. Je pense par exemple à la natation. On a toujours l’image de la naïade. Cela peut paraître surprenant, puisque les corps des nageuses sont relativement dévêtus. Mais l’imaginaire aquatique convient, à l’époque, à l’élément féminin".

Et il y a des sports qui sont alors considérés comme des loisirs pour l’aristocratie. Donc il n’est pas choquant de voir des femmes les pratiquer. "Le tennis, le tir à l’arc, l’équitation, sont des sports élitistes de l’époque. Les femmes aisées les pratiquaient, dans les garden-parties, aux côtés des hommes. Et ces sports-là vont être autorisés assez tôt, aux Jeux Olympiques."

Mais pour les autres sports, c’est plus compliqué. Voir des femmes les pratiquer est impensable. "Il y a toute une série d’arguments qui vont construire ces théories rejetant les femmes des terrains de sport. Ou plutôt, qui vont les admettre comme spectatrices, mais pas comme actrices. Il y a tout ce qui est de l’ordre de la décence. Une femme qui pratiquerait un sport, ce serait indécent. Ce sont des discours que l’on retrouve chez les théoriciens catholiques. Les manuels de morale ont le vent en poupe, à l’époque, et ce sont des phrases que l’on retrouve, 'les femmes ne doivent pas pratiquer de sport, ou doivent pratiquer avec une certaine retenue'. Ce qui veut dire 'en dehors de toute logique compétitive'. Et si elles font du sport, elles portent des tenues inappropriées, jupes longues, talons, grands chapeaux, etc. Et à ce type de discours va s’ajouter un discours médical. On va considérer que le sport peut être dangereux, parce qu’il suppose des efforts violents. Qu’il peut être dangereux pour les corps soi-disant faibles des femmes. On a beaucoup de discours, notamment, autour du vélo. Les femmes ne peuvent pas faire de vélo parce que cela les mettrait en danger, notamment dans leurs fonctions reproductrices. Cela endommagerait l’organe utérin, en fait, selon les croyances de l’époque."

Une femme en plein effort, quel scandale !

Et puis, il y a l’image de la femme. Une femme en plein effort, une femme en sueur, cela aurait choqué Pierre de Coubertin et ceux qui pensaient comme lui. "Cela aurait choqué, et cela a choqué, d’ailleurs. Et pas seulement au début du siècle. En 1928, des épreuves féminines d’athlétisme sont pour la première fois au programme des Jeux Olympiques. Lors du 800 mètres, l’une des participantes arrive fatiguée et s’allonge dans l’herbe. Toute compétition demande un effort particulier, y compris pour les hommes. Mais là, cela n’a pas été accepté. Les journalistes se sont déchaînés. On a vu dans l’épuisement de cette concurrente l’une des preuves que les femmes ne peuvent pas courir un 800 mètres. Et cette course sera supprimée du programme olympique jusqu’en 1960. Voilà pour la petite histoire, mais cela montre que oui, l’effort, la sueur, cela dérange".

La femme sportive, c’est un sujet qui intéresse également les romanciers, dans la première partie du vingtième siècle. "On a beaucoup de romans, issus de la littérature populaire, destinés aux ouvriers, aux artisans, qui parlent de l’éducation des jeunes filles, et qui montrent des contre-exemples de sportives. La sportive, c’est celle qui va trop loin. La jeune fille doit faire de l’éducation physique, et pas du sport."

Les femmes aux Jeux Olympiques d’Anvers

On l’a dit, les femmes n’étaient pas très nombreuses, aux Jeux Olympiques d’Anvers. Environ 2,5% des athlètes étaient des femmes. Aux Jeux de Stockholm, en 1912, on était à 2%. La cause des femmes n’a donc pas beaucoup progressé en huit ans. Mais il y en avait quelques-unes. Pierre de Coubertin n’avait pourtant pas changé d’avis. "Elles sont présentes, toujours dans les mêmes types de disciplines. En natation, on leur ouvre le 100 mètres (c’était déjà le cas à Stockholm). On ajoute une nouvelle épreuve, le 300 mètres nage libre. Et il y a le relais. En plongeon, elles étaient déjà à Stockholm, pour le plongeon "ordinaire", comme on le dit dans le rapport officiel. Anvers leur permet de concourir en plongeon de tremplin. En tennis, on les retrouve en simple, en double dames et en double mixte. Et elles sont aussi présentes en patinage, dans les concours de figures pour dames et de figures en couples. Autant dire qu’on a des pratiques qui sont fortement ancrées dans le milieu aristocratique, ou des pratiques qui ne remettent pas en cause l’image traditionnelle que l’on a de la femme, faite de grâce. Et il y a quelque chose dont on parle moins, ce sont les concours d’art, qui étaient organisés aux Jeux Olympiques, et auxquelles les femmes ont pris part. Et en peinture, c’est une femme, la Française Henriette Brossin de Polanska, qui va gagner la médaille d’argent. C’est un peu en marge, elle n’était pas vraiment une sportive, mais elle est médaillée olympique."

