Coronavirus : le modèle du foot espagnol face à la crise ?

Le ballon rond ne tourne plus comme avant et son économie, si singulière, est à l’arrêt ou au mieux tourne au ralenti mais sans l’aide du VAR cette fois… La perte aussi brutale qu’inattendue de revenus a mis en lumière la fragilité du " petit " monde globalisé du foot. Mais ce secteur a de tout temps résisté aux crises, qu’elles soient économiques, institutionnelles ou sanitaires comme aujourd’hui. S’il est difficile sinon impossible de comparer les époques, les contextes et leurs conséquences, l’exemple de l’Espagne en 2008 (et de la dernière grosse crise mondiale, celle des " subprimes ") donnera sinon un exemple au moins un espoir à ceux qui craignent le pire pour le foot de demain et dont les clubs belges feraient peut-être bien de s’en inspirer ?

La crise de 2008 plonge l’Espagne en récession

Petit retour dans le temps… Nous sommes en 2008, une crise bancaire et financière ébranle le monde en entier. Certains pays sont plus touchés que d’autres… L’Espagne, notamment, paie un lourd tribut ; les constructions et les ventes de biens immobiliers s’effondrent. 80% des entreprises du secteur mettent la clé sous la porte, 500.000 familles perdent leur maison et le chômage frappe (surtout les plus jeunes, presque la moitié des 25 ans se retrouve sans emploi).

Les clubs espagnols doivent 700 millions d’euros de cotisations sociales

19 des 42 clubs professionnels espagnols sont placés en redressement judiciaire

L’industrie du foot n’est elle aussi pas épargnée. " La moitié des équipes professionnelles est placée en redressement judiciaire " rappelle Thibaut Leplat, professeur de philosophie de formation et journaliste français qui a récemment traité ce dossier dans les colonnes de SoFoot " la dette des clubs espagnols envers l’administration fiscale avoisine les 700 millions d’euros " ; des clubs comme le Betis, la Real Sociedad ou encore le Rayo Vallecano sont même menacés de disparition.

Le "sous-marin jaune" coule en 2e division

Le changement de modèle économique et philosophique de Villarreal

Villarreal, autre exemple plus frappant, est contraint de diminuer drastiquement son budget de 120 à...15 millions d’euros " mais refuse volontairement toute aide publique, précise Thibaut Leplat, pour purifier ses bilans et ainsi faire évoluer son modèle vers l’autosuffisance économique. "

Quand le sous-marin jaune coule en 2e division, ses dirigeants ne veulent plus d’un modèle basé essentiellement sur l’endettement, sur les hauts salaires et les achats onéreux de joueurs. Finis les Diego Forlán, les Juan Román Riquelme, les Guiseppe Rossi et consorts, le club va miser sur les talents locaux et sur une préparation tactique plus élaborée au point d’estampiller une méthode de jeu, un modèle propre qui se vend à l’étranger désormais. " Avec celle de Barcelone, l’Académie de Villarreal est à présent l’une des plus réputées au monde poursuit Thibaut Leplat, et ses formateurs sont régulièrement sollicités pour donner des conférences, des audits " monétisant " ainsi à merveille leur ingéniosité. Même principe pour le " Barça Lab " qui se veut une " Université " interne consacrée à l’innovation du sport ". Les Catalans ont, eux aussi, breveté leur savoir-faire et le " partage " auprès d’autres clubs, de sportifs ou institutions en recherche de développement.

La Crise institutionnelle du FC Barcelone et l’arrivée du révolutionnaire Guardiola

Le Barça ne connaît pas la crise financière puisqu’il s’appuie grandement, comme son rival et concurrent du Real Madrid, sur des revenus extérieurs qu’une telle institution génère par sa renommée internationale. Mais c’est bien au départ d’une crise institutionnelle importante que les Catalans vont marquer l’Histoire du foot mondial.

