Luka Elsner : "Je m'inspire de Napoléon…"

Luka Elsner se prête au petit jeu du selfie.
Luka Elsner se prête au petit jeu du selfie. - © Tous droits réservés

Débarqué voici un an en parfait inconnu, il incarne cette Union St-Gilloise " qui sourit " à nouveau (comme dans la chanson), au gré d’un parcours de championnat et surtout de Coupe qui a remis au goût du jour ce club du passé. Il évoque les Play-Offs 2, une bibliothèque installée au vestiaire, l’OGC Nice, la zwanze, sa maîtrise universitaire et Zlatan. Mais aussi l’Union 60, le recrutement par algorithme, les Jeux Olympiques de Los Angeles, Brighton et Luka Modric. Mais surtout… LinkedIn. Luka Elsner passe " Sur le Gril ".

36 ans, regard malicieux et bouille de charmeur : Luka Elsner a transmis sa jeunesse et sa pèche au Stade Marien. Le Franco-Slovène est sorti de nulle part, voici 12 mois, coiffant des clients comme Frankie Vercauteren et Yannick Ferrera, dont les noms circulaient pour embrasser le projet du milliardaire Tony Bloom, patron de Brighton et nouvel acquéreur du club de la Butte.

La première fois qu’on m’a contacté, je n’avais jamais entendu parler de l’Union " explique Luka Elsner : " Mais je suivais un peu le foot belge car j’avais eu à Domzale un coach passé chez vous, Slavisa Stojanovic (NDLA : Lierse 2014-15). La première chose que j’ai faite, c’est lire le Livre du Centenaire et j’ai pris conscience de la grandeur du club. Les photos au stade sont là pour nous le rappeler, les joueurs perçoivent ainsi le blason qu’ils défendent. Mais ce livre m’a aussi… inquiété, car sa 1re partie évoquait surtout la dimension folklorique du club… et moi je voulais installer une approche de haut niveau ! (rires) Puis j’ai vu que derrière cet esprit de fête, il y avait cet amour du foot et du beau jeu, qu’on pouvait parfaitement combiner avec la compétitivité. Moi aussi, je vise la créativité et le plaisir dans le jeu, ce qui m’a un peu manqué comme joueur car j’étais plutôt un arrière fruste, qui se nourrissait surtout de gagne. Aujourd’hui, je me rattrape à travers mes joueurs créatifs. Mais je suis aussi un peu jaloux d’eux. " (rires)

Biberonné au foot : son grand-père Branko Elsner fut entraîneur et son père Marko Elsner international yougoslave, lauréat du tournoi olympique de foot à Los Angeles en 1984. " Ils m’ont forcément beaucoup influencé. J’ai grandi à Nice et j’ai vite compris que je ne serais jamais un grand joueur, alors j’ai obtenu à 22 ans une Maîtrise en Entraînement Sportif à l’Université de Nice. Je suis un vrai passionné de foot, toute ma vie en est imprégnée. C’est dans… les embouteillages que je suis le plus productif : je réfléchis à des idées, et j’ai toujours mon calepin sur le siège de la voiture. J’aime apprendre et j’incite mes joueurs à faire de même : j’ai fait installer une petite bibliothèque au vestiaire, avec des livres en tous genres, des biographies, des livres sur le leadership, le médical, l’Histoire… Et oui, certains commencent même à lire ! " (rires)

Motivation interne

Leader de sa poule en Play-Offs 2, l’Union joue le coup à fond… quand bien même la carotte est absente : sans licence européenne, le club ne pourra pas jouer de finale. " Ça ne change rien pour nous, j’explique aux joueurs qu’on ne joue pas pour une prime ou un trophée, la motivation doit toujours être interne et venir de son propre désir de progresser. Ce tournoi est une belle vitrine pour les joueurs, mais ils doivent être d’abord des compétiteurs, que ce soit à l’entraînement ou en match, dans un stade plein ou sur un terrain de campagne. Ces P-O2 sont une compète comme une autre… même si je n’ai pas tout de suite pigé la formule. Le plus absurde pour moi, ce sont les deux équipes qui arrêtent de jouer fin mars. "