Alors, pourquoi les dirigeants de l’olympisme ont-ils invité des femmes aux Jeux Olympiques d’Anvers, et en avaient-ils invité, très timidement, dès les Jeux Olympiques de Paris en 1900, puisqu'ils étaient si réticents ? Julie Gaucher tient à rectifier. "Je ne parlerais pas d’invitation, je parlerais d’ouverture. On a laissé la porte ouverte, sur certaines pratiques. On n’est pas allé chercher les sportives. Mais elles existaient, donc on en a tenu compte. Et puis, le Baron Pierre de Coubertin, c’était un aristocrate. Donc, finalement, il veut bien laisser concourir les femmes de sa classe sociale. Il y a quelque chose de cet ordre-là. Ce qui est intéressant, c’est que dans le rapport officiel, on va retrouver toute une série de statistiques, mais on n’a aucun chiffre précis qui concerne la participation féminine. Et je pense que c’est une volonté assez symbolique, de l’institution, de gommer cette présence, par ce silence. En tout cas, je l’interprète comme ça. On ne veut pas la mettre en évidence ou en valeur."

Les femmes s’étaient mises au sport pendant la guerre

En ce qui concerne l’athlétisme, déjà considéré à l’époque comme le premier sport olympique, le "non à la présence des femmes aux Jeux Olympiques" a perduré jusqu’en 1928. Les femmes ont dû se battre âprement, et pendant longtemps. Et si elles ont fini par obtenir gain de cause, elles le doivent à Alice Milliat, une femme qui a gagné des courses d’aviron, mais qui a fait beaucoup plus que cela.

Le sport féminin s’était beaucoup développé, en Europe, pendant la Première Guerre mondiale. "La guerre a eu une incidence considérable sur les mentalités et sur la reconnaissance de la femme. Les hommes étaient au front, et les femmes se sont chargées de tout. Elles ont été appelées 'les grandes remplaçantes'. Elles ont pris des places qui étaient jusqu’alors réservées aux hommes. Et en même temps, elles sont entrées sur les terrains de sport. En 1917, sont organisés les premiers matches de football féminins en France, à l’initiative d’Alice Milliat, et les premiers cross. Après la guerre, il y a eu une volonté de vivre, de joie de vivre, qui a eu une incidence directe sur le développement du sport, masculin et féminin. Et les femmes ont trouvé leur place. Elles avaient goûté aux joies du sport pendant la guerre, et elles ont voulu continuer. Le statut de la femme s’est globalement amélioré, au moins durant les années 20. Il y a eu un vent d’émancipation, dans les 'Années folles', qui sera déjà mis à mal dans les années 30. Et cela va avoir des conséquences directes au niveau sportif".

Alice Milliat, l’héroïne oubliée

Mais, après la guerre, les femmes ne peuvent toujours pas s’inscrire dans les clubs, qui sont masculins. "En 1917, naît la Fédération des Sociétés Féminines et Sportives de France. Alice Milliat va en être élue présidente en 1919. Et à partir de ce moment-là, elle va tout faire pour développer le sport féminin, à l’échelle nationale et internationale. En 1919, elle va demander à Pierre de Coubertin d’intégrer l’athlétisme féminin aux Jeux Olympiques. Elle se voit opposer un refus ferme et définitif. Et face à ce refus, elle va mettre en place, à partir de 1922, les 'Jeux Féminins'. Elle les appelle d’abord les 'Jeux Olympiques Féminins', mais on lui refuse cette appellation. En tout cas, le mouvement sportif féminin va s’instituer, en marge du mouvement olympique, puisque le mouvement olympique refuse les sportives. Et ce qui est intéressant, c’est qu’au cours de ces Jeux Féminins, à Paris, il y a des épreuves d’athlétisme. Et même essentiellement des épreuves d’athlétisme. Et les femmes montrent à quel point elles sont capables de courir, capables de sauter, capables de lancer. Alice Milliat a, en quelque sorte, voulu donner à Pierre de Coubertin les preuves de la compétence des femmes. Elle a voulu montrer que tout se passait bien, pour pouvoir réclamer une fois de plus une place aux Jeux Olympiques, pour l’athlétisme féminin".

