Il y a 90 ans, le Belge John Langenus arbitrait la première finale de Coupe du Monde

Le toss avec John Langenus
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Le toss avec John Langenus - © Tous droits réservés

Nous sommes en 1930. Outre-Rhin, Adolf Hitler prépare son coup d’Etat, Sir Conan Doyle le père de Sherlock Holmes décède, le catholique Henri Jaspar dirige le gouvernement belge et le Prince Baudouin de Belgique (et futur Roi) voit le jour. Hergé publie " Tintin au Pays des Soviets ", l’INR (futur RTBF) est créé, le Stade du Heysel est inauguré pour le Centenaire de la Belgique et le… Cercle de Bruges remporte le dernier de ses 3 titres de champion.

Mais ce matin du 30 juillet 1930 à Montevideo (Uruguay), l’Anversois John Langenus (39 ans) est assez nerveux… même s’il va vivre le sommet de sa carrière : il a été désigné pour arbitrer la grande finale de la toute première Coupe du Monde, et il a exigé une protection rapprochée… sans quoi il ne sifflera pas. L’affiche oppose le pays organisateur à l’Argentine… et le climat est plutôt chaud : le stade peut accueillir 90.000 personnes, mais 30.000 Argentins ont fait le déplacement par bateau… et la plupart suivront le match depuis les rues jouxtant le stade. Le match oppose les deux ténors du foot latino… et campe la revanche de la finale olympique de 1928.

Trois heures avant le kick-off, le stade affiche déjà complet et malgré des fouilles systématiques, des supporters armés parviennent à se faufiler. À l’époque déjà, les incidents sont nombreux : Langenus a demandé pour lui et ses juges de ligne un corps de garde… et un bateau prêt à appareiller dès la fin du match.

Chaude, la finale…

De fait, la rencontre sera chahutée. Langenus résout un premier incident quasi-diplomatique : la FIFA n’ayant pas encore de ballon officiel, chaque équipe veut imposer le sien. L’arbitre belge tranche et monte sur le terrain… avec deux ballons : la première mi-temps est disputée avec le ballon argentin, la seconde avec le cuir uruguayen. Un paramètre manifestement crucial : à la pause, l’Argentine mène 1-2… mais au coup de sifflet final, l’Uruguay s’impose 4-2 et remporte le premier Trophée Jules Rimet.

Malgré la tension, Langenus n’a sorti aucune carte durant la rencontre. Ni en d’autres temps : sur ses 7 matches de Coupe du Monde (répartis sur 3 phases finales), il ne brandira qu’un bristol, lors d’un match du Mondial français de 1938.

Un bateau… en retard

Son arbitrage est salué lors de cette finale, même si les Argentins lui en veulent pour un but annulé, à tort selon eux. Langenus a sifflé ce match avec un sifflet publicitaire… reçu d’une firme de peinture. Ce sifflet a été égaré plus tard, mais la FIFA le retrouvera et le conserve aujourd’hui dans ses collections. Langenus ne fera sa carrière qu’avec deux sifflets : son premier, il l’avait perdu après un match à Berchem, sa ville natale, après l’avoir acheté pour… 30 centimes, au lendemain de son admission comme arbitre en 1912. " Je n’en achèterais jamais d’autre de ma vie ", se promet-il alors.

Durant cette finale mondiale de 1930, des coups de feu retentissent dans le stade… Et après la rencontre, le trio de referees belges devra effectivement fuir… avec les moyens du bord : les trois hommes en noir quittent le stade au milieu de la foule, en tenue officielle et chaussé de leurs studs… car aucun vestiaire n’est mis à leur disposition. Hélé, un taximan… argentin reconnaît les arbitres et refuse de démarrer ! Le chroniqueur de l’époque raconte que ce sont finalement des policiers en side-car (oui, oui…) qui les mèneront au port… où le bateau n’était finalement pas arrivé pour cause de brouillard !

Sport petit-bourgeois

À l’époque déjà, le métier d’arbitre n’est pas de tout repos. Langenus officie pour six matches de ce Mondial 1930 : quatre comme arbitre principal, deux comme juge de ligne. Lors de la demi-finale Argentine/Etats-Unis, le Belge est agressé par le staff médical américain… qui lui balance son matériel à la tête ! Langenus est évacué quelques minutes pour se faire soigner.

À 39 ans, le grand Anversois (1,95 m quand même !) se remémore ses débuts. Né dans une riche famille bourgeoise de la Métropole, le longiligne adolescent (que sa famille appelle " Jean ", snobisme francophile oblige) s’essaie comme joueur de champ… le jour où quelqu’un manque à l’appel. Mais son père trouve ce sport vulgaire : " Le football, ce n’est pas pour nous : laisse-le au petit bourgeois, celui qui porte chaîne en or sur la poitrine… " lui dit le daron. Blessé au pied lors d’un match, Jean se dirige donc vers l’arbitrage et connaîtra ses premiers émois lors de match inter-scolaires : un directeur d’établissement, remonté par la défaite de son équipe, fracasse sa porte et veut même lui briser les jambes ! Bienvenue dans la grande famille du foot.