Et outre Lokeren, Malines est dans ce cas : une équipe qui prépare la finale de la Coupe mais qui, en Coupe comme en championnat, s’est érigée en bourreau de l’Union… alors même que l’Opération Mains Propres pourrait régler son sort. " Malines nous a fait mal cette saison, mais rétrospectivement je ne suis pas amer, car nos duels à nous se sont déroulés en toute régularité. Nous n’étions pas assez performants, c’est tout. Les matches arrangés, on en parle toujours, mais durant ma carrière, je n’ai jamais rien vu ou ressenti de bizarre. L’éthique est importante, mais ce n’est pas mon travail : il y a des gens désignés pour établir des règles et les faire respecter. À l’Union, je discute de la compo avec mes dirigeants, mais ça s’arrête là : je sais que jamais ici, on ne m’imposera des choix de titulaires. Et pour revenir à Malines, à choisir entre la Coupe et le championnat, j’aurai largement préféré finir premier de D1B que brandir la Coupe. "

Mazzù 2.0 ?

La réussite de Luka Elsner fait de plus en plus parler de lui… au point que son nom circule à Charleroi au cas (probable) où Felice Mazzù faisait ses bagages en fin de saison. " Moi je n’ai jamais eu de contacts avec Charleroi : je ne peux donc rien dire sinon que j’ai ici un contrat de longue durée… et que je me vois bien rester plusieurs années en pied de Butte. Je viens de deux expériences de 7 petits mois dans mes clubs précédents, et j’ai besoin de m’inscrire dans la durée, je cherche la stabilité. Si à 36 ans, je pars tous les 6 mois, ce petit jeu va vite s’arrêter. On sait aussi que le job d’entraîneur inclut 90 % de moments difficiles pour seulement 10 % de bonheur, car les moyen et long termes n’existent pas en football. Le coach cherche à construire mais il peut sauter à tout moment,  c’est une contradiction qu’il faut pouvoir accepter. "

D’autant que dans la bibliothèque personnelle du coach jaune et bleu, il y a un exemple qui domine le reste. " Je veux aussi m’inspirer de leaders venus d’ailleurs que le foot, car on peut apprendre de tout le monde. La personnalité de… Napoléon me fascine, car lui aussi est parti de rien pour devenir ce qu’il fut. J’ai repris de Bonaparte mon principe cardinal : toujours être en première ligne, sur le front, et batailler avec ses soldats. On ne peut pas se cacher et dire à ses joueurs ‘Allez-y, moi je regarde de derrière’, c’est la crédibilité de la compétence. Rien ne me ravit plus que de mettre un truc en place… puis voir qu’il fonctionne. Je suis exigent : mon idéal est que mon équipe parvienne à… tout faire bien, attaquer, défendre, presser, contre-presser, battre Anderlecht sur des contres sans avoir le ballon ou dominer en attaques placées des adversaires repliés. Mon autre satisfaction est de faire progresser des joueurs et les voir ensuite s’envoler dans leur carrière. Je n’attends pas de merci, le coach est au service de ses joueursJe peux tirer davantage de plaisir d’un entraînement réussi que d’une victoire. Comme joueur je détestais perdre, mais comme coach je préfère le contenu. L’impact d’un entraîneur sur un succès ? Je dirais 20 %. "

Algorithme…

Passé dans le portefeuille du milliardaire britannique Tony Bloom, qui a fait fortune dans l‘industrie du pari et du poker, l’Union Saint-Gilloise s’est donné les moyens pour rejouer un rôle en vue dans le paysage belge. " Nous avons reçu tous les joueurs que nous voulions, notre centre d’entraînement est nickel. Le projet de Mr Bloom est 100 % sportif, ce n’est pas une opération financière. Nous sommes une entité distincte du club-mère Brighton, dont l’éventuelle dégradation de Premier League (NDLA : l’équipe de Ryan et Izquierdo est 17e) n’aura aucun impact sur nous. Le patron est déjà venu 2-3 fois voir jouer l’Union, et je suis aussi monté le voir à Londres. Il souhaite que l’Union soit dans en D1A dans les 2 ans, puis hausser les ambitions. Mais si on avait eu la licence européenne et la possibilité de jouer la Coupe d’Europe, on aurait saisi l’opportunité à pleines mains car c’est une expérience unique. "

