Vocation supporter

Pourquoi tu aimes le foot ? Une question toute simple face à laquelle la plupart des supporters se retrouvent un peu démunis. " Pourquoi tu aimes le foot, c’est comme pourquoi tu aimes ta femme. Tu ne peux pas l’expliquer, c’est plus fort que toi" explique le cinéaste – et ancien journaliste sportif – Stephan Streker.

La raison est souvent un peu floue mais on sait en général à quel moment on a chopé le virus. La révélation se situe souvent du côté de l’enfance. La main d’un grand-père qui vous a emmené au stade, l’atmosphère électrique d’un salon rempli d’adultes qui exultent devant un petit bonhomme haut comme trois pommes, un visage tant recherché sur une carte panini et enfin échangé sous un banc d’école, un but planté entre deux cartables dans une cour de récréation, un joueur qui jongle avec un ballon sur un écran de télé et un p’tit gars qui essaie de reproduire l’exploit dans la cour de l’immeuble. Les exemples sont sans fin mais tous ramènent à une émotion d’enfance.

Le parolier Jacques Duvall, mordu des Mauves, se souvient : " Ca a commencé au collège, j’avais dix ans. Un copain m’a proposé de rejoindre son équipe, il manquait un joueur. Je n’avais joué, j’ai tiré un coup franc un peu au pif et le ballon est entré pile dans le but. Je me suis dit quel jeu génial ! Et depuis, je n’ai plus décroché ". Bernard Yerlès, comédien – toujours en activité les dimanches sur les terrains amateurs - explique qu’il a aimé le foot parce que dans son enfance, ça a été une manière de créer du lien d’amitié. " A l’école, si tu étais plutôt bon, ça te donnait un rôle, une place importante parmi les autres".

Il ne faut pas forcément avoir tâté du ballon rond à la récréation pour embrasser la vocation de supporter. D’autres racontent qu’ils sont devenus fous de foot en allant au stade. C’est le cas de Thierry Plas, musicien, " Ca a commencé quand j’avais 6 ans, mon père m’a emmené au stade à Anderlecht et j’ai serré la pince d’Arsène Vaillant ** (note bas : journaliste sportif culte de la rtbf du milieu des années 50 au milieu des années 80) ".

Impression, admiration, identification. Les footballeurs accomplissent des exploits balle au pied, les gamins rêvent et au final, chacun cherche à retrouver ce petit bout de madeleine qui a lancé le match de toute une vie de supporter.

Tout peut arriver

Au moment où le match commence, tout peut arriver. La justice n’existe pas, le mérite non plus, la certitude amène en général de mauvais résultats et le doute peut subsister longtemps. Pendant nonante minutes, le supporter peut passer par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Selon Jacques Duvall un match de foot mélange " trahison, ambition, conquête,j oie furtive, déception, impuissance face au sort, beaucoup de choses de l’ordre de la tragédie grecque". La match qui a opposé la Belgique à l’Urss en juin 1986 en est l’illustration parfaite. Mexico, huitième de finale de Coupe du Monde, les Diables Rouges affrontent l’archi favori russe, personne ne mise un kopek sur leur victoire.

Les p’tits belges sont menés 1-0, ils remontent 1-1 grâce à un but d’Enzo Scifo. Les russes repassent à 2-1 et au final, après prolongations, score final 3-4 pour la Belgique. Tout y est la tension, les retournements, l’injustice (en notre faveur puisque les suspicions de hors jeu sont énormes sur les buts de Scifo et Ceulemans), la joie de remonter, l’angoisse de l’égalisation, l’impuissance face au temps qui passe, la délivrance d’un but de plus… l’explosion finale, l’effort collectif récompensé.

Festival d’émotions

Assister à un match de foot en tant que supporter, c’est se mettre sous pression, se glisser dans le training de son équipe fétiche, en porter les couleurs et suer autant qu’elle. C’est espérer à chaque seconde, avoir le cœur qui tape dans un sens ou dans l’autre selon le but vers lequel roule le ballon, se rebeller contre une faute injustement sifflée, s’énerver parce qu’un joueur a raté une passe, maudire l’adversaire qui arrête la balle de l’espoir et exploser de joie comme un enfant à qui on offre un voyage à Disneyland quand son équipe marque un but. C’est aussi être déçu lors d’une défaite, profondément déçu. Certains supporters affirment d’ailleurs éprouver une véritable tristesse qu’ils trainent de manière lancinante jusqu’au match suivant. Sans compter que les perdants de la semaine se feront chambrer 7 jours durant par leurs copains supporters du camp adverse.