Ces Jeux Féminins sont réédités en 1926, à Goeteborg. Il y a de plus en plus de participantes et d’intérêt pour ces compétitions. "Face à la montée en puissance de ces Jeux, on va accepter d’introduire l’athlétisme féminin aux Jeux Olympiques de 1928. Il n’y avait que deux solutions. Soit on laissait les Jeux Féminins se développer en marge, et on n’avait aucun contrôle dessus ; soit on les récupérait, pour pouvoir mieux les contrôler. Il faut savoir qu’aux Jeux Olympiques de 1928, il y avait beaucoup moins d’épreuves féminines d’athlétisme qu’il n’y en avait aux Jeux Féminins. Donc, déjà, les femmes étaient perdantes". Les Jeux Féminins ont encore eu lieu en 1930, à Prague, et en 1934, à Londres. Ils ont ensuite disparu.

Alice Milliat peut être considérée comme quelqu’un de très important, pour le sport féminin, donc pour le sport en général. Et pourtant, aujourd’hui, son nom est inconnu du grand public. "C’est complètement fou, son histoire est passée sous silence. Il y a eu une volonté de sa part de sortir du mouvement sportif. Elle était fatiguée, à la fin de sa vie. Mais elle a effectivement été gommée de l’histoire, comme beaucoup de personnages féminins. Ce n’est pas un hasard si l’historienne Michelle Perrot a écrit un livre qui s’intitule 'Les Femmes ou les silences de l’histoire'. Finalement, les grandes femmes et les femmes de l’histoire sont la plupart du temps passées sous silence. Il y a une réactualisation aujourd’hui, puisque quelques stades ont pris le nom d’Alice Milliat. On réactive sa mémoire, en quelque sorte. On a créé une 'Fondation Alice Milliat'. Il y a des choses qui sont en train de bouger, mais elle reste toujours un personnage uniquement connu du cénacle des historiens du sport."

Elles ont fait sensation à Anvers

On l’a compris, Alice Milliat a essayé d’augmenter la présence des femmes aux Jeux Olympiques d’Anvers, mais sans succès. Mais parmi celles qui étaient là (elles étaient donc 65), certaines ont réussi à marquer les esprits. Elles n’ont heureusement pas concouru à Anvers dans l’indifférence générale. Suzanne Lenglen, par exemple, championne olympique en simple et en double mixte en 1920. "C’est une figure iconique, on l’a surnommée 'la danseuse des terrains de sport'. Elle ne remettait pas en cause l’idéal féminin, même si elle recherchait la performance. Elle est restée féminine, dans la logique traditionnelle que l’on donnait à ce terme. Ce serait peut-être intéressant de se poser une question à son sujet, parce qu’elle était aussi très fragile nerveusement. Est-ce que cette fragilité ne servait pas aussi à un contre-discours sur la fragilité qu’amènerait le sport, et sur les dangers potentiels du sport ? Ce serait à creuser, mais je ne l’ai pas fait".

Des nageuses se sont également mises en évidence, à Anvers. "Des Américaines font sensation. Il y a une très jeune plongeuse, qui devient championne olympique au tremplin, Aileen Riggin. Elle n’a que treize ans, et elle remplit les gradins autour de la piscine. Et on a aussi Ethelda Bleibtrey, qui va être trois fois championne olympique, et qui va battre tous les records du monde. Elle va gagner le 100 mètres nage libre, le 300 mètres, et le relais. Autrement dit toutes les épreuves de natation ouvertes aux femmes".

Un siècle d’évolution

Le sport féminin n’en était qu’à ses balbutiements, il y a un siècle. Les choses ont beaucoup évolué par la suite. Lentement. "Il y a eu cette grande barrière franchie en 1928, avec l’entrée de l’athlétisme féminin aux Jeux, on en a déjà parlé. Après, tout va se gagner petit à petit, et tout n’est pas encore gagné. Le saut à la perche féminin ne s’est développé que dans les années 80, et n’est arrivé aux Jeux qu’en 2000. Les entrées du judo féminin et de la boxe féminine au programme olympique sont relativement récentes. Les acquis vont se faire progressivement. C’est une histoire qui s’écrit encore, en fait."

Ecoutez, ci-dessous, l’interview de Julie Gaucher. Et les quelques mots de Pierre de Coubertin, quand il évoquait les femmes aux Jeux Olympiques…

Sachez aussi que le Sportimonium, le Musée belge du Sport et de l’Olympisme, consacre une exposition aux Jeux Olympiques d’Anvers.

>> Pour en savoir plus sur les Jeux Olympiques d’Anvers, lisez les articles de notre série, ici... (ce lien sera automatiquement actualisé, au fur et à mesure de la parution des articles). 

Newsletter sport

Recevez chaque matin l'essentiel de l'info sportive.

OK