1920-2020, le centenaire des Jeux d'Anvers – Petites et grandes histoires du marathon olympique

L'arrivée du marathon aux Jeux Olympiques d'Anvers
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L'arrivée du marathon aux Jeux Olympiques d'Anvers - © DR

Que seraient des Jeux Olympiques sans leur(s) marathon(s) ? C’est impossible à imaginer. Ce n’est jamais arrivé. Et, sauf cataclysme, cela n’arrivera jamais.

Il se passe toujours quelque chose lors d’un marathon olympique. Des scandales, des drames, des exploits. Les drôles de péripéties d’il y a un siècle n’avaient pas grand-chose à voir avec les histoires d’aujourd’hui.

Nous vous proposons de revenir sur quelques aventures et mésaventures survenues à des héros, à des anonymes, à des grands champions, durant ces longues courses de plus de quarante kilomètres. De 1896 à 2016, en passant bien sûr par le rendez-vous anversois de 1920. Et cela, en compagnie de Pierre Lagrue, historien du sport et écrivain, créateur du site internet "l’Olympisme inattendu".

A Anvers, un Finlandais innove

Le vainqueur du marathon, aux Jeux Olympiques d’Anvers, est Hannes Kolehmainen. Il inaugure la tradition des grands coureurs de fond de son pays, les "Finlandais volants". Et c’est un pionnier, tient à souligner Pierre Lagrue. "Il est le premier grand champion des courses sur piste qui va s’intéresser au marathon". Ce coureur avait déjà gagné quatre médailles, aux Jeux Olympiques de Stockholm, en 1912. Il était devenu, cette année-là, champion olympique sur 5000 mètres et 10.000 mètres, en battant chaque fois le record du monde. Et en cross-country, il avait remporté l’or en individuel, et l’argent par équipes.

Il ne gagnait pas sa vie, en Finlande. Donc, en 1914, il part s’installer aux Etats-Unis, comme maçon. "A l’époque, il commence à y avoir des épreuves sur route, aux Etats-Unis, et notamment des marathons. Ces courses n’étaient pas rémunérées, parce que c’était interdit. Mais il y avait quand même un petit peu d’argent sous la table. Et il y avait moyen de gagner sa vie, en participant à des courses sur route. A l’époque, les grands champions ne s’intéressent pas au marathon, qui était une épreuve à part. Le frère de Kolehmainen, Wiljami, va l’inciter à participer au marathon de Boston, en 1917. Il va terminer quatrième. A partir de ce jour-là, il se passionne pour le marathon".


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En 1920, il prend le départ du marathon de New York, et il le gagne. Il est donc sélectionné dans l’équipe de Finlande, pour les Jeux d’Anvers.

Le marathon des Jeux d’Anvers est disputé dans des conditions compliquées. "Il n’y a que très peu de spectateurs qui assistent à l’épreuve. Il y a juste des voitures, qui suivent les concurrents. Le marathon n’est pas encore, à ce moment-là, une épreuve mythique. En plus, il ne fait pas beau, il pleut, les routes sont un peu défoncées, il y a de la terre battue".

Mais Kolehmainen est en forme. "C’est un stratège, qui a bien préparé sa course. Il gère un peu son épreuve comme les champions modernes. Il ne part pas trop vite, il se porte en tête après une vingtaine de kilomètres, il ne fait pas d’efforts superflus. Et il gagne très facilement. Il devient le premier grand champion issu de la piste à gagner un marathon."

Un compatriote comme successeur

Hannes Kolehmainen va ensuite préparer l’un de ses successeurs pour les Jeux Olympiques de Paris, en 1924. Avec succès. Albin Stenroos, qu’il entraîne à ce moment-là, gagne le marathon olympique, dans la capitale française. "Lui aussi, Stenroos, était un bon coureur sur piste, mais pas du tout de la dimension de son prédécesseur. Kolehmainen le convainc de participer au marathon des Jeux de Paris. Il y a une espèce de continuité, les Finlandais passent de la piste au marathon, et gagnent les marathons olympiques."

Le suivant sera le plus célèbre d’entre eux, Paavo Nurmi. "Il va gagner neuf médailles d’or olympiques, sur la piste, à Anvers, Paris, et Amsterdam. Et le dernier défi de sa carrière, c’est de gagner le marathon des Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1932. Mais il ne va pas pouvoir essayer. Il va être interdit de Jeux, pour professionnalisme, juste avant le début des compétitions. Il touchait de l’argent pour courir, et il ne s’en cachait pas. Cela a fortement déplu au Comité International Olympique, et il a été radié. Sinon, il aurait participé au marathon des Jeux de Los Angeles, et il l’aurait sans doute gagné".

