"Je ne pense pas qu'Axel Witsel va perdre ses qualités en évoluant en Chine"

Rusmir Cviko
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Rusmir Cviko - © RTBF.be

Après une carrière de joueur qui l’a vu notamment défendre les couleurs du FK Sarajevo et de l’Antwerp en passant par l’Allemagne et les Emirats, le belgo-bosnien Rusmir Cviko a embrassé une carrière de dirigeant avec un certain succès… Il a notamment remporté trois titres nationaux et deux coupes de Bosnie avec Zeljenicar.
Installé dans les cantons de l’est, l’ancien milieu de terrain de 47 ans rentre en Belgique auprès de sa famille lors de ses rares moments libres. Il vient notamment y voir son fils qui évolue en jeunes au KAS Eupen.
Depuis un an et demi, Rusmir Cviko représente aussi notre pays… en Chine. Il est le seul entraîneur belge à officier dans le championnat chinois, à Dalian Transcendence, un club de Division 2. De passage en Belgique, l’occasion est donc belle de discuter un peu de l’Empire du milieu.

Vous êtes le seul coach belge à entraîner une équipe professionnelle en Chine… Qu’est-ce que ça vous procure comme sentiment ?
En réalité, j’ai eu un peu de chance… Il y a un an et demi, je suis arrivé là-bas en tant qu’assistant-coach d’un ami (Ermin Siljak, NDLR). Lorsqu’il a été limogé après quelques mois, le président m’a confié l’équipe. J’ai d’abord hésité car je voulais rester loyal envers Siljak mais ce dernier m’a conseillé d’accepter. J’ai enchaîné les bons résultats et le club m’a nommé entraineur principal.
Représenter la Belgique en Chine est pour moi une fierté. Je suis heureux de pouvoir représenter le football belge et de le promouvoir en quelque sorte… Et puis… côtoyer tous ces grands noms est un sentiment assez irréel.


Justement, vous qui êtes quasiment inconnu en Belgique, comment vivez-vous le fait de rencontrer tous ces grands noms du football mondial présents en Chine ?
Cela a de quoi intimider le petit entraîneur belgo-bosnien que je suis. Au départ, lorsque tu sais que tu vas affronter des équipes entraînées par Magath, Capello, Cannavaro, Luxemburgo ou encore Eriksson, cela a de quoi faire peur… Mais une fois que la compétition a débuté et que j’ai obtenu de bons résultats, la peur est vite passée et ma situation en a été facilitée. A présent, je peux dire qu’avec mon staff, nous avons un avenir en Chine (sourire).

Ici en Europe, on spécule beaucoup autour du football chinois… De son niveau, de l’argent qui y circule, de l’arrivée de stars… Comment le jugez-vous ?
Il n’y a aucun doute que le niveau du football européen est meilleur mais il y a plusieurs facteurs qui vont faire progresser le football chinois d’année en année. D’une part, le joueur chinois est un énorme travailleur, il aime bosser très dur. D’autre part, l’argent investi a attiré des entraîneurs de renom et des stars comme Tevez, Pellè ou Witsel… Tous ces facteurs additionnés vont améliorer le niveau et je pense que dans un futur proche le championnat chinois va se rapprocher des meilleures ligues européennes.
A l’heure actuelle, si l’on prend les meilleures équipes de Super League, leur niveau n’est pas très éloigné de celui des équipes de Division 1 belge.

La fédération chinoise va investir près de 200 milliards de dollars dans le football...

Je ne pense pas que Witsel va perdre ses qualités en Chine...

Depuis quelques années, l’argent coule à flot dans le football chinois… Est-ce que ça va encore continuer ?
(Il sourit) Les sommes qui circulent là-bas sont incroyables aussi bien pour "monsieur tout le monde" que pour les acteurs du football. Il faut bien avoir à l’esprit que lorsqu’on évoque le salaire d’un joueur, il s’agit toujours de salaire net d’impôt. D’ici 2049 (date du centenaire de la révolution chinoise), la fédération chinoise va investir près de 200 milliards de dollars dans le football. Récemment, la Ligue a aussi fait savoir qu’elle allait investir près de 3 milliards de dollars d’ici 2020.

Pour un entraineur ou un joueur, c’est le moment d’aller en Chine ?
Oui parce que c’est le début de quelque chose d’énorme… Une véritable révolution du football : l’évolution du football chinois. Tous les grands noms veulent venir en Chine car ils savent qu’ils peuvent gagner rapidement, beaucoup plus qu’ailleurs dans le monde. Le fait d’y travailler maintenant te confère en quelque sorte un statut particulier... de "pionnier". Je suis vraiment chanceux de pouvoir bosser là-bas.

On a beaucoup spéculé autour du choix d’Axel Witsel. Certains pensent qu’il va perdre son niveau en jouant en Chine. Qu’en pensez-vous ?
Les gens se demandent pourquoi il a choisi ce championnat sachant que le niveau est inférieur… Mais vous savez l’argent est aussi un facteur important dont il faut tenir compte. L’argent ne va pas compenser la baisse de niveau mais n’oubliez pas que le championnat va gagner en qualité saison après saison.
Honnêtement, je ne pense qu’il va perdre ses qualités en évoluant en Chine parce qu’il côtoie et affronte de grands joueurs et de grands coaches. D’ici 3 ans, je pense que le championnat chinois va se rapprocher des meilleures compétitions européennes.

En Chine, tout le monde écoute le coach...

Quelle est la plus grande difficulté rencontrée par un entraîneur européen en Chine ?
La mentalité. La Chine, c’est un mélange entre la mentalité communiste et capitaliste. C’est d’ailleurs la première fois que je suis confronté à cela. Mais honnêtement pour un entraîneur, c’est très facile d’y travailler.

