"Messi n'est pas 5 fois meilleur que Zidane ou 10 fois meilleur que Rensenbrink"

Lionel Messi
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Lionel Messi - © LLUIS GENE - AFP

Johan Cruijff le disait très bien : chaque désavantage est un avantage. " Pour aborder la crise actuelle du sport liée au Covid-19, Jos Verschueren use de la métaphore footballistique du plus grand poète à crampons du siècle écoulé.

Chaque crise est une opportunité de réfléchir à ses fondements et de changer ses modèles de fonctionnement " poursuit le Directeur du Sports Management à la VUB et fondateur de l’International Football Business Institute à Bruxelles. " Le monde du sport, et particulièrement du football, est à un moment-charnière et doit se chercher un nouveau modèle de gestion. C’est une table qui, ces dernières années, a tenu sur trois pieds : le marketing, les transferts et le ticketing. Aujourd’hui, la table penche dans tous les sens car les piliers sont affectés. L’industrie du foot a trop longtemps roulé en 5e et en 6e vitesse : il faut qu’elle se remette en question et revienne sagement aux 1e et 2e vitesses… "

ÉPISODE 1 : "Avec le Covid-19, le sport mondial affronte la plus grave crise économique de son histoire"

ÉPISODE 2 : "Le football belge est la nouvelle Chaussée d'Amour..."

EPISODE 3 : "Le sport amateur doit profiter du Covid-19 pour repenser sa gouvernance"

EPISODE 4 : "Après le Covid-19, le vélo se redressera car il est solidaire"

Et pourtant, les nouveaux marchés existent. Et avec eux, de nouvelles possibilités de développement. Il reste simplement à les réguler et les gérer de manière rationnelle.

Le sport est vecteur d’émotion, et il faut la conjuguer à la raison " explique Thomas Peeters, Professeur d’Economie à l’Erasmus School de Rotterdam. " Mais c’est aussi le moteur de l’économie : chaque fois qu’elle traverse une crise, l’économie se réinvente et déniche de nouvelles voies. Chaque année, on dit que le monde du football atteint des sommes-plafonds… et chaque fois, il parvient à accroître ses revenus. La Premier League a été la première compétition à investir sur le marché américain, au moment où personne ne pensait le public US mûr pour le soccer. Aujourd’hui, les droits télé de la Premier League sont plus élevés aux USA qu’en Angleterre même ! Le foot a encore des marchés TV devant lui : l’Afrique, le monde arabe, la Chine. C’est pour cela que les clubs anglais commencent à y organiser leurs tournées d’été… "

Le sport en virtuel

En cette période de télétravail, la crise a aussi fouetté de nouvelles manières de communiquer, de faire vivre des événements et… de vendre à distance.

Avec la fermeture des fan-shops, les clubs ont développé leur e-commerce " reprend Jos Verschueren. " Je crois aussi beaucoup en l’e-sport qui était jusqu’ici confidentiel. Il a conquis de nouveaux publics avec ces courses cyclistes ou ces courses automobiles virtuelles, qui se sont d’autant mieux vendues que de grands noms y ont participé. Cette industrie, qui s’est développée en parallèle avec le sport traditionnel, pourrait bien, dans le futur, devenir plus importante que le sport lui-même ! "

Mais en marge de la vente et de la croissance pure, qui rencontreront bien un jour leur plafond, il y a cet autre mot-clé qui heurte les partisans d’un capitalisme sauvage : " régulation ". Un mot pourtant adopté par le marché le plus libéral au monde : les Etats-Unis.

C’est un paradoxe, mais surtout une réalité : ce n’est pas faire injure au sport que de le réguler, et le modèle du sport américain a démontré son efficacité " explique Jean-Michel De Waele, politologue ULB qui suit le sport de près. " Le sport est le secteur au monde le moins régulé au prétexte de l’offre et de la demande. Mais non, tout n’est pas permis ! On peut réguler un marché pour que chacun y trouve sa place : on peut limiter les budgets, plafonner des salaires, instaurer des règles précises pour les agents ou encore réduire les noyaux. Ce qui fait le succès du sport, c’est le suspense et l’incertitude : tout le monde se lasse de voir gagner chaque saison le Bayern en foot ou Mercedes en Formule 1."

Solidarité des forts et des faibles ?

 " C’est la grande force du modèle du sport américain " reprend Jos Verschueren : " L’incertitude y est plus grande car un système comme la draft redistribue les forces au profit des plus faibles. La solidarité entre les plus riches et les plus pauvres est une priorité, sinon le fossé se creuse… et ce n’est bon pour personne ! Aujourd’hui en football, on peut presque prédire en début de saison qui sera champion… Cela permet aussi d’installer une conscience et une solidarité économique : car pour l’instant, les deux pyramides du sport, le sport professionnel et le sport amateur, n’ont plus de vases communicants. Quand il y a de la régulation et de la solidarité, une compétition gagne en intérêt. "

" Et aussi en transparence… " ajoute Jean-Michel De Waele : " Car les petits sont moins tentés d’aller frayer du côté de gens louches qui peuvent truquer des matches. Il faut aussi que le sport développe une autre relation avec les chaînes de télévision : il faut arrêter cette inflation exponentielle des droits télé en imposant aussi une sorte de salary cap dans ce secteur. Aujourd’hui, si on se base sur les montants de transferts, doit-on conclure que Messi est cinq fois meilleur que Zidane et dix fois meilleur que Rensenbrink ? C’est absurde... "

One shot

Alors pourquoi ne pas imposer dans le football, incarnation de tous les excès actuels, des salary cap, des noyaux limités et des enveloppes définies de transferts ? C’était aussi l’idée du Fair-Play financier… qui a montré toutes ses limites. Car à peine instauré, les grandes écuries ont rivalisé d’ingéniosité pour le contourner.