A Anvers, c’est la fin des affaires et des scandales

Aux Jeux Olympiques d’Anvers, le marathon a lieu dans l’indifférence quasi générale, on l’a dit. Et le plus fort a gagné. Cela paraît simple, mais cette "normalité" était inédite à l’époque. Tous les marathons olympiques précédents avaient été marqués par les polémiques et les psychodrames.

Même le premier, celui d’Athènes, en 1896, gagné par le Grec Spyridon Louis. "Le troisième à l’arrivée, un autre Grec, a été disqualifié, parce qu’il avait fait une partie du parcours en charrette".

Rififi encore, en 1900, aux Jeux de Paris. "Le marathon a été couru dans la ville, sur les fortifications. Mais tous les concurrents ne connaissaient pas bien le parcours. Il y en a plein qui se sont perdus. Certains ont même porté plainte devant les tribunaux pour cette raison. Et le vainqueur, Michel Théato, qui représentait la France, était en réalité luxembourgeois. Il travaillait en banlieue parisienne, et avait été considéré comme français. A l’époque, les athlètes s’inscrivaient individuellement, et ce n’était pas des comités olympiques nationaux qui étaient invités aux Jeux. Le Grand-Duché de Luxembourg a porté réclamation, mais sans être entendu".

Tricherie à nouveau, en 1904, aux Jeux de Saint-Louis. "Le premier à l’arrivée, l’Américain Fred Lorz, était frais comme un gardon. En fait, il n’avait pas vraiment couru un marathon. Il avait fait quelques kilomètres, puis avait été pris en auto-stop par quelqu’un qui passait par là. A cinq ou six kilomètres de l’arrivée, il était sorti de la voiture, et s’était remis à courir. Il est entré dans le stade en première position. Le deuxième, qui pensait être en tête, a été tout surpris de voir l’autre recevoir la médaille. On s’est très vite aperçu de la supercherie, et l’Américain Thomas Hicks a été déclaré vainqueur. Seulement, lui aussi aurait dû être disqualifié, parce qu’il a gagné grâce au dopage. Il avait reçu des injections de sulfate et de cognac. C’était du dopage très artisanal, mais c’était du dopage".

En 1908, aux Jeux de Londres, nouveau gros scandale. L’Italien Dorando Pietri entre en tête dans le stade olympique. Mais, épuisé et déshydraté, il se trompe de sens, il titube, il s’écroule à cinq reprises. Des officiels l’aident à se relever, et il gagne. Mais les Américains portent réclamation, et Pietri est disqualifié, pour avoir reçu un soutien extérieur. L’Américain John Hayes est champion olympique.

En 1912, aux Jeux de Stockholm, tout se passe à peu près bien, jusqu’à l’arrivée. "Deux Sud-Africains étaient en tête. Ils se sont mis d’accord pour s’arrêter quelques instants, histoire de reprendre des forces et de boire à une fontaine. Seulement, l’un des deux, Ken McArthur, a finalement décidé de ne pas faire cette halte. Il a continué, et il a gagné. Ils ne se sont pas battus après l’arrivée, mais on n’en était pas loin."

Le "disparu de Stockholm" réapparaît à Anvers

Le Japonais Shizo Kanakuri a participé au marathon des Jeux d’Anvers. Son histoire à lui est tout à fait extraordinaire. Il avait déjà pris le départ d’un marathon olympique, huit ans plus tôt, à Stockholm. Et cela ne s’était pas bien passé. "Pendant l’épreuve, il était entré dans une maison, pour boire un coup. Son hôte lui avait proposé de se reposer un peu sur le lit. Mais Kanakuri s’était endormi, et ne s’était réveillé que le lendemain matin. Le jury, qui notait les arrivées et les abandons, n’a forcément plus eu de nouvelles de lui. La police a été prévenue, et l’a cherché, en vain, dans toute la ville. On a alors parlé du 'disparu de Stockholm'. Le concurrent, honteux, s’était éclipsé en douce. Il avait pris un bateau pour Tokyo, et on n’a plus entendu parler de lui. Le mystère est resté entier pendant cinquante ans. Il a participé aux Jeux d’Anvers, en 1920, et il a terminé seizième. Mais personne n’a fait le rapprochement. Shizo Kanakuri est retourné à Stockholm, en 1967. Agé alors de 76 ans, il a tenu à terminer le marathon qu’il avait entamé en 1912."

