Carnet de russe: Sueurs froides à Rostov de Bahia

Manuel Jous
Manuel Jous - © Tous droits réservés

La fièvre n'est pas encore tout à fait retombée, l'adrénaline non plus. Celle qui fait qu'après 3 semaines de tournoi et des horaires insensés, nous soyons toujours debout, vaillants.

Ce que la Belgique a réalisé hier dans le chaudron de Rostov s'inscrit déjà parmi les plus grands moments de l'histoire de notre football. Non tant par la qualité du jeu déployé que par la dramaturgie invoquée.

Jamais encore les Diables Rouges ne s'étaient sortis d'un match à élimination directe en 90 minutes. Jamais encore ils n'avaient réussi une telle "remontada". A l'échelle du tournoi, plus aucune nation n'y était d'ailleurs parvenue depuis l'Allemagne en 1970. Tout cela en une seule mi-temps, en plus...

Mine de rien, atteindre deux fois de suite les 1/4 de finales d'une coupe du monde n'est pas (ou plus) donné à tout le monde. En attendant l'éventualité colombienne ce soir, seuls le Brésil, la France...et la Belgique peuvent se targuer d'y être parvenus tant en 2014 qu'en 2018. L'exploit n'est pas mince.

Il semble écrit que, tous les 4 ans, à la même période et au même stade de la compétition, je sois appelé à vivre mes plus grands moments de commentateur. Les plus stressants, les plus marquants.

Le Japon a, sans aucun doute, rejoint les Etats-Unis au faîte de mon classement émotionnel.

Il y a 4 ans, c'étaient les Etats-Unis, la moiteur tropicale de Salvador de Bahia, une enceinte cernée de favelas, une prolongation de fous, un match surhumain de Tim Howard.

Hier, ce fut Rostov, un chaudron planté au beau milieu d'une plaine aride, sur la rive asiatique du Don, un handicap de 2 buts à remonter, des changements gagnants, un but sur le fil.

Des moments suspendus où il devient difficile de s'accrocher au fil de la narration et de la description visuelle, exercice d'équilibriste que la radio, pourtant, réclame. Car si le commentaire télévisuel se superpose au message, le commentaire radiophonique l'incarne, il est le message en soi. Si le brouillage survient, le temps de laisser filtrer un peu d'émotion, il ne peut être que de courte durée.

Aujourd'hui, nous sommes dans la plus belle partie du tournoi. Une sorte de "no man's land" de félicité qui nous permet de croire que "c'est encore possible". Un peu comme le joueur tenant son ticket de loterie en main et s'apprêtant à aller vérifier les numéros gagnants. Le temps de la vérification, il est encore un millionnaire potentiel.

Pendant 4 jours, nous allons flotter dans ce sentiment délicieux, cette posture flatteuse de l'équipe "qui peut sortir le Brésil". Quoi qu'il arrive vendredi soir à Kazan, nous aurons gagné 4 jours de rêve. Et par les temps qui courent, cela n'a pas de prix.

La raison devrait pourtant nous pousser à la prudence, la méfiance, voire carrément l'inquiétude (les trous d'air dans le dos de Carrasco, les remises axiales de Kompany, les envois non-cadrés de Witsel, la nonchalance de Vertonghen,...) mais la perspective d'un match contre le Brésil rend cette posture impossible, du moins dans un premier temps.

Les soucis de sélection, on les laisse à Martinez, dont le flegme, l'auto-réflexion et la pleine-conscience furent littéralement bluffants hier. Arriver, au plus fort de la tempête, sous la menace d'une horloge, dieu sinistre, effrayant, impassible, à faire le vide autour de soi et à réfléchir un plan d'action performant et adapté (il aurait été tellement plus simple d'envoyer au feu Michy Batshuayi...), force le respect.

Le style Martinez impressionne, à un point tel que son pays natal, l'Espagne, empêtrée dans un tourbillon qu'elle a elle-même provoqué en limogeant Lopetegui, lui fait des yeux de plus en plus doux. Le type d'yeux que Corneille prêtait à Chimène.

En prolongeant le contrat de son sélectionneur avant-même le début de la Coupe du monde, l'Union belge a concédé une part de risque (que faire en cas de fiasco ?), mais un risque calculé. L'initiative nous paraissait bonne à la base (car qui mettre "de mieux" à implication, compétence et salaire égaux ?), nous en avons la confirmation aujourd'hui car le contrat de Martinez est bétonné plutôt qu'être ouvert. 

Personne ne va venir nous kidnapper notre Roberto au détour d'un parking. 

Mais l'objectif n'est pas encore atteint pour autant. Maintenant qu'arrive enfin cette grande nation que la Belgique réclame à cors et à cris depuis si longtemps, à lui de prouver qu'il possède les armes tactiques, si pas pour sortir le Brésil, au moins pour lui mener la vie dure, sans donner l'impression que les leçons japonaises de Rostov sont restées lettres mortes...

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