Éric Cantona, l'exil du Roi

Il y a tout juste 20 ans, Éric Cantona raccroche les crampons. Le 18 mai 1997. Une annonce qui surprend tout le monde. Un départ au sommet de sa carrière. Un geste rebelle qui ressemble tellement à ce qu’est au plus profond de lui-même cet artiste incompris. Le Roi est mort, vive le Roi.

Canto, c’est une carrière tourmentée qui ne s’est pas arrêtée au football, c’est une histoire d’amour-haine avec son pays natal, c’est une légende qui s’est écrite Outre-Manche. Canto, c’est tout ça et encore tant d’autres choses.

La France, 'Je t’aime, moi non plus'

Les premier pas du génial français se font du côté d’Auxerre où il est couvé par Guy Roux. Une première apparition en division 1 à seulement 17 ans. Puis l’éclosion deux ans plus tard. D’abord à Martigues en prêt durant 6 mois, ensuite à l’AJA pendant deux saisons. Des prestations qui lui ouvrent les portes de l’équipe de France. A 21 ans, Cantona incarne le futur radieux des Bleus. La suite sera plus douloureuse.

Revenu dans sa ville natale, le Marseillais veut imposer son talent devant son public. Le challenge est grand mais la pression est forte. Cantona, déjà connu pour ses coups de sang sur le terrain, va péter par deux fois les plombs en quelques mois. D’abord en insultant le sélectionneur Henri Michel de " sac à merde " pour une histoire de non-sélection, ensuite en jetant son maillot à terre pour montrer son mécontentement d’être remplacé en match amical. Deux scènes surréalistes qui lui valent une exclusion de toute sélection nationale et un prêt aux Girondins de Bordeaux jusqu’à la fin de la saison.

S’il retrouve les Bleus en août 89 sous l’impulsion du nouveau sélectionneur Michel Platini, le Phocéen poursuit son chemin tortueux à Montpellier. Prêté pour un an, Cantona reprend petit à petit le fil de sa carrière et remporte la Coupe de France. Ce retour en forme est synonyme de retour au bercail.

Le début de la saison 90-91 se déroule bien à l’OM sous les ordres de Franz Beckenbauer. L’association avec Jean-Pierre Papin fait merveille. Pourtant, lorsque Raymond Goethals prend la place du coach allemand en cours de saison, Cantona est relégué sur le banc des remplaçants. Les Olympiens sont champions de France mais Canto a l’impression de ne pas mériter ce titre. Dernières frustrations marseillaises : il ne participe ni à la finale de Coupe des clubs champions (perdue contre l’Etoile Rouge de Belgrade) ni à celle de Coupe de France (perdue également, face à l’AS Monaco). L’aventure est close, nul n’est prophète en son pays.

Cantona veut regoûter au plaisir du jeu et signe à Nîmes plutôt que dans des écuries plus prestigieuses. Là aussi, l’histoire tourne court. L’attaquant, mécontent d’une décision arbitrale, lance le ballon sur l’homme au sifflet  et rentre aux vestiaires. Un geste incompréhensible puni aussitôt par la Fédération. Canto en remet alors une couche en traitant les dirigeants de la FFF " d’idiots ". La sanction est logiquement alourdie. Ce sera donc deux mois de suspension. Orgueilleux, le Provençal annonce dans la foulée sa retraite. Rien que ça.

La traversé de la Manche, la naissance du King et un coup de fou

Sous l’impulsion de Platini notamment, le rebelle introverti reprend du service et traverse la Manche. En neuf mois du côté de Leeds, il enflamme littéralement l’Angleterre. Sa technique, son aura et son charisme font chavirer les cœurs et emmènent les Peacocks au sommet de la Premier League. En une demi-saison, Canto a transformé sa nouvelle formation. Mais Leeds devient rapidement trop petit pour les épaules du Français. En novembre 1992, les tensions avec les dirigeants sont palpables et Manchester United en profite.

Les Red Devils reviennent tout doucement au premier plan et Alex Ferguson voit en Cantona le phénix idéal pour faire renaître de ses cendres la légende mancunienne. Pari gagné.

Pour la seconde année consécutive, Canto porte son équipe jusqu’au titre de champion en seulement quelques mois. Son épanouissement est tel qu’il lui permet de monter sur le podium du Ballon d’or 1993 derrière Roberto Baggio et Dennis Bergkamp.

Numéro 7 dans le dos, col relevé, Cantona marche sur l’Angleterre et devient le King. L’histoire est magnifique et magnétique. Les Red Devils réalisent le doublé coupe-championnat en 1994 mais quelques mois plus tard, la part sombre du Marseillais refait surface… de manière fracassante. Le 25 janvier 1995, le Mancunien en a ras-le-bol de se faire insulter et se fait justice lui-même. Pied en avant, Canto se rue sur un supporter de Crystal Palace. La scène est aussi folle que violente. Nouvelle suspension : 9 mois sans football.

ManU monte au soutien, l’équipe de France d’Aimé Jacquet, elle, lui tourne définitivement le dos. L’avenir leur donnera raison, à tous les deux.

Cette fois-ci, pas question de raccrocher. Cantona ressurgit, au plus grand bonheur des fans de Manchester, un jour de derby contre l’ennemi honni Liverpool. Le 1er octobre 1995, le King est de retour. Un assist et un penalty plus tard, Old Trafford est en feu. Nouveau doublé coupe-championnat.

Mais la lassitude le guette. Le milieu du foot l’épuise. Au terme d’une saison 96-97 moins fleurissante ponctuée cependant par une nouvelle Premier League, le King pose sa couronne. Fatigué, le joueur enlève son maillot et endosse une nouvelle carrière aux multiples visages.

L’homme aux mille et une carrières

Cantona n’a jamais été exclusivement qu’un footballeur. L’homme a de trop nombreux centres d’intérêts pour réduire son champ de vision à un terrain sur lequel courent 22 personnes en short. La peinture, le cinéma, le théâtre, la pub attirent tour à tour ce révolutionnaire engagé qui ne recule jamais devant une prise de parole bien sentie. Avec son langage fleuri, Canto joue les philosophes et se moque bien de ce que les gens peuvent en penser.

Aussi bien sur le terrain qu’en dehors, aussi bien pendant sa carrière sportive qu’après, Cantona aura été fidèle à ses convictions et ses principes. Quitte à déranger.

Le buste droit, le verbe haut, le regard perçant, il restera toujours un ovni dans ce monde trop cloisonné. Un esprit libre qui manque clairement au monde actuel du ballon rond.

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