Tony Bloom s’est enrichi dans les paris en développant un algorithme permettant de réduire les probabilités d’échec. L’approche mathématique s’applique aussi au foot, puisque l’Union recrute ses joueurs… via une large base de données statistiques. " C’est une tendance née dans le sports US, qui va prendre de plus en plus d’ampleur vu le nombre de joueurs libres. On compile des profils avec des chiffres de courses, de passes, de balles récupérées, on y ajoute notre œil de coach et des variables liées à notre système de jeu… et cela donne de bons résultats : tous nos transferts sont passés par ce filtre. Le système n’est pas infaillible, mais il nous a aidés à cerner les qualités d’un Niakaté. C’est un garçon attachant et humble qui, sur le terrain, se transforme en lion : c’est la révélation de la saison. Un Selemani avait le profil d’un joueur complet, sachant marquer, passer, dribbler, défendre et intégrer plusieurs systèmes. On l’a aidé à gérer ses émotions et aujourd’hui, c’est pour moi le potentiel le plus élevé de mon noyau. Il ira loin. "

… et LinkedIn !

À Domzale en Slovénie, où il fut coach, Elsner a déjà eu recours aux technologies modernes. " On cherchait d’urgence un back droit, et on a publié un avis sur LinkedIn : en 24 heures, j’ai reçu plus de 100 CV et on a trouvé notre joueur. Mais tout n’est pas affaire de profil : il y a les pieds et la tête, qui sont intimement liés. Je constate que les joueurs capables avec leurs pieds ont aussi l’intelligence footballistique. Mais la talent ne doit jamais exclure le travail : les hyperdoués ne bossant pas au quotidien peuvent sombrer. Il y a une vraie fragilité mentale des hyperdoués, car votre talent peut vous fait oublier qu’il faut des routines pour mettre ce talent en valeur. "

Se taxant lui-même d’ex-joueur limité (" Je n’avais pas la créativité, je compensais par mon intelligence tactique et mon engagement "), Luka Elsner a néanmoins croisé sur les terrains des clients comme Modric (" Quel phénomène, celui-là… "), Mandzukic et un certain… Zlatan Ibrahimovic.C’était lors d’un amical Suède-Slovénie en 2008, on était chacun sur le banc de touche, il dégageait déjà cette certitude de lui-même, ce n’est pas ma tasse de thé comme joueur. Mais au sein d’un groupe il est sûrement très sympa et son talent doit booster ses équipiers. Gérer un tel joueur comme coach est une affaire de communication : il faut mettre des limites. Mais comme il est guidé par l’envie de gagner, ce ne doit pas être si difficile de se comprendre. "

Union 60

Tombé dans le fief de Bossemans et Coppenole, le célèbre vaudeville centré sur les duels Union-Daring d’avant-guerre, Luka Elsner s’imprègne désormais de culture bruxelloise. " J’ai appris le mot ‘zwanze’, cet humour satirique… auquel je dois encore me faire car je suis un assidu du contrôle. J’ai déjà entendu le mot ‘dikke nek’, mais j’ai oublié la signification. Un ‘prétentieux’ ? Je vous certifier qu’il n’y en n’a pas dans mon groupe. (clin d’oeil) Je connais aussi les paroles de l’hymne ‘Bruxelles, ma Belle…’ entonné par les supporters. ‘C’est l’Union qui sourit’ ? On m’a montré le disque, mais je ne connais pas l’air. "

Reste à écrire le passé au futur… " Depuis tout petit, je suis fan de l’OGC Nice, que je rêve de coacher un jour. Mais je peux vous dire qu’aujourd’hui, mon cœur est aussi jaune et bleu, je me suis vraiment attaché à ce club. On m’a raconté l’épopée de l’Union 60 dans les années 30 : 60 matches sans défaite, c’est un fameux bail ! Comme joueur, j’ai atteint le chiffre 36. Et si comme coach, j’en atteins la moitié, je serai déjà content… Mais je constate aussi que le coach de l’Union 60 se nommait Charles Griffiths. Oui, c’était déjà un Britannique... " (rires).

Comme le projet unioniste actuel…

 

" Sur le Gril ", un rendez-vous hebdomadaire d’Erik Libois à retrouver sur Vivacité le vendredi soir à 20h10, le samedi soir à 22h10 et le dimanche vers 16h30. Et le lundi en télé dans La Tribune.

 

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