En 2008, Juan Laporta, alors président du FC Barcelone, est vivement contesté en interne. Une motion de censure est même décrétée à son égard par les Socios dont 65% d’entre eux sont opposés à son maintien à la présidence du club. Pour reconquérir ses supporters, ses Socios d’électeurs, Laporta va miser sur le local comme un politique en campagne électorale. Il tente un pari plutôt osé à l’époque en confiant les clés du Camp Nou à Pep Guardiola, ancien de la maison mais alors anonyme et inexpérimenté entraîneur aux idées révolutionnaires voire, pour les plus sceptiques, farfelues et inadaptées aux ambitions des Blaugranas. " Une décision qui ne fait pas l’unanimité se souvient Thibaud Leplat alors correspondant en Espagne. Les supporters auraient préféré un José Mourinho qui était LA référence du moment ". Dès sa prise de fonction, Guardiola chamboule tout ! Il se débarrasse des stars comme Ronaldinho, Deco et hésite même sur un Samuel Eto’o avant de finalement le conserver dans son effectif. Il base son projet sur la " Masia ", le centre de formation du FCB qui marquera rapidement l’émergence des Messi, Iniesta, Xavi, Fàbregas, Busquets, Puyol, Piqué, Jordi Alba, Pedro et autre Victor Valdès pour ne citer qu’eux… " A l’époque, tout le monde criait au fou et craignait un fiasco sportif mais huit mois plus tard Pep Guardiola réalise un historique et inégalé sextuplé (ndlr : en remportant la Coupe du Roi, la Liga, la Ligue des Champions, la Supercoupe d’Espagne, la Supercoupe d’Europe et le Mondial des Clubs).

Jouer au football est simple. Mais jouer simple est la chose la plus difficile au monde

Mais au-delà des titres remportés, c’est surtout par le jeu que Guardiola et le Barça ont marqué l’Histoire du foot par une idée de jeu nouvelle et innovante pour l’époque en s’inspirant d’entraîneurs atypiques et dogmatiques comme Marcelo Bielsa ou encore Johan Cruyff pour établir une marque de fabrique estampillée " tiki-taka " un style de jeu reposant principalement et schématiquement sur la possession de balle et le redoublement de passes.

" Ce Barça et indirectement l’équipe d’Espagne ont inspiré ensuite le monde entier qui a voulu copier cette manière de jouer. " Souvent imité mais jamais égalé, ce style de jeu en apparence simple n’a jamais été aussi performant que sous l’ère Guardiola du FC Barcelone de 2008 à 2012. La clé du ou des succès n’est pourtant pas aussi limpide qu’une punchline de Johan Cruyff, véritable maître " Capelo " du foot (le verbicruciste, pas le tacticien italien) " Jouer au football est simple. Mais jouer simple est la chose la plus difficile au monde ".

2008, le début de la décennie " hégémonique " du foot espagnol

Pas étonnant qu’avec ces mutations structurelles importantes au sein des clubs de la Liga ou par ces nouvelles idées de jeu prônées par le Barça de Guardiola que l’année 2008 marquera aussi le début d’une décennie d’innombrables titres, de succès marquant assurément la période la plus faste de l’Histoire du foot espagnol.

La " Roja " va en effet remporter une coupe du monde (2010), deux Euros consécutifs (2008 et 2012) et les clubs ibériques vont pratiquement tout truster sur le Vieux Continent ; six Ligue des Champions (dont une finale 100% ibérique, 100% madrilène même entre le Real et l’Atletico en 2014) mais aussi cinq Ligue Europa. L’hégémonie est totale et de tout âge puisque la " Rojita " va rafler dans le même temps deux Euro U21, trois Euro U19 et un Euro U17.

Le Real Madrid et son modèle des "Galactiques"

Autre temps, autre contexte, celui du Real Madrid des années 50 du Président Santiago Bernabéu. Ce Real était un Real qui ne gagnait pas et ne représentait rien en Europe. Mais d’une situation de crise sportive, couplée d’un contexte économique déplorable d’une Espagne d’après-guerre sans le sou, le dirigeant madrilène a alors totalement repensé sa stratégie en investissant massivement dans la création d’un immense stade de 50.000 places qu’il parviendra à remplir en recrutant les stars du ballon rond de l’époque " il a fait venir des joueurs comme Di Stefano, Puskás, Kopa et il a inventé les " Galácticos ", le modèle des Galactiques " dont s’inspirera aussi, plus tard, Florentino Perez début des années 2000 pour convaincre les Socios de lui confier la présidence d’un Real aux abois qui s’était endetté sous l’ère présidentielle précédente d’un Lorenzo Sanz pourtant vainqueur de 2 Ligue des Champions en trois saisons, entre 1998 et 2000.