En matière de déception, un scénario catastrophe Nous sommes en 1990 lors de la Coupe du Monde aux Etats-Unis. Après l’épopée qui a mené l’équipe belge en demi-finale en 1986, les yeux de la nation sont fixés comme deux ronds de bille sur les onze joueurs qui affrontent l’Angleterre en huitième de finale. A la fin des prolongations, David Platt élimine la Belgique suite à un coup franc sifflé pour une faute qui n’existait pas.

Bernard Yerlès se souvient parfaitement de ce moment. " La tension était trop forte, j’ai du sortir dans la rue. J’ai reculé de quelques mètres, la fenêtre de mon salon était ouverte, je ne pouvais pas supporter de voir. Et puis j’ai entendu mes copains hurler nooooooon. Et je me suis dit, c’est pas possible ! Je pense bien avoir shooté dans un ou deux pneus de voiture ".

Personne n’y croit, le silence est assourdissant. Tout le monde se souvient d’ailleurs des treize interminables secondes qui ont suivi le match pendant lesquelles Franck Baudoncq, qui commentait le match pour la RTBF, s’est tu. Rupture de faisceau émotionnel, silence de circonstance. Il n’y avait rien d’autre à faire, juste une chose à ajouter : c’est injuste, c’est trop injuste. Ce que Baudoncq a fait, personne ne l’a oublié.

L’autre déception importante du football belge est celle d’une génération plus jeune, prête à vibrer lors de la coupe du monde 2002. La Belgique affronte le Brésil, Marc Wilmots ouvre le score mais l’arbitre siffle une faute et le but est annulé. Personne ne sait ce qui se serait passé sans l’intervention de ce " maudit " arbitre jamaïcain et personne ne le saura jamais.

" De toute façon, au foot, il n’y a que des perdants explique Jérôme de Warzée. Le seul gagnant est celui qui reçoit la coupe, c’est assez injuste parce que ce n’est pas forcément celui qui a fait le parcours le plus méritant mais au final, la postérité ne retiendra que celui-là. "

Heureusement, il y a toujours une prochaine fois pour racheter l’occasion râtée, se relancer dans la compétition et finalement la joie est comme la déception, comme le dit Jacques Duvall : " Quand ton équipe gagne la coupe, c’est une joie très éphémère. A peine reçue, elle est déjà remise en jeu et tout est à refaire ".

Lâcher prise

La transformation de Monsieur Tout le Monde en cette espèce de harpie sans retenue a de quoi effrayer et conforter les antis. Ils se disent dépassés, incrédules, circonspects ou carrément atterrés devant un tel lâcher-prise.

Stephan Streker qualifie le foot de méditatif : " quand je regarde un match, je suis happé par ce qui se passe, plus rien n’existe. Je trouve que c’est une grande chance de pouvoir entrer dans cette parenthèse, hors la vie. Le tout est de ne pas être envahi le reste du temps et de relativiser une fois le match terminé ".

En résumé, assister à un match en tant que supporter, c’est passer une heure quarante-cinq dans un état second où tout s’oublie. Le temps du match est celui que le supporter s’accorde pour vivre intensément à travers onze gars qui tiennent son bonheur entre leurs pieds. Bernard Fontaine, entraineur d’une équipe de jeunes, avoue qu’à une époque les défaites du Standard ont miné son privé à une époque. " Il fallait attendre la victoire suivante pour que je me sente mieux. Avec l’âge, je me suis calmé, j’ai compris qu’il y avait des choses plus graves dans la vie ".

Bernard Yerlès va dans le même sens : " Il m’arrivait trop souvent à une époque de me mettre dans des états pas possibles. Avec le temps, je me suis raisonné pour en arriver à la conclusion que c’est un sport et qu’il y a donc des victoires ET des défaites. Je ne suis plus habité de la même manière par ces matchs qui prenaient trop d’importance.