Pourquoi ?
Tout le monde écoute le coach. Personne ne demande d’explication… "Pourquoi ceci ou pourquoi cela ?" ça n’existe pas en Chine. Tout le monde suit les ordres du coach et personne ne les discute. C’est positif mais négatif aussi, parce que les joueurs restent enfermés dans leur coin, ils ne s’ouvrent pas… En tant que coach, tu dois essayer de leur ouvrir l’esprit, d’amener tes joueurs à interagir, à partager. C’est pour cela que j’essaye de discuter de tactique avec eux… que l’on fait les analyses ensemble. Je leur demande leur avis, je les pousse à réfléchir et à essayer de m’apporter des solutions.
En Europe, quand un joueur n’est pas content ou quand il a envie de parler de la tactique, il le fait savoir à son entraîneur... En Chine, cela n’existe pas. Quand l’entraîneur parle, les joueurs baissent les yeux. (Sic)
La plus grande difficulté est de leur inculquer des préceptes tactiques car à ce niveau-là ils sont très en retard sur les Européens. Il faut user davantage de pédagogie et de psychologie… Rendre positif des détails insignifiants même quand les joueurs effectuent les mauvais choix.

Vous avez donc un certain pouvoir…
Oui, d’ailleurs c’est moi qui distribue les bonus au staff et aux joueurs (il rit).

Un coach peut être viré en 24 heures ...

Les présidents de club aussi sont assez particuliers…    
Vous avez raison. La spécificité du football chinois c’est que les clubs sont dirigés par des présidents riches… Beaucoup plus qu’en Europe. En Chine, le Président est souvent un milliardaire, un personnage hyper puissant… Quelqu’un qui peut virer un coach en seulement 24 heures.
En début de saison, Ciro Ferrara a été viré après deux matches, un nul et une défaite. Le Président l’a renvoyé mais lui payé l’entièreté de son contrat. Incroyable ! En Chine, le Président est du genre : "j’ai de l’argent et je fais ce que je veux avec". Il ne se préoccupe pas du "qu’en dira-t-on ?". Il a de l’argent et veut montrer son pouvoir sans se soucier des conséquences. Il est omnipotent. S’il veut te virer, il te vire.
Moi, j’ai de la chance…
(Sourire) Je m’entends bien avec mon président. D’ailleurs, je suis en place depuis un an et demi. Et pour les standards chinois, c’est presque un record (rires).

 Pensez-vous que la Chine pourra un jour remporter la Coupe du Monde ?
Ils en ont l’ambition en tout cas. Le Président chinois a comme objectif que l’équipe nationale atteigne le top 3 mondial d’ici 2049. (Actuellement la Chine pointe à la 62eme place du ranking FIFA et est éliminée à la course à la qualification pour le Mondial 2018, NDLR).
Personnellement, je pense que c’est un objectif irréalisable… Par contre, je crois que figurer dans le top 10 est possible d’ici dix ou quinze ans.

Est-ce que les joueurs belges sont populaires en Chine ?
Oui, bien sûr. Ils connaissent Nainggolan, Fellaini ou Hazard pour ne citer qu’eux. Je pense qu’il y a une véritable attente pour que ces stars viennent jouer en Chine un jour. L’arrivée d’un joueur de ce standing est très importante pour l’image de marque d’un club. Les Chinois connaissent mieux le football qu’on ne le pense en Europe.
Un de mes amis chinois m’a d’ailleurs demandé de lui ramener un maillot du FC Bruges parce qu’il est fan de cette équipe. Comme je n’habite pas loin de Liège, je lui ai proposé un maillot du Standard mais il a insisté pour avoir celui de Bruges
(rires). Croyez-moi, même si la Belgique est un petit pays, son football est connu en Chine.

Pensez-vous que les hommes d’affaires vont continuer à acheter des clubs européens ? En Belgique, nous avons l’exemple de Roulers… Oui, je pense bien. Certains officiels pensent que les hommes d’affaires investissent un petit peu trop en Europe. La vérité, c’est que les président de clubs sont attirés par les clubs européens. Ils veulent acheter un club pour mettre en place des passerelles, des synergies et profiter du savoir-faire de la formation à l’européenne qui est nettement meilleure… Le but, c’est souvent d’y envoyer deux ou trois jeunes joueurs, de les bonifier et de les rapatrier pour qu’ils évoluent en Super League.

Comment voyez-vous votre avenir ?
J’aimerais entraîner en Chine pendant trois ou quatre saisons encore. Je me plais vraiment ici. La qualité de vie est bonne et Dalian, la ville où j’habite est magnifique.

Il parait que c’est la ville la plus romantique de Chine ?
Oui, c’est une ville de 10 millions d’habitants située au Nord-Est de la Chine… A deux heures de vol de Pékin. Il y fait bon vivre et les plages sont splendides.  

Comment vous déplacez-vous sur place ?
Le club a mis un chauffeur à ma disposition 24h sur 24. C’est assez pratique parce que la circulation est assez dense. Par contre, ce qui l’est moins ce sont certains déplacements en championnat, il nous arrive de voyager pendant une journée entière lorsqu’il faut aller jouer en Mongolie par exemple.

Dalian Transcendence est l’un des plus petits budgets de 2eme division. Combien y gagne un joueur ?
A titre d’exemple, un joueur comme l’attaquant Erton Fejzullahu (international suédois qui joue désormais pour le Kosovo) gagnait environ 1 million de dollars par an. Un bon joueur chinois en gagne la moitié.

Vos infrastructures sont-elles à la hauteur ?
Elles sont magnifiques. Nous avons un centre d’entrainement ultra moderne avec trois terrains réservés uniquement à l’équipe A sans compter des logements.

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