1920-2020, le centenaire des Jeux d'Anvers : Ugo Frigerio, le marcheur flamboyant et mélomane

Ugo Frigerio gagne le 10 kilomètres marche, aux Jeux Olympiques d'Anvers
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Ugo Frigerio gagne le 10 kilomètres marche, aux Jeux Olympiques d'Anvers - © DR

Ugo Frigerio est né le 16 septembre 1901, à Milan, dans une famille modeste. Ses parents étaient marchands de fruits et légumes. Sa vie à lui, quelques années plus tard, est censée se limiter aux quatre murs d’une rédaction. A dix-sept ans, il est apprenti imprimeur à la "Gazzetta dello Sport". Mais il ne se contentera pas de transmettre le récit des exploits des autres. C’est lui qui va très vite faire la une du quotidien aux pages roses.

Quand il se rend à son travail, il passe devant un parc, où s’entraînent de jeunes sportifs. Et il est fasciné par ceux qui pratiquent la marche rapide. Leurs efforts sont intenses. Ils semblent voler, mais sont toujours en contact avec le sol. Le jeune homme admire, tente de comprendre, et puis les imite. Après seulement quelques mois d’entraînement, il est déjà le meilleur. Il gagne le Championnat d’Italie. Sa vie vient de changer…


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Il est sélectionné pour les Jeux Olympiques d’Anvers. Et là, son élégance et son exubérance vont conquérir le public. Il va gagner deux médailles d’or. A moins de dix-neuf ans, il devient le premier Italien champion olympique en athlétisme.

"Viva Italia !"

Tout commence par le 10 kilomètres marche. La finale a lieu le 18 août 1920. Il existe une vidéo de la course, conservée par le Comité International Olympique. Un résumé que l’on peut découvrir ici.

Ugo Frigerio est le favori. Il est sûr de lui, et il a raison. Il est le meilleur, et de très loin. Il s’impose avec près de deux minutes d’avance sur le deuxième. Il est tellement décontracté qu’il se permet de fanfaronner quand les juges vérifient la régularité de son style. Et puis, il réclame les encouragements du public. Il interpelle les spectateurs, venus relativement peu nombreux pour assister à l’événement.

Sa domination est totale. Le jeune garçon chargé de brandir les couleurs du vainqueur n’attend même pas la fin de la course et agite le drapeau italien bien avant l’arrivée. En franchissant la ligne, le nouveau champion olympique s’époumone : "Viva Italia !". Plus jamais il ne gagnera une course à l’étranger sans pousser ce cri de victoire. Et plus jamais il ne perdra le surnom qui lui est immédiatement donné par la presse italienne, "le garçon d’Anvers".

Dans le bon tempo

Trois jours plus tard, le 21 août 1920, le flamboyant Frigerio retourne sur la piste du stade d’Anvers, pour le 3 kilomètres. Sur la piste, oui, et pas sur la route. A l’époque, les épreuves de marche étaient organisées dans les stades. Et un orchestre jouait de la musique, pendant que les athlètes effectuaient leurs tours. Le jour de son nouveau grand rendez-vous olympique, Ugo Frigerio est toujours serein et confiant.

Et il a pensé à tout. Son deuxième moment de gloire, il veut le vivre à sa façon. Avant le départ, il va donc trouver le chef d’orchestre, au milieu du terrain, et lui remet quelques partitions de marches militaires italiennes. Il a choisi la musique qui l’accompagnera dans sa quête de la médaille d’or. Et tant pis pour ses adversaires, qui n’ont pas eu leur mot à dire.

Le suspense ne plane pas très longtemps, l’Italien est trop fort. Il se permet même de s’arrêter en pleine course. Il réprimande les musiciens, qui ne jouent pas, selon lui, dans le bon rythme. Et il discute encore avec le public.

Il gagne facilement, en menant de bout en bout. Et il crie à nouveau "Viva Italia !", en franchissant la ligne d’arrivée. Les spectateurs sont enthousiastes et hilares. Cet Italien exubérant ne ressemble décidément pas aux autres athlètes de l’époque. Malgré les efforts fournis, le vainqueur trouve encore la force de célébrer son deuxième succès par une série de sauts périlleux.

Le bestiaire du vainqueur

Quelques années plus tard, Frigerio reviendra sur son brillant séjour en Belgique. "Le climat et l’environnement d’Anvers m’ont été favorables. N’étant pas très robuste, je ne m’y attendais pas. J’ai mangé comme un loup, paressé comme un oursin, dormi comme un loir. Trois facteurs qui m’ont donné force et vigueur comme jamais, dans la courte période précédant les courses." Des recettes qu’il a peut-être encore suivies par la suite, parce qu’il est resté pratiquement invincible pendant plusieurs années, après les Jeux d’Anvers.

Ugo Frigerio a donc très logiquement gagné une troisième médaille d’or olympique. En 1924, il était le porte-drapeau de son pays, aux Jeux de Paris. Et il a remporté le 10 kilomètres, la seule épreuve de marche organisée lors de cet événement.

La marche et ses éternelles polémiques

Un incident survenu lors de la course parisienne a eu des conséquences importantes. La marche est une discipline controversée. C’est le cas actuellement, et c’était déjà le cas à l’époque. Un marcheur ne peut jamais être "en suspension dans l’air". Il doit rester en contact permanent avec le sol. Et des juges sont chargés de sanctionner les éventuelles infractions.

Lors des séries du 10 kilomètres des Jeux de Paris, un Autrichien est disqualifié pour marche irrégulière. Il fait appel de cette sanction, prétendant ne pas avoir compris les avertissements des juges. Avertissements qui n’étaient pas donnés dans sa langue. Et il est repêché. Les juges, furieux d’être désavoués, quittent leur poste. Et il faut vite en trouver d’autres pour la finale. C’était un énième incident, et c’était l’incident de trop. Le sort de la marche est scellé ; la discipline va disparaître du programme olympique.

Une dernière course, et une dernière médaille

Le "garçon d’Anvers" n’a donc pas l’occasion d’étoffer son palmarès en 1928, aux Jeux d’Amsterdam. Il décide donc de prendre sa retraite sportive. Mais la discipline fait son retour aux Jeux Olympiques de 1932. Et l’Italien effectue donc aussi son grand retour. Il reprend l’entraînement pendant un an, et il est bien présent à Los Angeles, où il est encore désigné porte-drapeau de sa délégation. Cette fois, il ne gagne pas. La seule distance retenue, le 50 kilomètres, moins sujette aux controverses, est un peu longue pour lui. Mais il obtient une très belle médaille de bronze. Grande nouveauté, l’épreuve n’a plus lieu dans le stade, mais sur la route. Et sans musique…

Ugo Frigerio a donc disputé quatre courses aux Jeux Olympiques, en douze ans. Quatre courses très différentes, du trois kilomètres au cinquante kilomètres. Et il est chaque fois monté sur le podium.

Après le 50 kilomètres de Los Angeles, sa première et unique expérience sur une distance aussi exigeante, il passe deux semaines dans son lit, à soigner ampoules, courbatures et douleurs atroces. Plus jamais il ne participera à la moindre épreuve de marche. Sa carrière est terminée, et il devient marchand de fromages.

En 1934, il écrit une autobiographie, "Marciando nel nome dell’Italia", "Marcher au nom de l’Italie". Sa renommée, son patriotisme, ses "Viva Italia !" ont attiré l’attention de Benito Mussolini. Il est récupéré par la dictature fasciste, et c’est Mussolini qui écrit la préface du bouquin.

Ugo Frigerio est décédé le 7 juillet 1968, à l’âge de 66 ans.

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