Cet athlète détient toujours le record du monde du marathon le plus lent de l’histoire, 54 ans, 8 mois, 6 jours, 8 heures, 32 minutes, 20 secondes, et 3 dixièmes.

42,195 ou 42,750 ?

La distance du marathon a été fixée à 42,195 kilomètres, lors des Jeux Olympiques de Londres, en 1908. Pourtant, aux Jeux d’Anvers, les athlètes ont dû parcourir 42,750 kilomètres.

Pierre Lagrue explique que c’est un petit peu plus complexe que cela. "En fait, à Londres, le marathon devait faire 26 miles, soit 41,842 kilomètres. Mais il avait été un peu allongé. Le départ a été donné devant le château de Windsor. Et au dernier moment, il a été décidé que l’arrivée se ferait devant la loge royale du White City Stadium. Les concurrents ont donc dû parcourir 26,385 miles. Ce qui correspond à 42,195 kilomètres. Cette distance, un peu due au hasard, n’a pas été officialisée à ce moment-là. Il a fallu attendre 1921 pour voir la Fédération Internationale décréter que la distance du marathon serait désormais fixée à 42,195 kilomètres".

Donc, quelques mois plus tôt, à Anvers, il n’y avait pas encore de règle absolue. "La seule obligation était d’organiser une course d’une quarantaine de kilomètres, parce que c’était la distance qui reliait Marathon à Athènes". La légende raconte qu’en 490 avant notre ère, le messager grec Philippidès avait couru entre les deux cités, pour annoncer la victoire des Athéniens contre les Perses, à Marathon. Il serait mort juste après avoir livré cette information.

De simple berger à héros national

On l’a dit, le marathon n’était pas encore une épreuve mythique, au début du vingtième siècle. Pourtant, le seul vainqueur des premiers Jeux Olympiques modernes, en 1896, dont le nom est resté célèbre, c’est bien le vainqueur du marathon, Spyridon Louis. "On a beaucoup parlé de lui parce qu’il était grec, et qu’il a gagné chez lui. C’était un berger. Ses qualités athlétiques ont été découvertes alors qu’il était militaire. Quand il est arrivé dans le stade olympique, il a été félicité par le Prince Constantin. Son aventure était tellement extraordinaire qu’il est rétrospectivement devenu un héros, en Grèce. Il a été invité partout, on l’a représenté en peinture, et sur des miniatures".

Son nom est même devenu une expression. En Grèce, "courir comme un Louis" veut dire "courir vite". Il est clair que sa notoriété est donc simplement venue du fait qu’il était grec, pas du fait qu’il avait spécifiquement gagné cette course-là. Le marathon n’est devenu une épreuve mythique que plus tard.

La locomotive tchèque

Il y a eu des marathons dans tous les Jeux Olympiques. Et certains vainqueurs sont devenus des légendes de l’athlétisme. Le Tchécoslovaque Emil Zatopek, par exemple. Il a gagné le marathon des Jeux Olympiques d’Helsinki, en 1952.

Le plus remarquable est sans doute que c’est à l’occasion du rendez-vous olympique qu’il a couru cette distance pour la première fois. Il avait déjà gagné l’or sur 10.000 mètres, et l’argent sur 5000 mètres, quatre ans plus tôt, aux Jeux de Londres. "A Helsinki, il est au sommet de sa forme. Il gagne d’abord le 10.000 mètres. Puis, il s’impose sur 5000 mètres, devant le Français Alain Mimoun, dans une course d’anthologie. Et ensuite, il s’aligne pour la première fois sur un marathon. Et il gagne facilement. Il a réussi un exploit sensationnel, avec ce triplé".

Il participera encore au marathon des Jeux de Melbourne, en 1956, et finira sixième. A l’arrivée, il tombe dans les bras du vainqueur, Alain Mimoun. "Après sa carrière, Emil Zatopek aura beaucoup d’ennuis avec le régime communiste. Il prendra position en faveur du Printemps de Prague, et sera discrédité dans son propre pays. Il devra travailler dans des conditions misérables. En France, Alain Mimoun demandera aux puissances occidentales d’aider son ami, mais sans grand succès".

Le coureur aux pieds nus

L’autre grande figure de l’histoire des marathons olympiques, c’est l’Ethiopien Abebe Bikila, vainqueur en 1960 et en 1964, à Rome et à Tokyo. "Abebe Bikila, on l’associe à l’Afrique, parce qu’il est devenu le premier athlète venu d’Afrique noire à gagner une médaille d’or olympique en athlétisme. Auparavant, il y a eu des champions africains, mais ils couraient sous les couleurs des pays colonisateurs. Ce qui s’est passé en 1960 est aussi symboliquement très fort. Le départ du marathon de Rome a été donné exactement à l’endroit d’où les troupes de Mussolini s’étaient élancées, quand elles étaient allées envahir l’Ethiopie, dans les années 1920."