Les clubs de foot belges doivent absolument se rendre moins dépendants de leurs transferts sortants " reprend Thomas Peeters. " Ils jouent chaque année à la roulette russe, ils sont trop souvent adeptes de la stratégie du one shot qui consiste à espérer une bonne saison européenne pour combler leurs pertes de l’année précédente. Aujourd’hui, la crise du coronavirus ne permet plus ce type de perspective… car on ne sait pas du tout dans quelles conditions se jouera la prochaine saison ! Et le moment me semble très mal choisi d’aller quémander de l’aide auprès du politique, sous forme de subsides ou de baisses d’impôts. Pour le politique, lui-même confronté à de gros défis économiques, le sport est moins que jamais une priorité... "

Valeurs sociales et cogestion

Au-delà des paramètres économiques et financiers, il y aussi sans doute des " valeurs sociales " de gestion à redévelopper, via une participation des divers acteurs.

Je crois fort en la cogestion, par exemple sous forme de participation partielle des sponsors au processus de décision quotidien " réfléchit Jos Verschueren. " Dans cette idée, le sponsor n’est plus juste celui qui ouvre le portefeuille, c’est un vrai partenaire impliqué dans la conduite du club. C’est une façon de le fidéliser, de le garder à bord plus longtemps car il est associé dans le management et se sent plus concerné. Je crois beaucoup aussi dans le ‘community working’, qui vise à impliquer un club dans son tissu local et social. C’est une manière pour le football de se regarder dans le miroir du quotidien des gens, de s’enraciner dans la réalité. Le club ne doit pas être juste l’organisateur du match du dimanche, il doit aussi vivre en semaine au travers du travail social. Au Danemark, certains stades se sont ouverts ces dernières semaines et ont servi d’écoles : je trouve ça formidable ! "

Le pouvoir du fan

À l’heure où on parle beaucoup d’e-sport et de matches à huis clos, c’est comme si le sport reprenait conscience de l’importance, et pas que financière, de son public. Reste à celui-ci à saisir la place qui lui revient…

Ce que révèle aussi cette crise, c’est la redécouverte du rôle central du supporter " explique Jean-Michel De Waele. " On vient de le voir avec la reprise en Bundesliga, un sport sans public n’a aucun sens. Des stades vides sont ennuyeux : on n’imagine pas les coureurs grimper le Tourmalet sans personne le long de la route, ni Wimbledon se jouer juste entre deux joueurs en présence des seuls arbitres… Le supporter a une chance historique de faire entendre sa voix. Jamais, selon moi, le fan n’a eu autant de pouvoir : le pouvoir de reprendre ou non son abonnement au club  pour la prochaine saison ; le pouvoir ou non de prolonger son abonnement télé quand il voit la grille de programme qu’on lui propose ; le pouvoir de dire oui ou non à ce format de compétition profilé pour les grands clubs. Le supporter doit prendre conscience, et les dirigeants le savent très bien, qu’il n’est pas que le cochon de payant : il fait partie intégrante du spectacle sportif ! Roland-Garros ou Paris-Roubaix, ce ne sont pas que les athlètes : c’est aussi tout le spectacle qu’il y a autour ! "

Où sont les Socios ?

En Allemagne, le poids du supporter est formalisé : le statut des clubs impose que les supporters disposent de 51% des voix dans les décisions stratégiques. En Belgique, seul le FC Malines offre à ses supporters un siège en son conseil  d’administration. En prenant ses fonctions présidentielles au Standard, Bruno Venanzi avait lancé un projet de Socios… mis au placard depuis.

La création de la Fédération Nationale des Supporters est un pas en ce sens " explique Xavier De Vleeschauwer, Président de l’Amicale des Supporters du Sporting de Charleroi. " Mais le débat est souvent confisqué par le flou juridique entre l’Union belge, la Pro-Ligue et les clubs. Ceux-ci se renvoient la balle, notamment sur le prix des tickets et les conditions d’accès au stade pour les supporters visiteurs. Les débats portent souvent sur des questions de pognon… mais ne vont pas plus loin. À Malines, les supporters sont représentés dans les organes de décision… mais ont-ils un véritable poids ? Si vous avez une voix, mais que les 10 sont contre vous, j’appelle cela faire de la figuration. C’est la vieille histoire de l’âne et de la carotte : on donne aux supporters un maroquin pour les faire taire… "

À quand le militantisme ?

C’est le souci de la mobilisation et du militantisme dans le monde du sport " reprend Jean-Michel de Waele. " Le supporter est très peu entendu car il est mal organisé et n’a pas l’habitude de se faire entendre. Mais il doit prendre conscience qu’il vote avec son portefeuille… et c’est un grand pouvoir. D’autres acteurs majeurs, ce sont les joueurs eux-mêmes. On en a entendu certains, dire qu’en cette période de pandémie, la santé était plus importante que jouer des matches et toucher des droits télé. Mais ils sont vite rentrés dans le rang... Certains ont participé à des œuvres de charité… mais c’était surtout pour faire leur com. Les grands joueurs pourraient faire basculer les choses, mais globalement, ils restent les grands muets du système. Pourtant, sans eux, il n’y a pas de sport ! C’est ce qui me fait penser que si cette crise est une opportunité fantastique pour le sport-spectacle de réfléchir à ses manquements et de repenser ses fondements, je suis très sceptique sur le fait que cela se produira… "

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