Plus tard, en 1912, lors d’un match FC Liège-Daring, le deuxième de sa carrière seulement en 1e Division, Langenus est hué 90 minutes durant, il exclut… son propre juge de ligne qu’il suspecte de favoriser l’équipe locale. Et en fin de match (remporté par les Bruxellois 0-6…), un spectateur monté sur le terrain le frappe au ventre. Escorté pour reprendre son train Gare des Guillemins, Langenus se fait encore mitrailler de briques, ramassées sur un chantier voisin, par plusieurs dizaines de supporters. Et au départ du train, le Président liégeois lui lance : " Quand on ne sait pas arbitrer, on change de métier ! " Tout cela pour une simple méprise : l’arbitre désigné pour le match avait mauvaise réputation à Liège… et s’était fait remplacer au pied levé. Le public ayant pris Langenus pour cible s’était donc trompé d’individu !

Un… avion saisit la balle

Mais son admission parmi les referees débute par une fausse note : il rate son examen devant la Commission Centrale des Arbitres (CCA). Le jury, composé notamment d’arbitres britanniques soucieux de l’orthodoxie, le piège sur deux questions très… décalées : " Que doit faire le referee si le ballon, envoyé en l’air, est saisi par le pilote d’un avion passant par là ? " et " Que décide l’arbitre si le keeper va s’asseoir sur sa barre transversale et refuse d’en bouger ? "

Langenus réussira son examen la deuxième fois au prix d’une préparation intense : il aligne trois matches par dimanche pour accumuler de l’expérience… ralliant parfois les stades à pied ou à vélo quand il n’y a pas de ligne de train ! Sa condition physique est exemplaire, il a derrière lui un passé de sportif multidisciplinaire : patineur, cycliste… et même champion de D2 de water-polo au poste de gardien de but.

Langenus est aussi très minutieux : en 1913, pour diriger le sommet FC Brugeois-Racing Bruxelles, décisif pour le titre, il se dote, comme toujours, de deux montres pour chaque poignet, question d’anticiper une éventuelle panne mécanique. Le Président brugeois lui propose en outre de tester son nouveau chronomètre sportif dernier cri : muni de 3 horloges, Langenus oublie de remonter la première, de démarrer les deux autres… et sifflera la fin du match au pif. " Il faut de l’audace et de la maîtrise en toutes circonstances, même les plus difficiles, pour devenir arbitre " écrira-t-il plus tard, dans son livre de souvenirs " En sifflant de par le monde ".

Cou de girafe

Affilié au Tubantia Borgerhout (club dont il sera Secrétaire Général à 20 ans…), à Edegem, Deurne et finalement Hamme (où il finira aussi dans le costume de dirigeant), Langenus est un Anversois pur jus, sûr de son fait, convaincu de son talent. En 1920, il collabore aux JO d’Anvers en titre de Secrétaire Général du Comité de Propagande (sic). Appelé à siffler au tournoi de football, il refuse une désignation sous prétexte que ce match a lieu… à Bruxelles, et non à Anvers. Il sera suspendu pour ce refus.

Grand de taille, il impose une autorité naturelle nourrie par son physique : " Long comme un jour sans pain, maigre comme un cure-dents, tout en os et tête de pasteur plantée sur un cou de girafe, mais bon camarade, tolérant à l’égard des erreurs, détestant le bluff et le battage " est-il décrit dans le quotidien Les Sports daté du 31 août 1938.

Dans les années 20, il va parcourir la Planète Foot et sera reconnu comme ténor du sifflet : Langenus est le premier arbitre continental désigné pour un match de l’Irlande et de l’Ecosse, il est au sifflet pour la première défaite de l’Angleterre hors de ses frontières en Espagne 4-3). La presse dit de son arbitrage qu’il est " just as good as anyone in England ", traduisez " Langenus siffle aussi bien que les Anglais ". Ce qui a valeur d’éloge…

En photo avec le Duce…

En 15 saisons avec le badge FIFA (1923 à 1938), le Belge va siffler 85 matches internationaux sur 3 continents. Dans ses mémoires, il raconte sa rencontre lors du Mondial 1934 avec Benito Mussolini, le Duce lui dédicaçant même une photo. Il raconte aussi sa croisière de 20 jours sur le " Conte Verde " vers sa première Coupe du Monde : il y côtoie les équipes belge, française et roumaine. À bord, Langenus assiste à un opéra, participe à un concours de chansons et domine les tournois d’échecs.

Au retour, Langenus offrira le champagne à tous les voyageurs, comme il l’avait promis en cas d’accession à la grande finale. En hommage à son parcours, la FIFA lui confiera la direction de la petite finale Brésil-Suède à Bordeaux, pour la 3e place du Mondial 1938.

Cinéma et… journalisme sportif

Il range son sifflet en 1942, alors qu’il avait déjà entamé une carrière de… journaliste sportif au journal Les Sports, l’aïeul de La Dernière Heure. Sa plume est dite " alerte et vivante, avec de la sûreté de jugement, de l’humour et de l’ironie " alors que le gus… était de langue flamande. Il travaille un temps au Gouvernement Provincial d’Anvers et… co-scénarisera même en 1940 un film au cinéma " Wit is troef " (" Blanc est atout "). Film rapidement tombé dans les limbes de l’oubli…

Né à Berchem le 8 décembre 1891, John Langenus y décède le 1er octobre 1952, à 60 ans. Il aura ouvert la voie pour tous les Vital Loraux, Alex Ponnet, Marcel Van Langenhove et Frank De Bleeckere après lui.

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