Quand on dit ce nom, Abebe Bikila, une image vient, celle d’un athlète qui courait, et qui gagnait, pieds nus. Il l’a toujours fait, parce que c’était comme cela que l’on courait, dans son pays. Avant les Jeux de 1960, il a essayé de courir avec des chaussures, mais cela lui faisait mal aux pieds. Donc, il a participé au marathon de Rome pieds nus, et cela avait évidemment beaucoup marqué, à l’époque. "A Tokyo, quatre ans plus tard, il ne courait plus pieds nus. Peu de gens le savent, mais il était rémunéré par une marque, pour porter ses chaussures, en 1964. Donc, normalement, puisqu’il était dès lors professionnel, il n’aurait pas dû avoir le droit de participer à ses deuxièmes Jeux Olympiques. La 'légende des pieds nus' est devenue la 'légende des chaussures', cette année-là."

Une nouvelle ère pour le marathon

Aux Jeux Olympiques de Munich, en 1972, c’est un Américain qui s’est imposé, Frank Shorter. Sans lui, la course à pied ne serait sans doute pas ce qu’elle est aujourd’hui. "Ce succès est le départ d’une nouvelle ère, pour le marathon. C’est lui qui va lancer la mode des marathons de masse, aux Etats-Unis. Il va être le précurseur des grands marathons sur route que l’on connaît maintenant. Dans les années 70, la mode du jogging se développe. Et le jogging va se transformer en courses de fond. Le grand public un peu entraîné va être invité à participer aux grands marathons, partout dans le monde, d’abord aux Etats-Unis, puis en Europe. Frank Shorter va faire énormément pour populariser le marathon auprès du grand public. Désormais, le marathon s’ouvre à tout le monde."

Une première championne olympique

Il a fallu attendre les Jeux de Los Angeles, en 1984, pour voir des femmes courir un marathon olympique. L’image que l’on garde de cette compétition (parce qu’elle est rediffusée régulièrement à la télévision), ce n’est pas celle d’une gagnante triomphante, mais celle d’une athlète en perdition, la Suissesse Gabriela Andersen-Schiess. "C’est un petit peu déplorable qu’on ne garde que cette image-là. La championne olympique, l’Américaine Joan Benoit, a réussi un grand exploit. Mais c’est vrai que la Suissesse, qui met sept minutes pour parcourir les 300 derniers mètres, cela a marqué tout le monde".

Le marathon a longtemps été propice à ce genre de défaillances spectaculaires. "C’est de moins en moins vrai, parce que les coureurs sont maintenant très entraînés. Le marathon est devenu une discipline très professionnelle. Les athlètes ne disputent pas beaucoup de courses aussi longues, dans une saison. Et d’ailleurs, le marathon olympique n’est pas forcément la compétition la plus importante, pour eux, même si les derniers champions olympiques ont aussi gagné des marathons de villes. Les grands marathons, à New York, Londres, Berlin, Paris, sont plus rémunérateurs, pour les champions. Et ils se préparent beaucoup plus pour ces marathons-là."

Victime d’un fou

En 2004, les Jeux Olympiques ont lieu à Athènes. Et l’on se replonge dans le passé, à cette occasion. Comme en 1896, le départ est donné dans la cité de Marathon, et l’arrivée a lieu dans le Stade panathénaïque d’Athènes.

Comme lors des premières éditions, la course est marquée par un scandale. Un scandale provoqué par un spectateur. Le Brésilien Vanderlei de Lima était bien parti pour gagner, mais il n’a terminé que troisième. "Il était en tête, mais un illuminé s’est jeté sur lui. C’était un Irlandais un peu fou. On n’a jamais su pourquoi il avait fait ça. Il n’y avait aucune raison".

C’est Vanderlei de Lima qui a eu l’honneur d’allumer la vasque olympique, lors de la cérémonie d’ouverture des derniers Jeux, à Rio, en 2016.

Pour lire les histoires des Jeux Olympiques, racontées par Pierre Lagrue, sur son blog, l'"Olympisme inattendu", c’est ici

Pour lire ou relire nos articles sur les Jeux d’Anvers, c’est ici (ce lien s’actualise au fur et à mesure des parutions)…

Ecoutez ci-dessous l’interview de Pierre Lagrue, sur les grands marathons olympiques de l’histoire…

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