"Messi et Ronaldo ne sont pas forcément les pions centraux de leur équipe…"

La phase classique de la Pro League connaît son épilogue ce dimanche. Qui ira en play-offs 1, qui va descendre ? Le suspense reste entier, les bookmakers fourbissent leurs cotes sur base de modèles de probabilités. Les statistiques jouent un rôle central dans le sport moderne. Au point que les mathématiciens ont intégré les clubs eux-mêmes… jusqu'à devenir les adjoints de certains entraîneurs.

Et si Jamie Vardy, outre son fameux sens du but, avait surtout la bosse des maths ? En 2015-16, lors de saison magique de Leicester, le coach Claudio Ranieri avait intégré à son staff un… mathématicien. "Beaucoup de clubs sportifs dans le monde anglo-saxon utilisent depuis longtemps des statisticiens" explique Vincenzo Verardi, chercheur en économétrie à l’ULB. "Leicester utilisait des modèles de ce genre lors de cette année de titre, où personne ne les attendait. Ce sont des modèles qui ont prouvé leur efficacité en économie, en finance et en marketing, pourquoi ne marcheraient-ils pas aussi en sport ?"

On pourrait donc prédire des performances, et donc des résultats, rien que sur l’analyse de données. Des millions de données croisées et reformulées en équations mathématiques un peu absconses. Parmi elles, la fameuse théorie des réseaux. "On parle toujours de Lionel Messi et Cristiano Ronaldo car ce sont ceux qu’on voit le plus. Mais ce ne sont pas forcément eux, les joueurs les plus importants de l’équipe. La théorie des réseaux permettra d’identifier ceux-ci : on mesure l’efficacité et le comportement de l’équipe si on change tel ou tel joueur sur l’échelle du temps et selon les matches, sur base des statistiques. On mesure le degré de centralité ou de marginalité d’un joueur par rapport à un autre."

Théorie des réseaux

Egil Olsen était un grand adepte de la théorie des réseaux. Dans les années 90, l’entraîneur norvégien a qualifié son pays pour deux Coupes du Monde et l’a hissé à la 2ème place du ranking FIFA. Olsen était féru d’informatique et de stats, il composait son équipe avec les joueurs ayant les meilleures interactions : les passes, les tacles, les interceptions, etc. Le point crucial, c’est bien sûr de cibler les bonnes statistiques.

"Les statistiques montrées en télévision sont souvent naïves et inutiles. En rugby, on évoque souvent la possession de balle, mais c’est un mauvais indicateur. Avoir 80 % de possession, cela dit juste qu’on n’arrive pas à avancer. On lit ce chiffre à l’envers, on a l’impression que c’est une bonne stat. Mais la Nouvelle-Zélande a toujours eu une possession de balle très faible, mais quand elle a la balle, elle marque. Le reste du temps, les All Blacks sont en défense et ce sont les autres qui se fatiguent à la faire tourner."

Mauvais coups

Vincenzo Verardi a travaillé pour 2 clubs de rugby français et avec un golfeur du Top 10 mondial. En modélisant les défauts de ce dernier, il a changé son jeu. "On a modélisé les tirs de ce golfeur, en intégrant comme paramètres la longueur et la dispersion des balles. On a croisé ces données avec les types de clubs qu’ils utilisent. On a donc identifié les clubs les plus efficaces, et surtout leur combinaison en fonction du parcours de chaque tournoi. Avec une formule mathématique, on a pu définir l’ordre des clubs à utiliser pour minimiser les risques de mauvais coups et obtenir la combinaison de points la plus élevée."

Encore a-t-il fallu persuader le golfeur du bien-fondé de cette tactique… "Il appliquait nos conseils à l’entraînement, et cela marchait bien. En tournoi, il n’a jamais voulu car on lui conseillait, sur base de nos calculs de probabilités, de commencer son trou par un coup à moyenne distance, avec un club en bois ou en fer. Mais il nous a répondu qu’aucun joueur n’accepterait cela : pour des raisons d’image et d’habitude, il fallait toujours commencer par un long coup, avec un driver."

Big Brother

Arsène Wenger est un adepte du logiciel de recrutement Top Score, qui compile les statistiques de milliers de joueurs. Il recherchait un profil de joueur très précis, avec certaines caractéristiques de jeu : c’est ainsi qu’il repéra chez les U15 de l’Olympique Marseille… un certain Mathieu Flamini. Et même en match, la stat peut devenir stratégie. "Je me suis amusé à modéliser l’arbitre. Au lieu de modéliser une équipe ou des joueurs, j’ai élaboré une formule sur les arbitres. Quand on sait qu’il va siffler un type de phase plutôt qu’un autre, on peut élaborer une tactique de jeu qui va nous permettre d’être moins pénalisé qu’avec un autre arbitre."

Dans le film Moneyball, Brad Pitt est le coach d’une équipe de base-ball sans le sou. Il engage un mathématicien qui va lui renseigner les joueurs bon marché affichant certaines statistiques précises. En Angleterre, Bolton est monté de D3 jusqu’à la Premier League avec un jeu basé sur des longues passes et des coups de pieds arrêtés, conçu par son coach sur des modèles statistiques. "Tout n’est pas modélisable : on ne pourra jamais exprimer en formule mathématique un entraîneur qui galvanise son équipe par sa communication. Le sport garde une dimension émotionnelle qui est irremplaçable. C’est pourquoi on ne pourra jamais coacher une équipe par un ordinateur."

Rituels

Il faut aussi convaincre le monde sportif, souvent méfiant face au changement et à la science venue d’autres métiers. Le sportif est aussi prisonnier de ses propres rituels et superstitions. "Mais même les croyances sont modélisables, on peut les incorporer comme variable dans nos formules mathématiques. Si un gardien de but n’a pas pendu son essuie dans son habituel petit filet à gauche, on sait qu’il ne sera pas en confiance ce jour-là. Pourquoi ne pas le modéliser ?"

Confirmé : un matheux ne s’avoue pas vite vaincu. "Une statistique ne va jamais vous offrir une victoire clé sur porte. Mais ajoutée à tous les paramètres techniques, tactiques, physiques ou mentaux, elle peut vous fournir le petit pour cent qui fera la différence au final."

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