Et pourtant il y a quelque chose de l’ordre de la ferveur et de l’enthousiasme qui n’est pas à négliger et, même si nous sommes d’accord que les insultes restent intolérables, le côté rassembleur et fédérateur confère à tout cela un élan populaire émouvant. Le bon côté du troupeau est qu’il se réunit chaque semaine pour partager un moment fort qui lui fait du bien et le libère de certaines pulsions. Régis, 41 ans, parle d’un moment qui permet de sortir du quotidien tant comme joueur que comme spectateur d’ailleurs. " Tu ne te poses pas trop de questions sur ce qui se passe, tu laisses ton cerveau à l’extérieur et tes problèmes du quotidien sur le côté ".

Enthousiasme populaire

Avec la Coupe du Monde qui arrive et la qualification des Diables Rouges, c’est sans doute ce qu’il y a de plus beau à retenir et à projeter à l’échelle nationale. La ferveur populaire et l’enthousiasme général autour des 23 joueurs et de leur coach qui nous emmèneront tous au Brésil à partir du 12 juin.

Une unicité pour un pays qui se croit trop souvent divisé. Tous derrière les Diables Rouges sans discuter, tous pour une victoire. Ophélie Fontana a l’impression que la qualification de la Belgique a ressoudé la Belgique : " C’est un peu cliché ce que je vais dire mais dans l’équipe, il y a des francophones, des neerlandophones peut-être certains avec des origines germanophones et ça se passe bien sur le terrain. On montre qu’on peut s’entendre, ça donne une bonne image de la Belgique à l’étranger, une image qui avait été pas mal égratignée avec les évènements politiques ".

Tous ensemble pour rêver. Plus de flamands, de wallons, de bruxellois ou de germanophones oubliés. ON rêve ensemble et que ce soit Fellaini, Lukaku, Defour, De Bruyn ou Kompany qui marque, ON s’en fout ! ON a marqué ! Depuis quelques mois, à chaque fois que les Diables montent sur le terrain, le pays entier met son training et parle à la troisième personne. ON a bien joué, ON a une super équipe, ON va gagner. ON en arrive même à penser qu’il est dommage que les élections précédent la Coupe du Monde, surtout si les Diables passent le premier tour.

Depuis quelques temps, tout le monde – ou presque – fait partie de l’équipe des Diables Rouges. Le chanteur Marka s’en explique " Evidemment qu’ON a gagné et qu’ON a perdu. Parfois tu te corriges ou les autres le font en te rappelant que tu n’es pas sur le terrain mais c’est tellement bon de te mettre dedans avec tes copains et de t’identifier. A l’époque de Mexico 86, avant la demi finale contre l’Argentine, j’avais même fait un autel avec mes paninis, mes écharpes et je faisais des offrandes au dieu football. J’étais à fond avec eux. ".

Supporter d’occase

Outre le connaisseur avéré, le supporter d’occase présente un profil plus modéré. Il s’enthousiasme pour les grands évènements. Il ne loupera aucun match des Diables Rouges à la Coupe du Monde mais troquera volontiers la finale contre un bon resto entre amis si la Belgique n’est plus là.

Cette année, il est à la fête et son équipe est très certainement celle qu’il est intéressant de rejoindre si le foot est loin de vos préoccupations principales. Bonne humeur, bonhommie, une connaissance sommaire des règles et surtout l’ambition de passer une soirée conviviale et agréable.

Il ne vous arrivera rien de grave si vous vous enthousiasmez devant un match, si vous entrez pour une fois dans cette transe positive qui anime ceux qui aiment le foot au sens noble du terme. Rien ne prouve que vous serez contaminé à vie et même si vous l’étiez, serait-ce si grave. N’y a-t’il pas justement des choses plus graves que de passer 90 minutes hors du temps.

Certains diront, à juste titre aussi, que regarder des gamins milliardaires courir derrière un ballon a quelque chose d’indécent.

Avec toute ma mauvaise foi de supportrice, j’ai envie de dire que la solution est peut-être de poser un regard bienveillant sur les grands gamins dont je viens de vous parler et de mettre votre training pour passer la soirée avec ceux là plutôt qu’avec les milliardaires.

Régine Dubois

Les liens vers les podcasts des émissions reprenant ces témoignages:

 https://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1929591&channel=vivacite

 https://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1931687&channel=vivacite

 https://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1933617&channel=vivacite

 

 

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