9 secondes 94 centièmes dans la nuit de Rostov…

Rostov Arena, 22h44 ce 2 juillet 2018 : les 41.467 spectateurs de ce Belgique-Japon de légende assistent à l’improbable, on joue depuis 93 minutes et 29 secondes. Un but qui, par son déroulé, son momentum et son importance, va graver l’Histoire du football  belge. A la rue après les deux buts japonais, les Diables Rouges sont sauvés par le coup de boutoir d’un de leurs suppléants, Nacer Chadli… dont la sélection pour ce Mondial avait été contestée vu son modeste temps de jeu  pour cause de blessure, les mois précédents à West Bromwich Albion.

9 secondes 94 centièmes, chrono en main : comme sur un 100 m de Usain Bolt. Le temps précis entre le moment où le cuir quitte le gant droit de Thibaut Courtois et, tout au bout de l’action, franchit la ligne du but nippon défendu par Kawashima. Entre ces deux moments, Kevin De Bruyne a récupéré le ballon cédé par son meilleur ennemi Thibaut, pour ouvrir à droite vers le piston Thomas Meunier. Lequel, parvenu au bout de son couloir, centre à ras de terre au point de pénalty vers Romelu Lukaku. La feinte de génie de notre centre-avant : jambes écartées, le ballon est passé et est balayé en un temps par le Roi Nacer, surgi de la 2e ligne, hors de portée de l’ex-portier du Standard et du Lierse.

C’est comme un rêve, je pense à ma famille, c’est super beau, c’est un goal pour tout le peuple " dira Nacer Chadli au bord des larmes. " C’est sans doute le match de notre vie… même si j’espère être là dans 10 ans, on devait montrer qu’on est bien la génération dorée " renchérit Thomas Meunier, l’homme de l’assist. " Un match comme ça, y a quelques années on l’aurait perdu, aujourd’hui nous sommes un vrai groupe " témoigne Axel Witsel.Il nous fallait un match pareil, ça fait longtemps qu’on n’a pas vécu une telle soirée " conclut le capitaine Eden Hazard.

En tribune de presse, Philippe Albert a lancé son désormais célèbre " Je l’ai dit, Bordel ! ". Une phrase désormais culte dont la RTBF a fait une sonnerie téléphone, téléchargée 10.000 fois le lendemain du match… et 125.000 fois depuis un an. Chaque heure, plus de 200 téléchargements sont notifiés.

Assis en tribune à la gauche du " Roc de Bouillon ", Rodrigo Beenkens se souvient. " Mon image forte est liée au langage corporel de Philippe, un geste que les gens n’ont forcément pas vu. Au moment du but, Philippe frappe violemment avec son poing sur notre table de travail. Vous connaissez la stature de Phil, j’ai cru sur le moment qu’il s’explosait le poignet. Toute notre rangée de presse a tremblé sur elle-même : tous les commentateurs voisins ont sursauté en pensant que quelqu’un s’était blessé. "

Trop facile de refaire l’Histoire : il n’empêche, ce soir-là semblait bien magique… " Ce but, on l’avait tous pressenti " poursuit Beenkens. " Depuis le 1-2 de Vertonghen, déjà un but venu de nulle part, on sentait que tout redevenait possible. Je ne peux pas vous dire pourquoi ni comment, mais quand Thibaut Courtois capte ce corner japonais et s’apprête à relancer vers De Bruyne, Philippe et moi on sent que quelque chose va se passer. Il y a bien sûr la naïveté de ces Japonais, qui mettaient tout à l’attaque pour marquer le but de la qualification. Mais c’est comme un souffle qui est passé dans ce stade de Rostov à ce moment : le ballon progresse vite, les passes s’enchaînent si facilement, et quand ce ballon franchit la ligne, on  a l’impression qu’il est aspiré dans le but. Je n’ai jamais ressenti cela pour un autre goal. Dans son intensité, c’est clairement le but le plus fort de ma carrière de commentateur. "

La télévision japonaise NHK a même fait de ce but le thème central d’un documentaire de 120 minutes, intitulé… " 14 secondes " : les Japonais ont déclenché leur chrono dès la prise de balle de Courtois sur le coup de coin. Pendant plusieurs semaines, les réalisateurs nippons ont pisté les acteurs de ce but pour reconstruire les émotions d’une folle soirée. Ce documentaire, sur un budget de 500.000 euros, a été diffusé l’automne dernier au Japon. Où ce 2 juillet n’est pas sans doute pas célébré de la même manière que chez nous…

Un an plus tard, Thibaut Courtois s’est installé dans la cage du Real Madrid, malgré la défiance initiale de Zidane. Un an plus tard, Kevin De Bruyne a confirmé son rôle de chef d’orchestre de City, malgré une saison pourrie par les blessures. Un an plus tard, Thomas Meunier s’est apparemment décidé à quitter le PSG, lassé de la défiance de son coach Thomas Tuchel. Un an après son fameux passement de jambes, après une saison de critiques à Old Trafford, Romelu Lukaku s’apprête à rejoindre l’Inter Milan… renfloué par les millions du Standard pour Zinho Vanheusden.

Un an plus tard, le héros Nacer Chadli a surtout ciré le banc de Monaco, d’où il a refusé un prêt à Anderlecht. Le héros est devenu proche du zéro. Mais il a le bonheur d’être entré dans l’Histoire du football belge. À l’image d’un Leo Vander Elst lors d’une nuit mexicaine. Ou d’un Georges Grün, en point d’orgue d’une soirée rotterdamoise tracée à l’ombre d’un poteau batave nommé John Van Loen

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