L'humour chez les supporters : Peut-on rire de tout et avec n'importe qui ?

Humour supporters
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La polémique de la semaine dernière autour des chants anti-juifs et homosexuels, chants entonnés par des supporters brugeois et tolérés par la Commission des litiges, amène à se demander ce qui est autorisé et interdit dans les stades de football. 

Un colloque consacré à l'humour chez les supporters, récemment organisé par l'ULB, a abordé la question en compagnie d'experts internationaux.
 

« Pédophiles, chômeurs, consanguins : bienvenue chez les Cht'is » ou encore « les Wallons c'est du caca » : deux exemples célèbres de banderoles provocatrices qui relèvent de ce que l'on peut appeler le chambrage entre supporters. Nicolas Hourcade, professeur à l'école centrale de Lyon est spécialiste du supportérisme.

« Les supporters aiment bien dénigrer l'adversaire puisque pour eux, en tous cas pour les plus radicaux, le football est un combat entre deux camps qu'il faut gagner. Du coup, tout va être bon pour discréditer l'adversaire, et le chambrage c'est une manière de se moquer de l'autre, qui oscille entre l'ironie et l'agressivité. Et donc toute la complexité de ce chambrage est qu'il joue à la fois sur le second degré, mais qu'il a aussi une dimension agressive. Selon les cas, cela peut aller vers le meilleur avec des choses extrêmement drôles, mais parfois aussi vers le pire avec de la violence extrêmement ouverte ».

Et c'est là que les limites de l'humour sont atteintes. 
En clair, devant les tribunaux, si la blague raciste est admise, l'insulte raciale ne l'est pas. 
En revanche, les banderoles sur les Chti's ou les Wallons ne sont pas condamnables juridiquement. Bernard Mouffe, avocat et maître de conférence à l'Université de Namur.

 « Je considère personnellement que ce n'est pas condamnable. En tous cas d'un point de vue pénal, et sur base des préventions pénales telles qu'elles sont définies. Par exemple, on ne peut pas considérer que les wallons ou les chti's ont un honneur ou une réputation qui peuvent être bafoués. L'honneur et la réputation doivent être réservés à une personne. On parle, en droit, de droit de la personnalité qui porte sur l'image. Il faut que la personne soit reconnaissable, et c'est bien UNE personne reconnaissable, et pas un groupe de personnes. Si on accepte pas ce principe purement personnel, on ne peut plus faire d'humour du tout ».

Dans le cas du tifo anti-Defour, la problématique est différente :

«C'est incontestablement différent parce que, dans ce cas, il y a une atteinte personnelle, excessive, non-admissible en terme de prudence et de modération, parce que l'humour, même s'il est transgressif, se doit de rester prudent et modéré. Il est évident qu'ici, il y a une réelle incitation, une réelle provocation, ce qui n'est pas admissible, vu le contexte particulier dans lequel cela s'est développé. Dans le public qui peut recevoir l'image, il y a notamment des enfants. Exposer des enfants à ce genre d'images, le juge considérerait que ce n'est pas admissible ».

L'humour des supporters souvent incompris

L'autre partie du problème est la compréhension de cet humour de supporters par le grand public.
Des supporters que l'on imagine souvent incapables de pratiquer le second degré. Nicolas Hourcade.

« La mauvaise image des supporters de football, particulièrement des ultras, joue. C'est-à-dire que certains types d'humour produits par d'autres personnes dans un autre contexte, par exemple par des humoristes lors d'un spectacle, sont immédiatement perçus comme de l'humour, donc on comprend immédiatement la dimension humoristique. Quand des supporters font une banderole, un tifo dans un stade où d'autres personnes comprennent leur registre (les ultras adverses par exemple), mais où il y a aussi plein de gens qui ont moins l'habitude d'aller au stade, la dimension humoristique n'est pas toujours perçue. Et donc, comme on suppose que ces gens-là ne sont pas capables de faire de l'humour, on ne comprend pas qu'il puisse y avoir du second degré ».

La difficulté reste donc de se situer entre l'agressivité du premier degré et la dérision du second. Une question d'interprétation...

La gentrification de l'humour de stade

C'est une notion développée par Nick Hornby dans son livre « Fever Pitch », le football européen, depuis une vingtaine d'années, a subi un phénomène d'embourgeoisement, en anglais de « gentrification ».

En clair, les drames du Heysel (1985) et de Hillsborough (1989) ont entraîné une réflexion sur l'architecture des stades et leur nécessaire modernisation. De nombreuses enceintes ultra-modernes ont vu le jour. Un phénomène qui a entraîné une augmentation drastique du prix des tickets. Certaines couches populaires ont, du coup, perdu leur accès au stade, au profit d'une classe bourgeoise, pas nécessairement en phase avec les choses du football.

Qui dit embourgeoisement du public, dit aussi embourgeoisement de l'humour de stade. Si les banderoles restent essentiellement le fait des ultras (à distinguer des hooligans, car les premiers incarnent des associations de supporters très engagés dans l'animation des tribunes, alors que les seconds constituent des bandes plus informelles, à la violence beaucoup plus assumée), le public bourgeois ou middle class pratique une autre forme d'humour. Albrecht Sonntag, sociologue et professeur à l'Ecole de management d'Angers.

« L'humour est différent parce qu'il est plus réflexif. Il s'appuie sur des ressorts plus intellectualisants. L'humour embourgeoisé dans les stades de football est à l'humour du football d'avant ce que Woody Allen est à Laurel et Hardy. Laurel et Hardy, c'était très très drôle. Woody Allen, c'est drôle d'une manière très réfléchie, très intellectualisante. Jusqu'à devenir barbant ou prise de tête pour certains. Et là, on a l'émergence d'un humour sur le foot qui est un peu prise de tête. Il y a de l'auto-parodie, de l'auto-dérision d'un nouveau public qui n'assume pas totalement le fait d'être dans un stade et de se comporter comme un supporter de base ».

Dans un football qui s'embourgeoise, la question est de savoir jusqu'où aller dans le folklore. L'humour des supporters (et principalement des ultras) sera sans doute mieux compris et mieux reçu par le plus grand nombre quand les ultras auront, eux-mêmes, défini ce folklore.

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