Le succès aidant pour Bernabéu qui remportera 5 Ligue des Champions consécutives de 1956 à 1960 et l’argent rentrant par la même occasion, le glorieux et défunt président des Merengues en profita pour sortir de terre un fertile centre de formation " qui a donné naissance à la " Quinta del Buitre " (NDRL " La Quinte du Vautour " en référence au surnom donné à Butragueño, joueur étendard d’une grande génération de talents) qui marqua donc l’émergence d’Emilio Butragueño, des Sanchis père et fils ou encore de Fernando Hierro et tant d’autres… "

Quel modèle face aux séquelles économiques du Covid-19 et quid du football belge face à la crise ?

La crise économique qui s’annonce inévitablement modifiera-t-elle le foot de demain ? Un changement de paradigme est-il possible aussi pour les championnats plus modestes ? La Belgique, par exemple, a pourtant déjà effectué sa mue en misant davantage sur la jeunesse et la formation pour mieux digérer les conséquences d’un arrêt Bosman qu’elle a enfanté.

Effet indésirable de cette mutation contrainte et " mal " aidée en ça par une équipe nationale au sommet de la hiérarchie mondiale qui façonne sa belle réputation, la Jupiler Pro League est devenue une vitrine à joueurs achalandée par des agents avides qui, avec la complicité des clubs détenus souvent par des capitaux étrangers, en ont pris le pouvoir. Difficile, sinon impossible, dans ces conditions d’envisager un projet ambitieux et conquérant à long terme par-delà les frontières du Royaume de Belgique.

La Belgique et Anderlecht " hispanisés " voire " catalanisés " ?

Mais peut-être sans véritablement s’en rendre compte, notre plat pays a tout de même " hispanisé " son football en nommant l’Espagnol et non moins Catalan Roberto Martinez à la tête de sa sélection nationale, " un homme qui s’inscrit sur du long terme et qui s’implique bien au-delà de sa liste élargie de Diables Rouges ", enchaîne Thibaud Leplat. En revenant à Anderlecht, Vincent Kompany veut, parfois avec obstination, maladresse mais surtout une évidente et logique inexpérience, décliner les préceptes de son mentor Guardiola qu’il a eu comme coach à Manchester City de 2016 à 2019. Tantôt entraîneur, tantôt joueur capitaine, Kompany prône avant tout un subtil mélange de " jeu-nes ", de jeu et de jeunes comme le fit Mister Pep à ses débuts au FC Barcelone. " Pour l’heure, les résultats traînent mais avec un projet de jeu bien défini, une ligne de conduite et l’appui des dirigeants, Anderlecht renouera bientôt avec les succès. "

A chaque époque sa crise et à chaque crise ses "r-évolutions" !

Que ce soit dans les périodes de crise institutionnelle, économique, financière ou sanitaire comme celle que nous connaissons aujourd’hui, l’Histoire (et les petites histoires) du foot montre donc que les changements de paradigme, de modèle sont très souvent nés de contraintes amenant avec elles leurs lots de remises en question ou nouvelles pistes de réflexion tantôt sur le jeu et/ou sur les modes de fonctionnement des clubs. " En football, conclut Thibaud Leplat qui endosse par ailleurs le rôle de conseiller pour certains clubs français, ce qui compte c’est d’avoir un temps d’avance sur les autres. Il faut oser la différence, tenter ce que les autres n’ont pas osé faire comme nommer un entraîneur un peu illuminé, revoir son budget, parier sur la formation, repenser son mode de fonctionnement et son projet de jeu qui sont autant de pistes de solutions qui offriront tôt ou tard de nouvelles perspectives ".

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